Ma­tière

Glamour (France) - - TOUTES SPECIAL -

Noire chez Louis Vuit­ton, My Bur­ber­ry Black chez Bur­ber­ry, Te­ne­brae chez L’ar­ti­san Par­fu­meur… La par­fu­me­rie se­rait-elle en train de som­brer dans la dé­pres­sion ? Pour Eli­sa­beth Carre, di­rec­trice de la so­cié­té de con­seil Nose About, rien à voir : « Dans l’over­dose de créa­tions roses et su­crées, le choix du noir et son ab­sence de cou­leur si­gni­fie clai­re­ment le par­ti pris de l’élé­gance. » De fa­çon plus gé­né­rale, le noir en ce dé­but de xxie siècle est « la cou­leur du luxe, de la mo­der­ni­té, des cou­tu­riers et du de­si­gn », rap­pelle l’his­to­rien Mi­chel Pas­tou­reau dans son ou­vrage Noir (Seuil). C’est aus­si, tra­di­tion­nel­le­ment, la cou­leur du rock, de la trans­gres­sion et de la ré­bel­lion. Con­no­ta­tions qui n’ont pas

Va­lo­ri­ser les ÉMO­TIONS Pour Pierre Bis­seuil, di­rec­teur de re­cherche chez Pe­clers Pa­ris, ce raz-de-ma­rée (noire) ex­prime aus­si « un re­tour de bâ­ton face aux in­jonc­tions de bon­heur à tout prix ; des contre- va­leurs té­né­breuses va­lo­ri­sant les émo­tions. » Et de ci­ter l’ex­po de l’ar­tiste Pa­trick Neu, qui des­sine sur des pa­rois de verre pas­sées au noir de fu­mée, ou la série de vi­déos A Beau­ti­ful Dark­ness, de Nick Knight. Une fa­çon de re­don­ner droit de ci­té à des sen­ti­ments plus am­bi­va­lents, pas for­cé­ment tristes mais es­thé­tiques, de la mé­lan­co­lie au ro­man­tisme. C’est en ce sens que le par­fu­meur Daphné Bu­gey évoque « le monde de l’étrange, de la na­ture rê­vée et fan­tas­mée » à l’ori­gine de la col­lec­tion Na­tu­ra Fa­bu­la­ris si­gnée L’ar­ti­san Par­fu­meur. « Pour Te­ne­brae, je me suis ins­pi­rée d’un voyage sur l’île de Ya­ku­shi­ma où poussent des cèdres mil­lé­naires. On y va pour les en­la­cer et re­ce­voir leur éner­gie. J’ai ima­gi­né un par­fum de bois mys­tique fait d’ab­so­lue de pin baume, d’en­cens et d’une qua­li­té de cèdre brut pour sen­tir leur tronc, leur épais­seur. »

E xplo­rer la pa­lette du SOMBRE Vo­lutes d’en­cens, épices froides, odeurs fu­mées ou py­ro­gé­nées de cuir ou de bois fon­cés (oud, patchouli, cèdre de l’at­las)… la par­fu­me­rie a re­cours de­puis long­temps à cette pa­lette tout en sub­stance et pro­fon­deur. « La ré­fé­rence du genre, créée en 1930 par Ca­ron, s’ap­pe­lait Nar­cisse Noir », fait re­mar­quer Eli­sa­beth Carre. Ont sui­vi, entre autres, le chypre flo­ral Ma­gie Noire de Lancôme (1978) ou Bul­ga­ri Black (1998), un ré­glisse, cuir, gou­dron trem­pé dans du thé noir. Sans comp­ter, de­puis, toute la par­fu­me­rie de Serge Lu­tens, qui a fait du noir son ter­reau es­thé­tique et dra­ma­tique (Serge Noire, Four­reau Noir ou Veilleur de Nuit), l’éro­tisme chic d’un Tom Ford (Noir ou Black Or­chid) ou les opus de Ki­lian Hen­nes­sy (By Ki­lian), ins­pi­rés par L’oeuvre au noir de Mar­gue­rite Your­ce­nar.

Jouer le CLAIR- OBS­CUR Dans les col­lec­tions d’ex­cep­tion où les mai­sons font la part belle aux in­gré­dients nobles, les par­fu­meurs s’amusent au­jourd’hui à faire sur­gir du noir la lu­mière, et in­ver­se­ment. Thier­ry Wasser chez Guerlain a tra­vaillé Né­ro­li Ou­tre­noir en clair-obs­cur, sai­sis­sant l’as­pect sombre et les ac­cents de cuir fu­mé de l’ab­so­lue de fleur d’oran­ger de Tu­ni­sie, qu’il a as­so­ciée aux bois de oud et de gaïac. Pour Ma­tière Noire, il­lus­trant un voyage dans l’obs­cu­ri­té de l’uni­vers, Jacques Ca­val­lier- Bel­le­trud, par­fu­meur Louis Vuit­ton, a des­si­né « du blanc avec des pointes de noir, comme un Sou­lages à l’en­vers », et sé­lec­tion­né un bois ani­mal du Laos, aé­ré d’ef­fluves de jas­min et de rose et ren­for­cé d’en­cens, adou­ci au ben­join. His­toire de mon­trer qu’il n’est pas ques­tion de (ne) broyer (que) du noir.

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