MAIS POUR QUOI SONT ILS SI MÉ­CHANTS ?

Om­ni­pré­sents sur In­ter­net, les trolls, avec leurs com­men­taires orien­tés ou agres­sifs, pol­luent tous les dé­bats, et par­viennent même à faire bas­cu­ler l’opi­nion. Com­ment ces fi­gures de l’ombre ont-elles pris le pou­voir ? Dé­cryp­tage.

Glamour (France) - - GLAM MAGAZINE - Par Cé­line Puer­tas

Fal­lait pas ré­pondre en pre­mier gros to­card », « ta gueule, tu dis vrai­ment de la merde. » Ce genre de com­men­taires sym­pa­thiques dé­filent sous nos yeux à lon­gueur de jour­née. Bla­sés, on s’est presque ha­bi­tués à tant de vio­lence gra­tuite sur les ré­seaux so­ciaux. Com­ment en est-on ar­ri­vé là ? Il y a en­core une di­zaine d’an­nées, le troll était une fi­gure de la culture web. Un type aga­çant mais in­of­fen­sif (sû­re­ment bou­di­né dans son T-shirt

Star Wars), qui ré­pan­dait son fiel sur les fo­rums de jeux vi­déo. Puis les ré­seaux so­ciaux ont pris de l’am­pleur. In­ter­net est pas­sé du sta­tut de re­paire de « no life » à ce­lui d’ou­til mains­tream. La vie on­line est de­ve­nue la vraie vie, et Fa­ce­book et Twit­ter ont mu­té en ca­fés du com­merce géants où chaque ques­tion de so­cié­té (vac­cins, loi tra­vail, etc.) sou­lève un tsu­na­mi d’at­taques vir­tuelles tou­jours plus vi­ru­lentes.

LE CLASH SYS­TÈME

Après l’épique épi­sode des der­nières élec­tions, som­met d’hys­té­rie di­gi­tale qui res­te­ra gra­vé dans les mé­moires, les masques sont tom­bés. Vous avez sû­re­ment ob­ser­vé d’un oeil in­quiet ton­ton Gé­rard dé­fendre le FN avec pas­sion, ou votre pote Ju­lien, fraî­che­ment conver­ti au mé­len­cho­nisme, s’épou­mo­ner sur le thème « Ma­cron et Ma­rine c’est pa­reil ». Par­fois, vous avez même fon­cé tête bais­sée dans la mê­lée,

« DES PRÉ­SEN­TA­TEURS COMME CY­RIL HA­NOU­NA LÉGITIMENT CETTE AGRES­SI­VI­TÉ. » LAU­RENCE ALLARD So­cio­logue du nu­mé­rique

à grands coups de pa­vés de texte écrits en ma­jus­cules. Cha­cun au­rait-il un troll qui som­meille en lui ? La so­cio­logue du nu­mé­rique Lau­rence Allard ré­pond par l’af­fir­ma­tive. « Avant, le troll avait un rôle so­cial pré­cis, et co­dé, ce­lui de per­tur­ber une com­mu­nau­té. Au­jourd’hui, cette culture nu­mé­rique de niche s’est per­due, et échappe à toute ré­gu­la­tion. “Trol­ler” est même de­ve­nu un verbe cou­rant. » Dans cette es­ca­lade de vio­lence vir­tuelle, les mé­dias ont in­dé­nia­ble­ment une part de res­pon­sa­bi­li­té : « Quand on re­garde cer­taines émis­sions grand pu­blic, on y voit des per­sonnes s’in­sul­ter avant de dis­cu­ter. Des pré­sen­ta­teurs comme Cy­ril Ha­nou­na légitiment cette agres­si­vi­té. Tout comme la culture rap bling chère à la jeune gé­né­ra­tion, vi­ri­liste et adepte du clash et de la pun­chline. »

LES FEMMES D’ABORD

L’agres­si­vi­té sans borne des trolls, l’illus­tra­trice Klaire fait Grr ( Klaire. fr) en a fait l’ex­pé­rience. Fin 2015, cho­quée par les pro­pos de Ma­rion Ma­ré­chal -Le Pen qui pro­po­sait de sup­pri­mer les sub­ven­tions du Plan­ning Fa­mi­lial de la ré­gion PA­CA, elle met en ligne sur Youtube une vi­déo dé­non­çant les risques de l’avor­te­ment clan­des­tin. Un tor­rent de me­naces et d’in­sultes s’en suit, éma­nant pour la plus grande part de mi­li­tants FN. « Fais-toi en­cul… t’au­ras pas be­soin d’avor­ter », « mais ferme ta gueule connasse ». Elle a l’idée de trans­for­mer

