LA FÊTE EST FI­NIE

Glamour (France) - - Société - Par Elia Ma­nu­zio

ILS ONT LA VING­TAINE ET SONT DÉ­JÀ PAS­SÉS À L’EAU, APRÈS AVOIR CONSOMMÉ DE L'AL­COOL EN EX­CÈS. REN­CONTRE AVEC CES BU­VEURS REPENTIS, À UN ÂGE OÙ L’ON FAIT D'HA­BI­TUDE LA FERMETURE DES BARS.

Al­lez, tu pren­dras bien un pe­tit verre ? » Ques­tion ré­cur­rente pour Lou, 26 ans, alors qu’elle si­rote son Per­rier à la paille dans un bar du 11e ar­ron­dis­se­ment, à Pa­ris. Comme tou­jours, elle ré­pond par une pi­rouette : « J’ai as­sez bu pour plu­sieurs vies. » Ce soir, elle a de la chance, le PSG vient de mar­quer un but, son in­ter­lo­cu­teur n’in­siste pas. Mais il y a six ans, elle au­rait sau­té sur un drink gra­tuit, twer­ké sur le bar et rou­lé des pelles au tau­lier avant d’être ra­mas­sée par une am­bu­lance. À 20 ans, son meilleur pote, c’était le pas­tis. Et elle n’est pas un cas iso­lé même s’il y a de quoi être op­ti­miste : se­lon l’ob­ser­va­toire fran­çais des drogues et des toxi­co­ma­nies (OFDT), entre 2000 et 2017 la consom­ma­tion ré­gu­lière d’al­cool chez les jeunes de 17 ans est pas­sée de 10,9 % à 8,4 %. Ils sont mêmes 11,7 % à se pas­ser to­ta­le­ment de can­na­bis, de ta­bac ou d’al­cool (contre 5,7 % en 2008). Moins cuite la vie ? Pas sûr… Le binge-drin­king – ou « bi­ture ex­press » – a tou­jours la cote, tout comme les ten­dances crai­gnos liées à la consom­ma­tion d’al­cool. Der­nière en date, la drun­ko­rexia, qui consiste à man­ger moins pour boire plus. Alors, les chiffres mentent-ils ? « Non, mais il faut voir sur le long terme », ré­pond Mi­chel Rey­naud, pro­fes­seur de psychiatrie et d’ad­dic­to­lo­gie qui voit de plus en plus de jeunes al­coo­liques dé­bar­quer aux ur­gences dans un état se­cond, voire car­ré­ment bles­sés à cause d'un ac­ci­dent.

AÏE TEQUILA !

Pour Char­lotte, la tren­taine, ce n’est pas une fin de soi­rée sur une ci­vière mais un énième black-out qui l’a for­cée à ré­agir. En­core une fois, elle s’est re­trou­vée le ma­tin dans un ap­part

