La pau­vre­té gagne du ter­rain

Eure Infos - - La Une - Pro­pos re­cueillis par A. Guillard

À la tête du Se­cours Ca­tho­lique de­puis trois ans, Ber­nard Pré­velle dresse un constat sans conces­sion sur l’aug­men­ta­tion de la pau­vre­té à Évreux…

Quels « en­sei­gne­ments » ti­rer du rap­port pu­blié par le Se­cours Ca­tho­lique sur l’état de la pau­vre­té ?

Il faut bien avouer que les ques­tions ré­cur­rentes ont trait à l’em­ploi et aux si­tua­tions de rup­ture fa­mi­liale. Elles touchent, en pre­mier lieu, les per­sonnes iso­lées, phé­no­mène par­ti­cu­liè­re­ment mar­qué en mi­lieu ru­ral. Je note que les plus pauvres d’entre nous ne sont pas tou­jours en ca­pa­ci­té de ré­pondre à des for­ma­li­tés ad­mi­nis­tra­tives de plus en plus com­plexes. Au fi­nal, ils se re­trouvent en déshé­rence de droits. Par exemple ? Faute de sa­voir consti­tuer un dos­sier, ceux qui peuvent pré­tendre aux al­lo­ca­tions-chô­mage, au RSA ou à une pen­sion d’in­va­li­di­té passent au tra­vers. D’ailleurs, la CAF va mettre en place un dis­po­si­tif pour lo­ca­li­ser les per­sonnes qui ont des droits.

150 € par mois !

Avez-vous une pho­to­gra­phie de la si­tua­tion à Évreux ?

En pré­am­bule, je vou­drais pré­ci­ser qu’en France, le seuil de pau­vre­té re­pré­sente 50 % du re­ve­nu mé­dian. Soit, pour une per­sonne iso­lée, 548 € bruts par mois. Mais je peux vous dire qu’à Évreux, nous sommes net­te­ment en des­sous de ce seuil. À La Ma­de­leine, une fois qu’elles ont ré­glé leur loyer et leurs fac­tures (eau, gaz, élec­tri­ci­té), cer­taines per­sonnes vivent avec 5 € par jour. Ce qui si­gni­fie que, chaque mois, elles dis­posent de 150 € pour se nour­rir et s’ha­biller ! Par­fois même, elles n’ont plus de res­sources, car elles sont ar­ri­vées au terme de leurs droits.

À ce stade de mi­sère, com­ment font-elles pour s’en sor­tir ?

Elles viennent frap­per aux portes des or­ga­nismes de so­li­da­ri­té : Croix-Rouge, Se­cours Ca­tho­lique, Se­cours Po­pu­laire, Les Res­tos du coeur. Ces per­sonnes nous sol­li­citent pour faire face à des fac­tures ou des loyers im­payés, de­man­der une aide ali­men­taire ou ho­no­rer un dé­pla­ce­ment.

Com­bien de dos­siers, en

moyenne, trai­tez-vous ?

L’an der­nier, nous avons été confron­tés à 2 500 si­tua­tions dif­fé­rentes à Évreux et sur le ter­ri­toire de l’Ag­glo. Le nombre est en constante aug­men­ta­tion avec, en pre­mier lieu, les fa­milles mo­no­pa­ren­tales (30 %), sui­vies des adultes iso­lés (25 %), les tra­vailleurs pauvres et les per­sonnes qui ar­rivent à la re­traite après une pé­riode dif­fi­cile : ma­la­die, han­di­cap. Au to­tal, les de­man­deurs d’asile re­pré­sentent plus de la moi­tié de nos in­ter­ven­tions.

« Re­trou­ver confiance et di­gni­té »

Quelle est la na­ture de votre en­ga­ge­ment ?

On vient en re­lais des ser­vices so­ciaux des mai­ries ou du Conseil dé­par­te­men­tal. Sur le plan fi­nan­cier, par exemple, le Se­cours Ca­tho­lique a, l’an der­nier, dé­blo­qué 33 000 € pour re­mé­dier aux cas les plus ur­gents. C’est un fi­let de sé­cu­ri­té pour les si­tua­tions ca­tas­tro­phiques. Mais dans le même temps, il im­porte d’ai­der les plus dé­mu­nis à re­trou­ver confiance et di­gni­té. On vé­ri­fie, aus­si leur ca­pa­ci­té à se faire soi­gner et à ré­pondre à leurs obli­ga­tions.

Sous-en­ten­du ?

Quand des gens sont ex­pul­sés de leur lo­ge­ment, c’est, qu’à un mo­ment don­né, ils n’ont pas ho­no­ré leurs en­ga­ge­ments ou éplu­ché leur cour­rier, faute de «mo­ti­va­tion» ou de confiance en eux. D’où la né­ces­si­té d’éta­blir un pro­ces­sus d’éva­lua­tion pour évi­ter que pa­reille mésa­ven­ture ne se re­pro­duise.

Vous «gagnez» à tous les coups ?

La prio­ri­té, c’est de ré­ins­crire la per­sonne dans son droit. En pa­ral­lèle, nous pro­po­sons di­verses ac­ti­vi­tés pour re­don­ner, aux plus dé­mu­nis, une vie so­ciale : voyages de l’es­pé­rance, prise de re­pas en com­mun, ap­pren­tis­sage de la langue fran­çaise, ini­tia­tion à l’in­for­ma­tique, aide à la ges­tion et à l’ad­mi­nis­tra­tion, com­ment ré­pondre à un cour­rier de la CAF, etc. C’est la somme d’ef­forts à dé­ployer pour faire re­cu­ler la pau­vre­té…

Pré­velle. dé­taille Ber­nard

« L’an der­nier, à Évreux et ses en­vi­rons, nous avons ren­con­tré 2 500 si­tua­tions de grande pau­vre­té »

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