FEMMES DE ( SU­PER) POU­VOIRS

Elles tra­vaillaient dans le droit, la pub, la comp­ta ou la dé­co­ra­tion… Puis elles ont tout ar­rê­té pour em­bras­ser leur don, en de­ve­nant gué­ris­seuses.

Glamour (France) - - Glam Magazine - Par Lu­cille Quillet

« L’ÉNER­GIE ET LA MÉ­MOIRE DU CORPS SE LIBÉRAIENT À TRA­VERS MOI. » CHRIS­TINE MENDES Gué­ris­seuse et ki­né­sio­logue

Vous sa­vez dé­jà tout. » Après un seul et unique jour de for­ma­tion, le ma­gné­ti­seur avait dé­ci­dé qu’il n’avait plus rien à en­sei­gner à Ca­mille Pel­lé. Cette Pa­ri­sienne, co­fon­da­trice d’une marque de linge de mai­son, reste du­bi­ta­tive. Certes, des évé­ne­ments lui avaient mis la puce à l’oreille sur son « don in­né ». Comme cette fois où, à 18 ans, elle s’est « ex­traite de son corps » sans le vou­loir au cours d’un in­of­fen­sif exer­cice de re­laxa­tion. Ou bien ces rêves pré­mo­ni­toires sur le di­vorce de ses pa­rents ou l’ac­ci­dent de voi­ture de proches. Et puis le doigt de Tej Kaur Khal­sa, gou­rou du yo­ga kun­da­li­ni en Ca­li­for­nie, poin­té vers elle à son en­trée dans sa classe de Los An­geles, avec ces mots : « Tu as bien fait de ve­nir, ce­ci est ton che­min. » « J’ai cru à un sketch des In­con­nus », se rap­pelle la brune élan­cée de 37 ans. En­fin, les aveux de sa tante sur le ma­gné­tisme avé­ré de son grand-père, un mé­de­cin très croyant. « Là, ce ma­gné­ti­seur me re­dit les mots que mon grand-père avait pro­non­cés avant sa mort. Comme si c’était lui. » Après ça, elle se teste et gué­rit la vi­laine plaie d’un ami ma­lade puis la ver­tèbre mal en­cas­trée d’un cou­sin. Dif­fi­cile de se dé­tour­ner. Alors, la néo-sla­sheuse de 37 ans dé­plie ti­mi­de­ment une table de mas­sage au fond du sho­wroom de sa marque. Puis re­ferme tout. « J’avais peur de m’en­ga­ger dans tout ça. » Mais se ra­vise après qu’une énième in­con­nue lui dé­clare un soir dans un bar qu’elle est bien gué­ris­seuse.

DU REBOUTEUX AU GUÉRISSEUR

Elles sont nom­breuses à pla­quer leur job ra­tion­nel pour se consa­crer au soin des autres par l’éner­gie. Une pra­tique uni­ver­selle aux mille noms : ma­gné­ti­seur, ki­né­sio­logue, éner­gé­ti­cien, rebouteux, maître rei­ki… En ba­la­dant in­tui­ti­ve­ment leurs mains au-des­sus du corps, ils ré­ac­cordent les éner­gies sclé­ro­sées des dif­fé­rents « corps » de la per­sonne. Si avant, le rebouteux des cam­pagnes dé­pan­nait en échange d’un pou­let, guérisseur est de­ve­nu une pro­fes­sion qui at­tire foule d’ini­tiés, avec ou sans pré­dis­po­si­tion. « Avec l’ar­ri­vée de pra­tiques plus exo­tiques et le dé­ve­lop­pe­ment de l’au­to-en­tre­pre­neu­riat, ça a ex­plo­sé dans tous les sens », constate Bri­gitte Grimm-la­fo­rest, pré­si­dente du Grou­pe­ment na­tio­nal pour l’or­ga­ni­sa­tion des mé­de­cines al­ter­na­tives (Gno­ma). Les for­ma­tions et stages ont fleu­ri sur In­ter­net. Avec leur lot de mar­chands de sable. « Cer­tains font des for­ma­tions sur un ou plu­sieurs week-ends et pensent pou­voir ou­vrir un ca­bi­net après. Or, c’est comme la mu­sique : on peut tous l’ap­prendre, mais tout le monde n’est pas Mo­zart », as­sure-t-elle. Fort de ses 200 membres, le Gno­ma exa­mine chaque an­née une soixan­taine de de­mandes d’adhé­sion. Après en­quêtes et tests, seule une quin­zaine d’entre eux in­tègre l’as­so­cia­tion.