« EN EU­ROPE, UNE FEMME SUR DIX A DÉ­JÀ ÉTÉ VIC­TIME DE CY­BER- HAR­CÈ­LE­MENT. »

ce dé­chaî­ne­ment en quelque chose de po­si­tif : un pe­tit li­vret com­pi­lant ces mes­sages, Dans ton com, dont tous les bé­né­fices (14 000 eu­ros) se­ront re­ver­sés à l’as­so­cia­tion. « Je pro­duis du conte­nu sur les in­ter­nets de­puis qua­si­ment dix ans, j’ai tou­jours eu des com­men­taires re­lous dans le lot, même si au­jourd’hui je ne les lis qua­si­ment plus. Je n’ai donc pas vrai­ment flip­pé à l’époque, se sou­vient Klaire. Mais ça n’au­rait pas été la même chose si j’avais eu 16 ans, et je fris­sonne un peu quand j’ima­gine l’im­pact que ce genre de com­por­te­ments peut avoir sur des gens plus sen­sibles. » Quand il s’agit de se faire trol­ler, dis­cours fé­mi­niste en éten­dard ou pas, les femmes ar­rivent tou­jours en tête de pe­lo­ton. Rien de sub­jec­tif dans ce constat, des études le prouvent. En Eu­rope, une femme sur dix âgée de plus de 15 ans a dé­jà été vic­time de cy­ber-har­cè­le­ment (se­lon Un­wo­men.org *). Les trolls pri­vi­lé­gient les coups bas, ciblent sou­vent le corps ou la sexua­li­té, et ba­lancent des pho­tos de leurs par­ties in­times, comme des me­naces de mort… Les hommes ne sont pas les seuls à s’en don­ner à coeur joie. Une étude du think tank bri­tan­nique De­mos a dé­mon­tré que sur Twit­ter, la moi­tié des mes­sages sexistes sont écrits par… des femmes. En An­gle­terre, des cam­pagnes de lutte contre la mi­so­gy­nie nu­mé­rique ont même été mises en place pour lut­ter contre ce fléau. POUR­QUOI TU TROLLES ? Alors que veulent ces trolls ? A chaque pro­fil ses am­bi­tions né­fastes. Le troll « de base » aime jouer les per­tur­ba­teurs pour trom­per son en­nui. Le ha­ter, plus sa­dique, cherche à bles­ser et dis­tri­bue les in­sultes gra­tos. Il y a une poi­gnée d’an­nées, on a vu émer­ger un nou­veau vi­sage : le troll mi­li­tant prêt à tout pour dé­fendre la cause. En France, Sé­go­lène Royal a été l’une des

pre­mières à « re­cru­ter en ligne », pen­dant sa cam­pagne pré­si­den­tielle de 2007. D’autres l’ont imi­tée en­suite. Ces trolls politisés sont or­ga­ni­sés, contrai­re­ment aux autres, comme l’ex­plique Alexandre, an­cien com­mu­ni­ty ma­na­ger d’un grand quo­ti­dien na­tio­nal. « Dès qu’un ar­ticle re­layé sur les ré­seaux so­ciaux dé­range, ils re­çoivent un mail pour les aler­ter et passent à l’ac­tion. Ils vont har­ce­ler le ou la jour­na­liste qui a ré­di­gé l’ar­ticle, et inon­der de com­men­taires les conver­sa­tions sur le su­jet. » Ob­jec­tif ? Don­ner l’im­pres­sion que leur avis, seule vé­ri­té qui compte, est par­ta­gé par le plus grand nombre. Une stra­té­gie gros­sière, mais qui fonc­tionne. « Sur les ré­seaux so­ciaux, beau­coup de gens ne lisent pas les ar­ticles, ils se fient au titre, à la pho­to, et, en der­nier, jettent un oeil aux com­men­taires. Ils vont lais­ser une em­preinte dans leur es­prit, les in­fluen­cer. Ces trolls nou­velle gé­né­ra­tion n’hé­sitent pas à être de mau­vaise foi, et font circuler des fausses in­for­ma­tions. La ru­meur de Ma­thieu Gal­let avec Ma­cron, ou la fake news sur son compte off­shore, en sont une bonne illus­tra­tion. » Si les ré­seaux so­ciaux res­semblent à un champ de ba­taille, ce n’est pas uni­que­ment la faute des trolls. Il y a quelques an­nées, quand une ma­jo­ri­té de mé­dias ont tout mi­sé sur Fa­ce­book pour dé­cu­pler leurs au­diences, ils n’ont pas hé­si­té à pro­duire du conte­nu sen­sa­tion­na­liste ou cli­vant. Ob­jec­tif : faire ré­agir l’in­ter­naute coûte que coûte. Plus un ar­ticle cu­mule de com­men­taires – qu’ils soient po­si­tifs ou né­ga­tifs –, plus Fa­ce­book lui donne de la vi­si­bi­li­té : un vrai cercle vi­cieux. « Avant les mé­dias lan­çaient les po­lé­miques, et les lec­teurs ré­agis­saient, pour­suit Cé­dric. Au­jourd’hui c’est l’in­verse, tout a bas­cu­lé, et les ré­seaux so­ciaux font la pluie et le beau temps sur les lignes édi­to­riales. »

