So­cié­té

AU MOINDRE COUP DE BLUES, VOUS SURFEZ SUR DES COMPARATEURS DE VOLS POUR LES SEY­CHELLES OU ZANZIBAR. LO­GIQUE : AU­JOURD’HUI, LES ÎLES SEMBLENT POU­VOIR RÉ­SOUDRE TOUS NOS PRO­BLÈMES, PERSO COMME COL­LEC­TIFS. MAIS POUR­QUOI PLA­CER DE SI GRANDS ES­POIRS DANS DE SI

Glamour (France) - - Sommaire - Par Co­line Cla­vaud-mé­ge­vand

• La ten­ta­tion d’une île • Le mys­tère des femmes fon­taines • Le jour où Sha­ron m'a cou­lé • Lamya Essemlali, pirate made in France • En réhab’ à 25 ans • Na­ta­lie Wood, morte en eaux troubles • Bozoma Saint John • L’ins­ta de Ma­rie-ange Cas­ta

Si votre der­nière pho­to de pro­fil Facebook – un sel­fie pris en Bre­tagne de­vant un par­terre de pé­tu­nias ra­mol­los – n’a fait que huit likes, ce n’est pas (que) la faute du nou­vel al­go­rithme de Mark Zuckerberg. Au­jourd’hui, pour ré­col­ter des double taps, mieux vaut la jouer éva­sion. Dans son « Top des ten­dances à es­sayer en 2018 », Pin­te­rest re­com­mande ain­si chau­de­ment les pho­tos de voyage, les ga­le­ries consa­crées aux thé­ma­tiques « îles croates » et « My­ko­nos » ayant ex­plo­sé de 96 % l’an der­nier. Geor­gia Hop­kins, in­fluen­ceuse aus­tra­lienne der­rière le blog It’s Beau­ti­ful Here, mise aus­si sur le com­bo atolls ro­cheux et lits d’eau tur­quoise. « Tout ce qui est bleu de­vient vi­ral », confiait-elle en avril der­nier au site Pop­su­gar, ses trips à Ha­waï ou dans les Cy­clades lui as­su­rant ef­fec­ti­ve­ment une co­pieuse mois­son de coeurs par­mi ses 39 000 abon­nés Ins­ta­gram. Mais si les îles nous font plus que ja­mais rê­ver, ce n’est pas seule­ment grâce à leur co­lo­ri­mé­trie ré­seaux so­ciaux-friend­ly. Pour Syl­vie Mé­ge­vand, pro­fes­seure en ci­vi­li­sa­tion his­pa­no-amé­ri­caine à l’uni­ver­si­té Tou­louse-jean-jau­rès, « ces es­paces géo­gra­phiques ont un ima­gi­naire très fort, qui s’en­ra­cine dans le jour­nal de bord de Ch­ris­tophe Co­lomb. Il consacre des pages en­tières

« Na­ture vierge, au­then­ti­ci­té et dé­con­nexion d’avec le reste du monde : le Graal de tout ci­ta­din sur­me­né. »

Ri­chard Sou­bielle, du syn­di­cat Les En­tre­prises du voyage

aux pay­sages pa­ra­di­siaques de la Ca­raïbe, à la vé­gé­ta­tion luxu­riante et aux au­toch­tones jeunes et doux ». Et si la suite de son ré­cit est moins élo­gieuse (ça fait sou­vent ça quand on tombe sur des can­ni­bales), « nos re­pré­sen­ta­tions men­tales, elles, ont peu évo­lué de­puis ». Na­ture vierge, au­then­ti­ci­té et dé­con­nexion d’avec le reste du monde : le Graal de tout ci­ta­din sur­me­né se­lon Ri­chard Sou­bielle, vice-pré­sident du syn­di­cat Les En­tre­prises du voyage . « C’est une ten­dance so­cio­lo­gique lourde : plus les gens re­joignent les grands en­sembles ur­bains, plus ils cherchent, lors des va­cances, à rat­tra­per ce qu’ils ont per­du, ex­plique-t-il. No­tam­ment une forme de li­ber­té, que donnent les îles : en­tou­rés d’eau, on est comme dé­ta­chés du monde, sans pour au­tant craindre la dé­rive d’un ba­teau. » L’hi­ver der­nier, c’est donc en toute lo­gique que la Ré­pu­blique do­mi­ni­caine, Mau­rice et Cu­ba fi­gu­raient dans le top 5 des des­ti­na­tions long cour­rier choi­sies par les Fran­çais. De quoi ou­blier leurs sou­cis… et ceux des autres.