DES CASCADES D’EAU ET DES ROTS

Ain­si, Ma­rine La­ca­ton a dé­pen­sé 500 eu­ros pour un stage de deux jours à La Dé­fense, avec 700 autres in­té­res­sés, pour ap­prendre la « Re­con­nexion », mé­thode éla­bo­rée par le mé­de­cin amé­ri­cain Eric Pearl dont les for­ma­tions font le tour du monde. « En pra­ti­quant, quelque chose me dé­ran­geait. Il y avait un cô­té dou­teux, des gens ve­naient me voir en quête d’un sauveur, ex­plique la tren­te­naire. J’ai aban­don­né cette mé­thode. » L’ex-étu­diante en droit, re­con­ver­tie dans le feng shui suite à la mort bru­tale de son père, a trou­vé son compte dans la mé­di­ta­tion oc­ci­den­tale créa­tive et crée « ses propres soins », en fai­sant mieux par­ti­ci­per le pa­tient. Char­lotte Tis­se­rant, 28 ans, a fré­quen­té six mois l’ins­ti­tut de Rei­ki de Pa­ris pour se sen­tir lé­gi­time. Après avoir pla­qué son CDI dans la pub, elle a en­fin com­pris, en li­sant Le Pou­voir bé­né­fique des mains, de Bar­ba­ra Ann Bren­nan, pour­quoi cer­tains amis sen­taient « comme une cas­cade d’eau » quand elle les mas­sait. Mais hors de ques­tion d’exer­cer sans une for­ma­tion avec cer­ti­fi­cat à la clé. « On a be­soin d’être ras­su­ré pour ne pas par­tir en vrille, dé­ve­loppe-t-elle. On en voit se ra­di­ca­li­ser et se prendre pour des gou­rous new age. » Et si tout ça n’était qu’une ar­naque pour se faire de l’ar­gent fa­cile ? Les gué­ris­seuses pré­fèrent en rire, tant leur che­min a été la­bo­rieux. Pour Chris­tine Mendes, 47 ans, tous ces cur­sus ont été une né­ces­si­té pour vivre avec ces dons aux al­lures de ma­lé­dic­tion. Pe­tite, sa mère la fait exa­mi­ner par un psy, puis par une bonne soeur, à cause de ses « pré­sences » qui l’em­pêchent de dor­mir. « Par une prière, elle a cou­pé mes ca­naux de per­cep­tion, ex­plique-t-elle dans son ca­bi­net dé­co­ré de sta­tuettes et de pos­ters pé­da­go­giques. Ce­la m’a pro­té­gée mais aus­si cou­pée d’une par­tie de moi. » Quinze ans plus tard, ses fa­cul­tés sur­na­tu­relles re­font sur­face alors qu’elle al­laite son deuxième en­fant. Chris­tine voit d’un coup sur­gir de­vant ses yeux bleus, « comme en 3D », des sou­ve­nirs en­fouis. « Je me suis mise à voir l’au­ra des gens, les cou­leurs en eux, je res­sen­tais leurs dou­leurs dans mes propres or­ganes. » La comp­table se

au shiat­su avec des cours du soir, puis au rei­ki. Elle voyage « dans d’autres di­men­sions de la réa­li­té, au contact d’êtres de lu­mière et d’autres, plus noirs. » En rêve, elle aper­çoit un groupe de per­sonnes se faire en­ter­rer vi­vantes sur une plage de sable. « Une se­maine après, nous ap­pre­nions que des voi­sins avaient été tués dans ces condi­tions exactes, au Bré­sil, le même soir. Ce n’était pas un rêve mais une sor­tie de corps. » Un prêtre exor­ciste l’aide à cal­mer le jeu. Mais alors qu’elle s’ini­tie aux mas­sages à l’huile, elle se met au­to­ma­ti­que­ment à pleu­rer, ro­ter, bâiller par sur­prise se­lon que ses mains par­courent tel ou tel en­droit du corps. « L’éner­gie et la mé­moire du corps se libéraient à tra­vers moi. » Des flux qu’elle a ap­pris à gé­rer avec la ki­né­sio­lo­gie. Au to­tal, il au­ra fal­lu à Chris­tine dix-sept an­nées pour co­ha­bi­ter en paix avec ses ap­ti­tudes, et elle exerce de­puis seule­ment deux ans.

