LE PLAI­SIR SIMPLE D’ÉCRIRE à LA MAIN

L’écri­ture ma­nus­crite sti­mule le cer­veau et a des ef­fets bien dif­fé­rents de ceux de nos doigts qui tapent sur un cla­vier. Écrire à la main, une pra­tique mé­di­ta­tive ?

Esprit Yoga HS - - SOMMAIRE - par Bar­ba­ra Bash

Écrire peut être source de plai­sir et d'apai­se­ment

Avez-vous re­mar­qué que nous écri­vons de moins en moins à la main ? Ce­la se li­mite par­fois à une si­gna­ture au su­per­mar­ché ou sur l’écran d’un li­vreur, tra­cée avec un sty­lo élec­tro­nique... L’écri­ture à la main semble être une es­pèce en voie de dis­pa­ri­tion, tan­dis que nous ta­pons joyeu­se­ment sur nos cla­viers et ré­pon­dons à des emails à lon­gueur de jour­née. Cette lente dis­pa­ri­tion est-elle pro­blé­ma­tique ? Ou s’agit-il tout sim­ple­ment de l’évo­lu­tion iné­luc­table des formes lan­ga­gières au fil des siècles : de l’oral, à l’écrit, à l’im­pres­sion et au­jourd’hui à l’élec­tro­nique ? Pre­nons le temps d’exa­mi­ner le rôle joué par l’écri­ture ma­nus­crite.

L’écri­ture ma­nus­crite sert un but si pro­fond dans nos vies que si nous la lais­sons dou­ce­ment dis­pa­raître, elle se­ra une grande perte pour notre es­prit. Précisément parce qu’elle n’est plus né­ces­saire pour com­mu­ni­quer, l’écri­ture peut de­ve­nir un pro­ces­sus in­car­né d’ex­pres­sion créative et ex­pri­mer sa vraie na­ture : un acte de syn­chro­ni­sa­tion corp­ses­prit. Plu­tôt que de la lais­ser dis­pa­raître, lais­sons l’écri­ture re­naître en tant qu’acte ar­tis­tique ori­gi­nal, unique à cha­cun de nous, ac­ces­sible à tous, et vrai­ment à por­tée de main !

Avant d’écrire, les êtres hu­mains tra­çaient des marques. Ils les des­si­naient dans le sable, les pei­gnaient sur les murs des ca­vernes, les gra­vaient dans la pierre. Ces marques éma­naient d’un dé­sir pro­fond de se connec­ter à la puis­sance du monde. En des­si­nant l’arbre, le bi­son, la lune, quelque chose était com­pris, une éner­gie était ac­ti­vée. Toute per­sonne fai­sant du des­sin sait de quoi je parle. D’ailleurs, notre al­pha­bet évo­lua à par­tir des des­sins d’un boeuf, d’un pois­son, d’une main, d’un crochet, d’une mai­son, d’une grotte. Ces formes se trans­mirent et, dans ce pro­ces­sus, les images ori­gi­nales se sim­pli­fièrent. En­vi­ron 12 siècles avant l’ère mo­derne, un al­pha­bet de 22 lettres émer­gea avec les com­mer­çants phé­ni­ciens et évo­lua dans le temps jus­qu’à de­ve­nir l’al­pha­bet ro­main. Ce sys­tème syl­la­bique était ef­fi­cace pour le com­merce. C’était aus­si, et ça l’est resté, un por­tail ma­gique re­liant notre voix in­té­rieure au monde ex­té­rieur, met­tant les idées en forme par le mou­ve­ment de la main et de la plume sur la page.

Des études au­près d’en­fants ont mon­tré que l’ac­ti­vi­té du cer­veau liée à l’ac­tion de des­si­ner ma­nuel­le­ment est plus in­tense. En ef­fet, ce­la agit sur trois dif­fé­rentes zones du cer­veau. A contra­rio, les mou­ve­ments pour ta­per sur un cla­vier sont moins sti­mu­lants. Les en­fants qui écrivent à la main sont ca­pables de gé­né­rer des idées plus fa­ci­le­ment et les élèves plus âgés semblent mieux re­te­nir l’in­for­ma­tion quand ils prennent des notes à la main. Il y a quelque chose dans le ca­rac­tère brouillon de l’écri­ture, dans sa va­ria­bi­li­té, qui nous ré­veille, ac­tive les sy­napses, nous rap­proche de la tâche à ac­com­plir. L’an­cienne fa­çon de com­prendre le monde à tra­vers le des­sin se­rait donc en­core à l’oeuvre dans le pro­ces­sus de l’écri­ture ma­nus­crite. Il s’avère que c’est l’im­per­fec­tion et le ca­rac­tère changeant de notre ma­nière d’écrire qui ra­vive notre feu créatif.