LE NOMBRIL DU MONDE

S’il ne vous vien­drait pas à l’idée de boo­ker deux se­maines dans un re­sort – « Nous, c’est sac à dos ou rien » –, les sé­jours or­ga­ni­sés bien bour­rins ont long­temps do­mi­né le game. « Cette fa­çon de voya­ger, dont l’âge d’or se si­tue entre la fin des an­nées 1960 et celle des an­nées 1990, pri­vi­lé­giait une forme de ré­as­su­rance, rap­pelle Ri­chard Sou­bielle. On par­tait entre gens de même na­tio­na­li­té et mi­lieu so­cio­cul­tu­rel. » Un re­pli sur soi tou­jours pré­gnant dans le tou­risme in­su­laire, es­time Syl­vie Mé­ge­vand : « Cu­ba en est un bon exemple. L’in­té­rieur des terres étant dif­fi­cile d’ac­cès, les étran­gers y vont moins et ne voient sou­vent rien des dif­fi­cul­tés des lo­caux – ab­sence de dé­mo­cra­tie, pau­vre­té, ef­fet de l’em­bar­go états-unien… Quant aux pay­sages de carte pos­tale, ils oc­cultent les am­bi­va­lences. » L’in­su­la­ri­té comme une bulle pour Oc­ci­den­taux, un fan­tasme que la pop culture a aus­si beau­coup ali­men­té. Dans les six­ties, les atolls de­viennent des havres de paix pour cé­lé­bri­tés (Ha­waï pour El­vis, la Po­ly­né­sie pour Mar­lon Bran­do). Puis la télé en fait un dé­cor où on laisse

C’est une forme de li­ber­té. En­tou­rés d’eau, on est dé­ta­chés du monde, sans pour au­tant craindre la dé­rive d’un ba­teau.

libre cours à ses dé­si­rs : tour­née entre 1978 et 1984 et mul­ti­re­dif­fu­sée world­wide, la sé­rie amé­ri­caine L’île fan­tas­tique fait en­trer dans le crâne de toute une gé­né­ra­tion l’image d’un éden où les vi­si­teurs, sous le re­gard bien­veillant de M. Roarke et de son as­sis­tant Tat­too, viennent réa­li­ser leur sou­hait le plus égoïste. Qui, pour de nom­breux people, consiste dans les deux dé­cen­nies sui­vantes à se payer l’éva­sion, phy­sique ou fis­cale, en to­tale ex­clu. Li­liane Bet­ten­court a ain­si ac­quis un bout de Sey­chelles en 1998, John­ny Depp, de Ba­ha­mas en 2004, tan­dis que Mel Gib­son, la même an­née, leur pré­fé­rait les Fid­ji. Le cham­pion toutes ca­té­go­ries ? Le ma­gi­cien Da­vid Cop­per­field, qui, en 2006, s’est of­fert tout un ar­chi­pel aux Ca­raïbes, dé­dié à sa seule fa­mille et à une poi­gnée de fri­qués triés sur le vo­let – les lo­caux, eux, pou­vant tou­jours ob­ser­ver comme c’est jo­li de­puis une barque. En 2018, l’idée d’avoir des îles à votre nom (« Cop­per­field Bay », sé­rieu­se­ment ?) vous semble être le truc le plus rin­gard de la terre ? C’est que, tout comme notre fa­çon de voya­ger, notre re­gard sur elles a chan­gé.

IR­MA LA DURE

À par­tir des an­nées 1990, après avoir éri­gé l’île en espace lisse comme le front de Ni­cole Kid­man, la pop – ja­mais à une contra­dic­tion près – l’a len­te­ment trans­for­mée en théâtre de toutes les flip­pances. Ju­ras­sic Park de Ste­ven Spiel­berg, Seul au monde de Ro­bert Ze­me­ckis, Lost de J. J. Abrams, The Is­land de Mi­chael Bay ou plus ré­cem­ment, L’île aux chiens de Wes An­der­son : au­tant de prod’ où l’uto­pie se re­tourne contre l’homme qui se croyait tout-puis­sant. La té­lé­réa­li­té s’en est aus­si saisie pour nous rap­pe­ler que nous ne sommes rien face à la na­ture – crotte de ba­bouin ou ma­nioc ? Après dix-huit sai­sons, les can­di­dats de Koh-lan­ta ne font tou­jours pas la dif­fé­rence. Quant au Web, il nous crache au­jourd’hui au vi­sage la réa­li­té des ca­tas­trophes éco­lo­giques. Sa nou­velle ob­ses­sion ? Les pe­tites an­nonces pour des jobs a prio­ri exo­tiques et tout pé­tés (« Tague ton pote qui veut de­ve­nir soi­gneur de koa­las en Aust­ra­lie »), dont le der­nier exemple date de mars : une offre Lin­ke­din de Ri­chard Bran­son, pro­po­sant un poste d’as­sis­tant sur Ne­cker Is­land, sa pro­prié­té des îles Vierges bri­tan­niques. Sauf que ce « job de rêve » a un re­vers de taille : en 2017,

