L'EF­FORT ET LA GRÂCE

Esprit Yoga - - Sommaire - Propos re­cueillis par Ré­gine Ca­val­la­ro

La force doit-elle se dé­ployer dans la vo­lon­té de contrôle ou doit-elle nour­rir la maî­trise de l'ef­fort juste ? Sree­ma­ti, l'édi­trice d'es­prit Yo­ga, ré­pond à nos ques­tions.

ES­PRIT YO­GA : Vous faites la dis­tinc­tion entre contrôle et maî­trise. Quelle est, se­lon vous, la dif­fé­rence fon­da­men­tale entre ces deux concepts ?

SREE­MA­TI : Sur le che­min du yo­ga, il y a une fa­çon de maî­tri­ser le corps qui est juste et une autre qui l'est moins. Dans le contrôle, il y a une no­tion de fer­me­ture du men­tal, ali­men­tée par l'ego, qui ne va pas dans le bons sens. La vo­lon­té de contrô­ler ses émo­tions, par exemple, est sou­vent sus­ci­tée par la peur qu'elles nous sub­mergent et qu'elles prennent, elles, le contrôle. On est dans la peur et le conflit. Dans la maî­trise, en re­vanche, on tend vers quelque chose de po­si­tif, on re­cherche la maî­trise plu­tôt dans l'op­tique de s'amé­lio­rer, dans une dé­marche plus pro­gres­sive. Le contrôle, lui, évoque da­van­tage l'idée d'en­fer­me­ment et de ré­pres­sion. Il y a une no­tion d'idéal qu'il fau­drait at­teindre. On se fo­ca­lise alors sur cet idéal sans être à l'écoute de la réa­li­té. On brime l'éner­gie. Dans la maî­trise, on ob­serve ce qui se passe et on es­saie d'uti­li­ser au mieux l'éner­gie, de la ca­na­li­ser de ma­nière construc­tive. C'est comme l'éner­gie de

l'in­cons­cient : quand on cherche à blo­quer un sou­ve­nir ou une émo­tion, on bloque aus­si l'éner­gie qui va avec. L'émo­tion ne va peut-être pas re­sur­gir, mais toute l'éner­gie res­te­ra confi­née à l'in­té­rieur. Alors que dans la maî­trise, on ob­serve l'émo­tion ou la pen­sée, mais au lieu de mettre un cou­vercle des­sus, on trouve un che­min dif­fé­rent. C'est dans ce sens que l'on peut dire que la maî­trise évoque un che­min de pro­gres­sion alors que le contrôle trace plu­tôt un che­min de stag­na­tion, qui est un non-che­min en fait.

EY : Peut-être le contrôle est-il né­ces­saire dans un pre­mier temps, pour en­suite ar­ri­ver à la maî­trise ? S : N'ou­blions pas que, dans le yo­ga, on ex­pé­ri­mente. Il est fort pos­sible que, dans un pre­mier temps, le pra­ti­quant soit dans une dé­marche vo­lon­taire, dans le contrôle et la fer­me­ture, parce qu'il ne sait pas faire au­tre­ment. Mais peu à peu, l'ex­pé­rience va lui don­ner plus de souplesse. Dans une pos­ture d'équi­libre, par exemple, l'élève, au dé­part, veut te­nir. Il se fige, il est dans la ri­gi­di­té. Il n'a pas en­core ac­cès à la maî­trise parce que ses muscles ne sont pas prêts. Il ne sait pas ce qu'est la voie du juste mi­lieu et il va au maxi­mum de ses ca­pa­ci­tés. Un peu comme un lu­thier qui doit tendre une corde : la pre­mière fois, il va peut-être la cas­ser, mais avec l'ex­pé­rience, il af­fi­ne­ra son geste et sau­ra jus­qu'où il peut al­ler. Ce n'est pas parce qu'on est dans le contrôle que l'on ne peut pas évo­luer vers la maî­trise. Ce­la fait aus­si par­tie du che­min.

