Le jour où SHA­RON M’A COU­LÉ

Glamour (France) - - Société - Par E. Gri­sel

REN­CON­TRER UNE STAR DE L’ENVERGURE DE SHA­RON STONE (DE RE­TOUR AVEC UNE SÉ­RIE, DEUX CO­MÉ­DIES ET DE NOU­VELLES LU­NETTES AFFLELOU) RE­VIENT À TRA­VER­SER UN OCÉAN UN JOUR DE GRAND VENT : ON NE SAIT SI LE BA­TEAU AR­RI­VE­RA À BON PORT OU S’IL PREN­DRA L’EAU.

C’est d’abord une as­cen­sion en taxi vers un Olympe hol­ly­woo­dien. Une suc­ces­sion de vi­rages vo­lup­tueux entre des pro­prié­tés de plus en plus luxueuses à me­sure que l’on prend de la hauteur. Par­tout, des pal­miers, des bou­gain­vil­liers et, au som­met de la col­line, une mai­son de verre tout droit sor­tie du film The Bling Ring de So­fia Cop­po­la. Mais le chauf­feur m’ar­rête plus bas, de­vant une autre pro­prié­té pro­té­gée des re­gards par un im­mense por­tail digne d’un temple hin­dou. « Vous êtes bien sûr que c’est là ? » Dans la rue, pas un bruit et sur le por­tail, au­cun nu­mé­ro. En le­vant la tête, j’aper­çois, dans le ciel bleu de Be­ver­ly Hills de grands oi­seaux qui tour­noient. Tan­dis que le taxi s’éloigne, cli­gnote dans mon es­prit la ques­tion in­ter­dite, celle que ne doit ja­mais se po­ser un prof avant d’en­trer en classe, ni un chi­rur­gien avant une opé­ra­tion dé­li­cate, ni même un jour­na­liste avant d’in­ter­vie­wer une star : « Mais qu’est-ce que je fais ici ? » Cette ren­contre, je l’avais pour­tant ar­dem­ment sou­hai­tée et né­go­ciée. Car pour son re­tour au cinéma et à la té­lé­vi­sion, Sha­ron a sor­ti le grand jeu. Dans Mo­saic, la nou­velle sé­rie si­gnée Ste­ven So­der­bergh, elle tient l’un des meilleurs rôles de sa car­rière : ce­lui d’une écri­vaine cha­ris­ma­tique mais né­vro­sée que tout le monde fi­nit par dé­tes­ter. James Fran­co lui a of­fert un ca­méo clin d’oeil dans son The Di­sas­ter Ar­tist (sor­ti en mars der­nier) et elle est aus­si l’hé­roïne rock’n’roll et bar­dée de cuir de All I Wish, une co­mé­die qui n’est pas en­core pro­gram­mée en France. Et puis, il y a eu cet aveu fait à un jour­na­liste de CBS, en pleine af­faire Wein­stein : « Vous m’ima­gi­nez, ar­ri­vant de nulle part en Penn­syl­va­nie, sans pro­tec­tion et avec le phy­sique que j’ai ? En qua­rante ans de mé­tier, j’ai tout vu. » Quelque chose dans son rire for­cé et son re­gard em­bué m’avait tou­ché. J’en étais per­sua­dé, Sha­ron au­rait des choses à me dire…