in­con­nu, dans les bras d’un in­con­nu. Sur ses jambes, des hé­ma­tomes, té­moins de ses chutes à ré­pé­ti­tion. Sa ving­taine sous perf’ de vod­ka, elle s’en sou­vient comme si c’était hier : « J’étais sta­giaire dans une agence de pub et le soir, on brains­tor­mait dans les bars. J’étais tou­jours celle qui ne te­nait pas et qui tom­bait dans les es­ca­liers. » Sans doute parce qu’à 20 ans, elle était plus vul­né­rable, comme le sou­ligne le Pr Rey­naud : « Les jeunes sont da­van­tage su­jets à l’ad­dic­tion car l’al­cool agit sur les zones du cer­veau en­core en dé­ve­lop­pe­ment, celles qui gèrent l’au­to­no­mie, les émo­tions et la prise de risques. Ce­la pro­cure aux plus in­tro­ver­tis un mieux-être en so­cié­té. » Ce be­soin de se dés­in­hi­ber a fait som­brer Lou à 23 ans, alors qu’elle était étu­diante en arts : « J’avais tou­jours l’im­pres­sion de n’être “pas as­sez”. Mais avec l’al­cool, j’étais une ver­sion amé­lio­rée de moi-même, plus libre, plus ou­verte, plus créa­tive. » Un phé­no­mène ac­cen­tué par le mar­ke­ting dé­com­plexé des al­coo­liers : « Ils en ont fait une norme so­ciale et les jeunes consomment en groupe pour se dé­doua­ner. Il leur faut plus de temps pour se rendre compte qu’ils sont ac­cros », re­grette le Pr Rey­naud, qui a créé le por­tail « Addict Aide », une vraie bible pour éva­luer son ad­dic­tion. L’al­cool « fes­tif » – qui dé­rape pour 5 à 8 % des jeunes –, Lou s’est long­temps cachée der­rière : « Pen­dant mes études, je tra­vaillais dans des res­tos et des fes­ti­vals, mon al­coo­lisme pas­sait in­aper­çu. Je m’as­su­rais de pou­voir boire avant de sor­tir et je bu­vais en ren­trant chez moi. Quand j’ai com­pris que c’était de­ve­nu ma prio­ri­té, j’ai su qu’il y avait un pro­blème. » Pour Alexandre, 30 ans, la prise de conscience a eu lieu il y a cinq ans, pen­dant une an­née Eras­mus à Ber­lin où il ter­mi­nait ses études : « Ça s’est ag­gra­vé cette an­née-là. Je bu­vais de­puis mes 15 ans, c’était ma so­lu­tion mi­racle pour créer du lien. Mais là, j’avais des trem­ble­ments, des an­goisses, des trous de mé­moire. Quand mes potes sont ve­nus me rendre vi­site, ils ont vu que je me re­te­nais de boire dès le ma­tin. » Comme Lou et Char­lotte, il s’est tour­né vers les AA (Al­coo­liques Ano­nymes), sur­tout pour évi­ter l’heure de l’apé­ro. Mais à cet âge-là, le coup de foudre avec cette ins­ti­tu­tion est ra­re­ment im­mé­diat. La Bel­gique a fait un flop avec ses « AA pour les jeunes » et en France, les as­sos ne sont pas au point se­lon Ma­rion Ac­quier-ba­che­lart, psy­cho­logue et membre pro­fes­sion­nelle du conseil des AA : « On est face à de nou­velles pro­blé­ma­tiques de po­ly­dé­pen­dance. Beau­coup de jeunes viennent nous voir mais se tournent fi­na­le­ment vers les NA (Nar­co­tiques Ano­nymes) où ils sont plus re­pré­sen­tés. »

UNE HY­GIÈNE DE VIE

Pas fa­cile de tour­ner au dia­bo­lo menthe quand tout le monde des­cend des shots de Jä­ger­meis­ter. Du coup, Char­lotte évite de squat­ter les hap­py hours et s’ap­plique une to­lé­rance zé­ro en soi­rée. « J’en­voie ba­la­der les lourds qui in­sistent. C’était dur au dé­but mais main­te­nant je m’af­firme. Au­jourd’hui, c’est car­ré­ment al­ter­na­tif de ne pas boire », s’amuse-t-elle. Alexandre, lui, a mis du temps avant de re­trou­ver une vie so­ciale : « Pen­dant deux ans, j’ai mis le ho­là sur les sor­ties en boîte ou dans les ap­parts, si­non, je re­chu­tais deux jours après. Au­jourd’hui, je fais des ci­nés, des res­tos et même les ma­riages. » Pour ce genre d’épreuves – comme si le dî­ner pla­cé ne suf­fi­sait pas –, il a des stra­té­gies pour se te­nir éloi­gné du cham­pagne : « J’ai tou­jours un verre de soft plein. Le bar, j’y vais seule­ment avec quel­qu’un qui connaît mon pro­blème, et quand, en soi­rée, tout le monde com­mence à être bour­ré vers mi­nuit, je sais que je dois par­tir, c’est une ha­bi­tude à prendre. » Heu­reu­se­ment, il peut comp­ter sur les as­sos pour l’ai­der. « Ça de­vient une hy­giène de vie, ex­plique Ma­rion Ac­quier-ba­che­lart, comme lors­qu'on a le dia­bète. On leur ap­prend à être heu­reux sans al­cool et à gé­rer leurs émo­tions. Ce­la exige de la dis­ci­pline et il faut des pi­qûres de rap­pel. » Un tra­vail né­ces­saire, se­lon elle, pour évi­ter les sor­ties de route : « Il peut y avoir cette illu­sion d’être plus fort. À 20 ans, on n’a pas en­core tout per­du à cause de l’al­cool. » Après pas mal de re­chutes, Lou ne s'est ja­mais sen­tie aus­si bien : « Avant, j’avais peur de tout : des études, du bou­lot, de trou­ver ma place en tant qu’adulte. Je vou­lais la vie rock’n’roll et je l’ai eue. Main­te­nant, je suis vrai­ment pré­sente avec les gens même si je ne bois plus. » Al­coo­lique un jour, al­coo­lique tou­jours ? Oui, ils sont una­nimes, ils ont trop à perdre. Alors un whis­ky ? Non merci, même pas un doigt. ●

« Quand, en soi­rée, tout le monde com­mence à être bour­ré vers mi­nuit, je sais que je dois par­tir, c'est une ha­bi­tude à prendre. » Alexandre, 30 ans

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