Que vous trou­viez du plai­sir à écrire à la main ou que vous soyez mal à l’aise, voire si vous n’ai­mez pas votre écri­ture, se mettre de­vant une page blanche chaque jour avec un peu d’« écri­ture lente » peut ou­vrir les ca­naux de votre créa­ti­vi­té et les faire vi­brer. Il ne s’agit pas d’amé­lio­rer l’ap­pa­rence de votre écri­ture, pas plus que la mé­di­ta­tion ne vise à amé­lio­rer votre per­son­na­li­té, bien que ces deux ef­fets puissent être des ef­fets se­con­daires bé­né­fiques ! C’est sim­ple­ment une pra­tique pour se dé­cou­vrir à tra­vers la ma­nière dont nous écri­vons. Au tra­vers de notre écri­ture, nous nous per­met­tons d’être uniques, avec nos bi­zar­re­ries, nos im­per­fec­tions et nous nous au­to­ri­sons à ap­pré­cier tout ce­la.

Quand j’écris à la main, je tombe sous le charme des formes, de la ma­gie et du mys­tère du « Qui suis-je ? ». Ma ma­nière d’être au monde se ré­vèle : la confu­sion, l’in­sta­bi­li­té, les mo­ments d’ai­sance et de grâce, sans ou­blier la part en moi qui ne sait pas tou­jours quoi dire. Les lettres sont les marques, les traces de mon voyage in­té­rieur dans cette vie. Quand j’écris à la main, ces formes fa­mi­lières res­sortent et pro­posent de nou­velles com­bi­nai­sons. Mais il y a quelque chose dans l’acte

phy­sique - le fait de te­nir le sty­lo dans la main qui est mé­di­ta­tif et qui me ra­mène dans le pré­sent. Les sen­sa­tions cor­po­relles sont un an­crage - la dou­leur, le tou­cher, la dou­ceur du pa­pier. La ligne mou­vante est le souffle qui me fait avan­cer. Et les mots qui ap­pa­raissent sur la page sont les pen­sées qui prennent forme, le chan­ge­ment de temps qui ap­pa­raît à l’ho­ri­zon.

C’est cet as­pect phy­sique de l’écri­ture, le fait de s’as­seoir et d’écou­ter tout son corps, la main, le sty­lo, qui peut faire sur­gir quelque chose de sub­stan­tiel et de vrai. Chaque forme, chaque mot est une ex­pres­sion de la ma­nière dont le monde se vit en moi. Quand j’écris à la main, je conti­nue jus­qu’en bas de la page, j’ap­pré­cie le ca­rac­tère sen­suel du tou­cher, la ma­nière dont les lettres sont re­liées, dansent et sau­tillent sur la page, et mes doigts qui at­tendent la pro­chaine im­pul­sion, la pro­chaine vague, l’ap­pa­ri­tion de la pro­chaine pensée, prête à être trans­crite. L’écri­ture à la main est le me­dium qui donne forme à tout ce­la, an­cré dans le pas­sé et com­plè­te­ment pré­sent à ce mo­ment.

Je ne sug­gère pas d’aban­don­ner l’or­di­na­teur pour re­ve­nir au sty­lo et au pa­pier, même si le fait de prendre le temps d’écrire une lettre à la main peut être une ac­ti­vi­té très nour­ris­sante. Je suis im­pli­quée comme tout le monde dans cette « toile élec­tro­nique » d’in­for­ma­tions en ex­pan­sion per­pé­tuelle. Ce que je sou­haite mettre en avant, c’est que l’écri­ture à la main peut de­ve­nir une pra­tique contem­pla­tive et gé­né­rer des prises de conscience. C’est une ac­ti­vi­té qui nous offre de la sta­bi­li­té et de la pro­fon­deur et vient contre­ba­lan­cer la ra­pi­di­té du monde élec­tro­nique dans le­quel nous bai­gnons. C’est une ma­nière simple de faire re­naître dans notre vie la créa­ti­vi­té na­tu­relle et une connexion à soi. C’est un acte ho­lis­tique.

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