RE­TOUR À L’ÂGE D’OR D’HOL­LY­WOOD

À l’in­ter­phone, une voix fé­mi­nine me de­mande : « C’est vous, le jour­na­liste ? » Des pas crissent sur le gra­vier der­rière le por­tail et une as­sis­tante m’ac­com­pagne jus­qu’à l’antre de la star, ves­tige évident de l’âge d’or d’hol­ly­wood, avec ses co­lonnes en marbre et ses portes-fe­nêtres à gros car­reaux. Dans l’im­mense li­ving-room, pas de Sha­ron mais un chien af­freux et ado­rable qui trot­tine vers moi pour qué­man­der une ca­resse. Une se­conde as­sis­tante, Ti­na, me pré­vient gen­ti­ment que Sha­ron a du re­tard. « Il vous aime bien le chien », re­marque-t-elle, son­geuse, avant d’ajou­ter « C’est le chien de Sha­ron » et de nous in­vi­ter à vi­si­ter le jar­din. Dans un re­por­tage ré­cent, l’ac­trice ex­pli­quait que sa pro­prié­té, ré­no­vée par le de­si­gner Dou­glas Trues­dale, avait ap­par­te­nu à l’ac­teur Mont­go­me­ry Clift, star des an­nées 1950-1960. Si ça se trouve, Na­ta­lie Wood pre­nait un cock­tail au bord de cette pis­cine, en contre­bas, tan­dis que Mont­go­me­ry et Mar­lon Bran­do se bai­gnaient nus… Au-des­sus de moi, les grands oi­seaux conti­nuent de tour­noyer (des vau­tours qui guettent une proie ?). Sur la ter­rasse, l’air est char­gé du par­fum des ci­tron­niers et des « trom­pettes des anges », ar­bustes tro­pi­caux à clo­chettes géantes. Tout ex­hale le calme et la vo­lup­té. Même les crottes du chien, près du mu­ret de pierre, af­fichent une cer­taine sé­ré­ni­té (je m’en éloigne tout de même, car mettre les pieds de­dans se­rait du plus mauvais ef­fet).

LA DOUCHE FROIDE

D’ailleurs, le re­voi­là le chien bou­di­né, en quête d’un câ­lin. Au mo­ment où je me penche vers lui, quel­qu’un pro­nonce : « C’est vous le maître de mai­son, on di­rait… » La phrase au­rait pu être amu­sante si elle avait été for­mu­lée sur un ton amu­sé. Sha­ron se tient dans l’em­bra­sure de la porte-fe­nêtre, pas ma­quillée mais très belle. Elle porte une te­nue spor­tive – un leg­ging as­sor­ti à son top en ly­cra –, ses che­veux blonds sont cou­pés très court et elle es­quisse à peine un sou­rire quand je lui de­mande d’où pro­viennent ces drôles de tin­te­ments qui ré­sonnent au loin – « C’est le ca­rillon de mes gar­çons sur le bal­con… » Vi­si­ble­ment, quelque chose la chif­fonne. Mais quoi ? Dans le sa­lon, elle convoque de­vant moi, par le biais d’un in­ter­phone, deux dames d’ori­gine his­pa­nique qui ar­rivent en si­lence. « Pour une raison que j’ignore, leur lance-t-elle, le ca­na­pé a été dé­pla­cé. Vou­lez-vous le re­mettre à sa place s’il vous plaît ? À dix-huit inches (45 cen­ti­mètres, ndlr) de la table basse. »

Sha­ron ne hurle pas, elle s’ex­prime froi­de­ment et cal­me­ment comme la Mi­ran­da du Diable s’ha­bille en Pra­da.

On pense à Eli­za­beth Tay­lor ap­pe­lant son per­son­nel dans Boom de Jo­seph Lo­sey sauf que Sha­ron ne hurle pas, elle s’ex­prime froi­de­ment et cal­me­ment comme la Mi­ran­da du Diable s’ha­bille en Pra­da. J’aide les pe­tites dames à pous­ser le ca­na­pé sur le­quel Sha­ron prend place. Elle me de­mande si je veux boire quelque chose avec le dé­sir évident que je ré­ponde non. À ce mo­ment pré­cis, je sais que c’est fou­tu. Et pour­tant, je me lance : le pro­chain nu­mé­ro de Gla­mour sor­ti­ra en plein Fes­ti­val de Cannes, le lieu de sa nais­sance en tant qu’ac­trice. S’y ren­dra-t-elle cette an­née ? Ré­ponse non en­jouée : « Je n’ai en­core rien dé­ci­dé. » Pour la dé­tendre, je lui rap­porte alors une pe­tite his­toire que m’avait ra­con­tée un jeune tra­vailleur can­nois, nou­nou de ju­rés, lors d’un re­por­tage sur le fes­ti­val. Se­lon lui, Sha­ron était la per­sonne « la plus sym­pa et la plus co­opé­ra­tive » qu’il ait ja­mais ren­con­trée, et elle n’au­rait « eu qu’une re­quête : af­fron­ter seule le ta­pis rouge ». Mon Dieu, mais qu’est-ce qui me prend de lui ra­con­ter ça ? Sha­ron prend une pro­fonde ins­pi­ra­tion : « Je ne me sou­viens pas de cet homme, et je n’ai ja­mais rien exi­gé de tel. Peut-être un at­ta­ché de presse, mais pas moi. Ce sont des choses que l’on ra­conte et ça ne m’in­té­resse pas. » Je m’étonne de sa ré­ponse. Ah bon ? Ne lui ar­rive-t-il donc pas de vé­ri­fier des in­for­ma­tions sur des sites of­fi­ciels la concer­nant ? De vou­loir re­mettre les choses au clair quand elles sont fausses ?