« Dans les an­nées 1990, la pop culture a trans­for­mé l’île en théâtre de toutes les flip­pances, de Lost à Ju­ras­sic Park en pas­sant par Seul au monde. »

l’ou­ra­gan Ir­ma a tout dé­truit sur son pas­sage, lais­sant le fon­da­teur de Vir­gin au mi­lieu des dé­combres. Ré­sul­tat, des pho­tos spec­ta­cu­laires, sym­boles du dé­rè­gle­ment cli­ma­tique. « Les îles ont un ef­fet loupe, ana­lyse Syl­vie Mé­ge­vand. Li­mi­tées en taille mais om­ni­pré­sentes dans notre culture, ce qui s’y passe est comme “zoo­mé”. » Par­fois jus­qu’à l’ex­cès, juge Louis Bri­gand, pro­fes­seur de géo­gra­phie à l’uni­ver­si­té de Bre­tagne-oc­ci­den­tale et au­teur de Be­soin d’îles (éd. Stock). Si dans le Pa­ci­fique, huit îlots ont dé­jà été en­glou­tis par la mon­tée des eaux, « il ne faut pas ou­blier que c’est aus­si le cas des côtes basses de cer­tains conti­nents, très peu évo­quées dans la presse. On ne dit pas non plus que cer­tains mou­ve­ments d’éro­sion peuvent être na­tu­rels. Le vrai pro­blème, c’est quand le dra­gage ex­ces­sif des côtes em­pêche la re­sé­di­men­ta­tion des îles ». Un trai­te­ment ca­ri­ca­tu­ral qui a tout de même le mé­rite de mettre du mo­noï dans les rouages de nos consciences.

QU’IL EST BEAU, LE LABO

Les 143 mil­lions de ré­fu­giés cli­ma­tiques que vient d’an­non­cer la Banque mon­diale pour 2050 res­tent une abs­trac­tion pour vous ? Alors ima­gi­nez un monde où votre pro­jet de lune de miel a dis­pa­ru avec les Mal­dives, cet État à la pointe du com­bat éco­lo. « Le danger est bien sûr réel, ex­plique Na­tha­lie Ber­nar­die-ta­hir, pro­fes­seure de géo­gra­phie à l’uni­ver­si­té de Limoges et au­teure de L’usage de l’île (éd. Pé­tra). Mais cer­tains di­ri­geants ont bien com­pris notre culpa­bi­li­té oc­ci­den­tale et s’en servent comme le­vier pour ob­te­nir des fonds et des droits au­près des ins­tances in­ter­na­tio­nales. » Car être îlien, c’est aus­si avoir une conscience po­li­tique forte, « ces ter­ri­toires ré­duits in­dui­sant des liens so­ciaux re­ser­rés. Les po­si­tions y sont plus exa­cer­bées que sur le conti­nent ». Ce qui ex­plique que les grands en­jeux mo­dernes y pètent plus vite et plus fort : sen­ti­ment an­ti-ue en Grande-bre­tagne, ques­tion mi­gra­toire à Mayotte, vel­léi­tés in­dé­pen­dan­tistes en Corse… D’ailleurs, cer­tains se ser­vi­raient bien de cette spé­ci­fi­ci­té pour trans­for­mer les îles en la­bos à ciel ou­vert, tel Pe­ter Thiel, le fon­da­teur dé­ga­giste de Pay­pal, qui veut bâ­tir d’ici à 2020 une île ar­ti­fi­cielle in­ter­dite aux po­li­tiques. En Fin­lande, et comme un écho à la vague fé­mi­niste post-wein­stein, c’est le col­lec­tif Su­pershe qui ou­vri­ra cet été son île ré­ser­vée aux femmes. Un pa­ra­doxe se­lon Na­tha­lie Ber­nar­die-ta­hir, les îles n’étant pas des boîtes de Pe­tri ou des zoos, mais « des es­paces plus que ja­mais connec­tés au reste du monde ». Louis Bri­gand, lui, croit plu­tôt aux mi­cro-tests : « Les contraintes in­su­laires obligent à in­no­ver. On ob­serve ac­tuel­le­ment des ini­tia­tives pas­sion­nantes dans l’agri­cul­ture, l’au­to­suf­fi­sance éner­gé­tique, la dé­mo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive… » Comme à Taï­wan, où de jeunes « ha­ckeurs ci­viques » font pres­sion pour ré­duire le pou­voir des géants Uber et Airbnb, et ré­in­ventent la po­li­tique à coups d’ou­tils ci­toyens 3.0… Les îles, un vrai tré­sor. ●

En Fin­lande, et comme un écho à la vague fé­mi­niste post-wein­stein, le col­lec­tif Su­pershe ou­vri­ra cet été son île ré­ser­vée aux femmes.

Guyam Is­land, île pa­ra­di­siaque des Phi­lip­pines.

La sé­rie L’île fan­tas­tique (1978-1984).

Te­tia­roa ou « Mar­lon Bran­do Is­land » en Po­ly­né­sie fran­çaise.

L’île d’ar­ros, ex-pro­prié­té de Li­liane Bet­ten­court, aux Sey­chelles.

Le film La Plage (1999), avec Di­ca­prio, a été réa­li­sé sur l’île de Koh Phi Phi (Thaï­lande), dé­sor­mais me­na­cée.

Ju­ras­sic Park (1993) ou l’île comme ré­ser­voir de nour­ri­ture pour di­no­saures en rogne.

Koh-lan­ta, mise en scène per­pé­tuelle du com­bat « pé­quin ver­sus monde sau­vage » dont on connaît dé­jà l’is­sue…

Ne­cker Is­land, avant et après le pas­sage d’ir­ma en 2017.

Le pro­jet d’île de Pe­ter Thiel, fon­da­teur de Pay­pal.

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