NE PAS « POMPER LES ÉMO­TIONS DES AUTRES »

Quant à l’ar­gent fa­cile, on re­pas­se­ra. « Con­trai­re­ment aux idées re­çues, il est très dif­fi­cile d’en vivre, même quand on est doué », af­firme Bri­gitte Grimm-la­fo­rest, membre du Gno­ma de­puis plus de trente ans. Char­lotte tra­vaille à l’ac­cueil d’un centre de bien-être et a ins­tal­lé son ca­bi­net dans son sa­lon pa­ri­sien, em­bau­mé d’en­cens. Ma­rine est tou­jours consul­tante en feng shui. Ca­mille en­seigne. Chris­tine a un autre tra­vail à temps par­tiel pour as­su­rer les frais fixes et la Sé­cu­ri­té So­ciale de ses en­fants. Un bé­né­fice mince pour un mé­tier qui consiste à voir dé­fi­ler les lourds ba­gages de pa­tients qui en sont par­fois in­cons­cients. « Du­rant le soin, on touche à plu­sieurs corps, qui concernent les an­cêtres ou les vies an­té­rieures, ra­conte Ca­mille. Par­fois, je vois des images, je sens des pré­sences, j’en­tends des phrases des membres dis­pa­rus de la fa­mille des pa­tients. Je garde ça pour moi. Le dire re­vien­drait à dé­li­vrer une cer­taine in­ter­pré­ta­tion de ces faits. » Il faut néan­moins se pro­té­ger pour res­ter un ca­nal et non une éponge qui va « pomper les émo­tions des autres », comme dit Char­lotte, au risque de tom­ber ma­lade ou de « voir en boucle le vi­sage d’une pa­tiente toute la nuit ». L’hy­giène de vie se doit d’être qua­si ir­ré­pro­chable pour « tra­vailler son centre ». Soit, des lec­tures sa­vantes, des heures quo­ti­diennes de yo­ga et de mé­di­ta­tion, à chan­ter des man­tras en boucle. Quitte à ne plus lâ­cher prise. « Pour moi, re­gar­der un film ou une sé­rie re­pré­sente un ef­fort », avoue Ma­rine, qui a aus­si lar­gué por­table et Fa­ce­book, trop ad­dic­tifs et no­cifs. Chris­tine se fait « che­cker » par d’autres thé­ra­peutes une fois par mois pour être sûre « de ne pas avoir été conta­mi­née par de mau­vaises éner­gies ». Elle porte aus­si des bra­ce­lets et gros col­liers avec des pierres pro­tec­trices. Ce qui ne l’em­pêche pas d’être prise de rots au su­per­mar­ché quand son champ éner­gé­tique « entre en contact avec ce­lui d’une autre per­sonne ». Puis, il y a les « ur­gences », qui exigent une in­ter­ven­tion. « Une fois, dans le RER, une voix m’a dit d’al­ler prendre les mains d’une femme plus loin pour lui dire que son en­fant irait bien si elle se re­po­sait. Elle était en­ceinte, son mé­de­cin lui avait conseillé de ne pas al­ler au tra­vail le jour même. » Cette re­con­ver­sion peut vous coû­ter la fas­ci­na­tion ou le scep­ti­cisme de vos proches. Ceux de Ma­rine avaient fait d’elle une at­trac­tion de soi­rée, en­fer­mée dans une chambre à « en­chaî­ner les soins pen­dant qu’eux s’amu­saient dans le sa­lon ». « En fai­sant ce mé­tier, il faut as­su­mer une part de mar­gi­na­li­té fi­nan­cière mais aus­si so­ciale, dé­clare Char­lotte, lu­cide. La pro­fes­sion n’est pas re­con­nue, la moi­tié de ceux qui connaissent pense que ce sont des conne­ries. » Ch­ro­no­phage, mal payé, hors norme, le jeu semble en va­loir la chan­delle. « Il y a eu ce jour en ash­ram ( lieu où les dis­ciples suivent l’en­sei­gne­ment d’un gou­rou, en Inde, ndlr) où j’ai été ap­pe­lée. J’ai sen­ti que la vie m’at­ti­rait vers un en­droit où je n’al­lais plus avoir au­cune at­tache à rien, se rap­pelle Ca­mille. Il ne s’agit pas de mettre de la dis­tance avec mes amis et ma fa­mille, mais de prendre de la hau­teur, d’al­ler au-de­là de mes émo­tions. C’est comme un sa­cri­fice, mais qui me rend heu­reuse. » n

« ON EN VOIT SE RA­DI­CA­LI­SER ET SE PRENDRE POUR DES GOU­ROUS NEW AGE. » CHAR­LOTTE TIS­SE­RANT Gué­ris­seuse et pra­ti­cienne en rei­ki

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