COU­RAGE, FUYONS !

Comme s’il sen­tait une ten­sion, le chien ra­bou­gri s’éloigne hors du sa­lon. Je lui jette un re­gard en­vieux. Sa maî­tresse me toise : « Je ne tape ja­mais mon nom sur In­ter­net, ex­pli­quet-elle. Je suis mère de trois en­fants. J’ai des choses plus im­por­tantes à faire. Où vou­lez-vous en ve­nir exac­te­ment ? » Je lui ex­plique ce que j’avais dé­jà pré­ci­sé par mail à ses pu­bli­cistes, à sa­voir que son par­cours en tant que femme dans la jungle d’hol­ly­wood me pa­rais­sait être une pré­cieuse source d’en­sei­gne­ments. Mais le re­gard de Sha­ron est si char­gé d’exas­pé­ra­tion conte­nue que je m’in­ter­romps. Je bre­douille, en se­mi-blague : « Vous me re­gar­dez de telle fa­çon que je suis en train de perdre mon an­glais. » « Je vois ça », me ré­pond Ca­the­rine Tra­mell, sans pic à glace et sans croi­ser ou dé­croi­ser les jambes. Comme un pê­cheur déses­pé­ré lan­çant son der­nier fi­let au fond d’un lac as­sé­ché, j’aborde toute une sé­rie de thèmes – car­rière, ma­ter­ni­té, so­li­da­ri­té fé­mi­nine – en es­pé­rant que le mi­racle sur­vien­dra. Mais rien n’y fait. Trem­blant, je sug­gère sur un ton que je sou­hai­te­rais digne : « Sha­ron, peut-être vaut-il mieux en res­ter là ? » Elle m’ar­rête d’un geste de la main. Vi­si­ble­ment, c’est à elle de me vi­rer. À une voix em­bar­ras­sée – celle d’une as­sis­tante – à l’autre bout d’un té­lé­phone mis sous haut-par­leur, elle ex­plique qu’elle ne s’at­ten­dait pas à de telles « in­si­nua­tions » de ma part. Aba­sour­di, je tente vai­ne­ment de me dé­fendre. Sha­ron me re­garde avec sur­prise, marque un temps d’ar­rêt puis se lève sou­dain et me gra­ti­fie d’un sou­rire : « Ra­vie de vous avoir ren­con­tré, Erick, vous fe­rez par­ve­nir vos autres ques­tions à mon as­sis­tante, je vous ré­pon­drai par mail. » En m’en­fuyant de la mai­son, je songe un ins­tant à em­bar­quer avec moi le chien car­lin, mon seul co­pain. Puis je dé­vale à pied la col­line in­fer­nale plus vite que je ne l’ai gra­vie en taxi. Une scène de la sé­rie Mo­saic me re­vient en mé­moire : après avoir gé­né­reu­se­ment in­vi­té un in­con­nu à sé­jour­ner dans sa su­blime de­meure, Oli­via Lake, le per­son­nage in­car­né par Sha­ron, le chasse quelques jours plus tard en lui ré­cla­mant 15 000 dol­lars de loyer. Mon sé­jour dans l’antre fa­bu­leux de Sha­ron n’au­ra pas ex­cé­dé une heure mais elle ne m’a pas ré­cla­mé un dol­lar. C’est dé­jà ça… ●

En m’en­fuyant de la mai­son, je songe à em­bar­quer le chien, mon seul co­pain… Puis je dé­vale à pied la col­line in­fer­nale, plus vite que je ne l’ai gra­vie en taxi…

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.