EY : En sans­krit, ha­tha si­gni­fie ef­fort, force…

S : Ef­fort ne veut pas dire dif­fi­cul­té. Faire un ef­fort peut aus­si nous rendre heu­reux. Sou­vent, on confond l'ef­fort avec la dou­leur ou bien on l'as­so­cie à quelque chose de pé­nible et dif­fi­cile, alors qu'il peut être source de grandes sa­tis­fac­tions. La maî­trise, ce n'est pas l'ab­sence de joie. Voyez les spor­tifs de haut ni­veau ou les grands al­pi­nistes. Il y a une sa­tis­fac­tion im­mense à consta­ter qu'on a des li­mites et qu'elles peuvent être dé­pas­sées. Comme une li­bé­ra­tion... Un fu­meur, par exemple, doit four­nir un gros ef­fort pour ar­rê­ter, mais il le fait car il est mo­ti­vé par le dé­sir de se li­bé­rer d'une dé­pen­dance, d'être plus heu­reux. Le yo­ga nous aide à dé­ve­lop­per notre po­ten­tiel et même à al­ler au-de­là. En fait, il per­met d'al­ler cher­cher des res­sources qu'on ne soup­çon­nait même pas.

« Dans une pos­ture, c'est au mo­ment où on lâche-prise qu'une ou­ver­ture peut se créer »

EY : A contra­rio, par­mi les neuf obs­tacles à la pra­tique du yo­ga et à la réa­li­sa­tion du Soi, Pa­tan­ja­li cite la pa­resse, l'oi­si­ve­té. S: Je n'aime pas le mot pa­resse, je pense que per­sonne n'est pa­res­seux. Il s'agit plu­tôt d'un manque de confiance en soi ou bien d'un état dé­pres­sif, une pen­sée tel­le­ment li­mi­tée qu'on se dit que ça ne sert rien. Mais je ne crois pas que le non ef­fort existe. Rien ne vient comme ça. Le simple fait d'être in­car­né dans un corps de­mande un ef­fort. Le non ef­fort, c'est la mort. Plus rien ne se passe.

EY : Vous par­liez de juste mi­lieu. Il est par­fois dif­fi­cile, sur­tout quand on dé­bute, de do­ser entre l'ef­fort juste et une vo­lon­té ex­ces­sive… S : Ef­fec­ti­ve­ment, toute la dif­fi­cul­té, c'est de trou­ver l'équi­libre entre l'ef­fort à four­nir et le lâ­cher-prise, la place à lais­ser à ce qui peut ve­nir et me nour­rir au-de­là de moi, ce que j'ap­pelle la di­men­sion ver­ti­cale. Dans une pos­ture, c'est jus­te­ment au mo­ment où on lâche-prise qu'une ou­ver­ture peut se créer. Si on ne laisse pas exis­ter cet es­pace dans sa pra­tique, il manque une di­men­sion. Je m'in­ter­roge beau­coup sur les no­tions d'ef­fort et de grâce, un thème qui re­vient sou­vent dans la spi­ri­tua­li­té. En fait, l'ef­fort et la grâce sont comme les deux ailes d'un oi­seau. L'un ne va pas sans l'autre. C'est l'ef­fort qui amène la grâce, et la grâce qui aide à faire des ef­forts. Si on cherche la grâce en se conten­tant de l'at­tendre, il y a peu de chance qu'il se passe quelque chose. D'un autre cô­té, si on veut y ar­ri­ver par sa seule vo­lon­té et son ego, il y a une di­men­sion qui nous échappe. En­core une fois, on ne peut pas tout contrô­ler. Alors qu'avec la maî­trise, on est plus à l'écoute, on com­pose avec ce qui nous en­toure, on est dans l'adap­ta­bi­li­té.

« L'ef­fort et la grâce sont comme les deux ailes d'un oi­seau.

L'un ne va pas sans l'autre »

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