UN MÉ­TIER ACCRÉDITÉ

Consé­quence lo­gique de cette prise de pou­voir, le troll se pro­fes­sion­na­lise. Un job d’ave­nir ? Plu­tôt, à en croire les ré­centes ac­tus sur le su­jet. En juin, Le Monde ré­vé­lait que le géant Mon­san­to (qui pro­duit entre autres le Round-up, un désher­bant for­te­ment soup­çon­né d’être can­cé­ro­gène) avait dé­ve­lop­pé une stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion en ligne bap­ti­sée « Let No­thing Go » ( Ne lais­sez rien pas­ser), em­bau­chant des trolls pour inon­der le web avec du conte­nu po­si­tif sur la firme et ses pro­duits. Des ar­gu­ments bi­dons mais bien tra­vaillés, qui par­viennent à dé­sta­bi­li­ser le lec­teur. Do­nald Trump, pré­sident des trolls (et ac­ces­soi­re­ment des Etats-unis), en­tre­tient avec de nom­breux sites com­plo­tistes des rap­ports cor­diaux (c’est là qu’il pioche les « in­fos » qu’il re­laie sur son compte Twit­ter). Pas éton­nant donc qu’il ait ou­vert les portes de la Mai­son Blanche à un troll pro­fes­sion­nel, lui ac­cor­dant une ac­cré­di­ta­tion presse, au grand dam des jour­na­listes po­li­tiques amé­ri­cains. Son nom : Lu­cian Win­trich. Cet an­cien pu­bli­ci­taire new- yor­kais est de­ve­nu le cor­res­pon­dant of­fi­ciel à Wa­shing­ton du contro­ver­sé site The Ga­te­way Pun­dit – un mil­lion de lec­teurs par jour et des tonnes de fake news à son ac­tif. Ama­teur de pro­voc’ et de buzz (il a no­tam­ment fait po­ser des gays mexi­cains avec pour seul vê­te­ment des cas­quettes pro- Trump), ce hips­ter à lu­nettes proche de l’ex­trême droite conti­nue tran­quille­ment son as­cen­sion. Win­trich le re­con­naît lui-même, l’en­quête n’est pas vrai­ment sa spé­cia­li­té. Mais quand il s’agit d’écrire sur la su­pré­ma­tie blanche, il est comme un pois­son dans l’eau. Lu­cian n’est pas le seul troll po­li­tique avec une faille nar­cis­sique. Re­con­nais­sance su­prême pour ces geeks ma­lé­fiques : ils in­fluencent au­jourd’hui la pop culture et ins­pirent les scé­na­ristes. A l’image de la sé­rie Ho­me­land. Dans la sixième sai­son (dif­fu­sée en ce mo­ment sur Ca­nal+), l’un des per­son­nages prin­ci­paux n’est autre qu’un mer­ce­naire du web, em­bau­ché par la CIA pour dé­sta­bi­li­ser le pré­sident en place… Ou quand la réa­li­té dé­passe la fic­tion. n

« CES TROLLS POLITISÉS N’HÉ­SITENT PAS À FAIRE CIRCULER DE FAUSSES IN­FOR­MA­TIONS. » ALEXANDRE An­cien com­mu­ni­ty ma­na­ger

L’en­ti­té des Na­tions Unies pour l’éga­li­té des sexes et l’au­to­no­mi­sa­tion des femmes.

Le troll Lu­cian Win­trich a vite pris ses marques à la Mai­son Blanche.

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