OUI, LA TAILLE (DE L’ÉCRAN) COMPTE Vincent Glad

Avec leur agran­dis­se­ment pro­gres­sif, les té­lé­phones mo­biles portent de plus en plus mal leur nom. Bien­ve­nue dans l’ère des pha­blettes ! Ce spé­cia­liste de la cul­ture web, ins­tal­lé à Ber­lin, écrit pour GQ ou Slate.fr. Il en­seigne le jour­na­lisme web à l’éco

GQ (France) - - Coulisses -

Steve Jobs s’est trom­pé. Ce­lui qui a ré­vo­lu­tion­né la té­lé­pho­nie mo­bile avec son ip­hone pro­nos­ti­quait en 2010 que « per­sonne n’achè­te­rait » un de ces smart­phones à écran géant qui ar­ri­vaient sur le mar­ché. Fier de son ip­hone 4 et de son écran de 3,5 pouces, le créa­teur d’apple toi­sait les por­tables aux écrans de plus de 4 pouces, qu’on « ne peut pas prendre dans la main ». Quatre ans plus tard, ses meilleurs concur­rents ont des écrans de 5 pouces et l’ip­hone 4 de Steve pa­raît ve­nir d’un autre monde. Apple a ain­si été blo­qué pen­dant des an­nées par le dogme du pouce, se­lon le­quel il doit être ca­pable de ba­layer tout l’écran sans ef­fort. Ses concur­rents en pro­fitent pour agran­dir pro­gres­si­ve­ment leurs écrans et, en 2011, dé­barque un ov­ni, le Sam­sung Ga­laxy Note avec son écran de 5,3 pouces. Je me rap­pelle très bien la pre­mière fois où j’ai vu Jean-michel Apha­tie, qui était alors mon col­lègue chro­ni­queur au « Grand Journal », sor­tir de la poche de sa veste son Ga­laxy Note. Un roc, un pic, une pé­nin­sule, un fri­go ! Tout sauf un por­table pour moi et mon gra­cile ip­hone. Quelques mois plus tard, je dois ra­va­ler, un peu hon­teux, ma gri­mace de mé­pris : le mo­bile de Sam­sung est un énorme suc­cès com­mer­cial et inau­gure le nou­veau seg­ment des « phable"es », com­pro­mis entre le té­lé­phone et la table"e. Au­jourd’hui, quand vous ren­trez dans un ma­ga­sin de té­lé­pho­nie, vous avez l’im­pres­sion d’être à la Fnac au rayon table"es. La guerre des smart­phones res­semble à celle des ven­deurs d’écrans plats avant la Coupe du monde : tou­jours plus beau, tou­jours plus grand. L’agran­dis­se­ment inexo­rable des écrans marque une nouvelle étape dans l’aban­don de la fonc­tion té­lé­pho­nie sur nos té­lé­phones. Ces té­lé­phones géants, qui obligent à col­ler une table"e à ses oreilles pour pas­ser un coup de fil, sont sur­tout taillés pour la vi­déo et les jeux, au­tre­ment dit pour le di­ver­tis­se­ment.

C’est un pa­ra­doxe mais le mo­bile est de plus en plus un ou­til fixe. Il n’est plus seu­le­ment un er­satz d’or­di­na­teur, uti­li­sé en déplacement. Il est aus­si de­ve­nu pour de nom­breuses per­sonnes l’ou­til prin­ci­pal de dis­trac­tion à la mai­son. Cet ob­jet qui fut le sym­bole du cadre dy­na­mique se consomme dé­sor­mais ava­chi sur son ca­na­pé ou dans son lit. Dé­trô­nant l’or­di­na­teur, voire la té­lé, le smart­phone ne pou­vait que gran­dir pour com­pen­ser son han­di­cap face à ses concur­rents do­mes­tiques : la taille de son écran – le New York Times évoque dé­jà un ip­hone 6 dis­po­nible à la ren­trée en deux tailles. Reste le dé­li­cat pro­blème de la poche. Com­ment y faire ren­trer ces mas­to­dontes ? Ar­bo­rant ra­re­ment une veste de cos­tume comme mon ca­ma­rade Jean-michel Apha­tie, je me sur­prends par­fois, dans la rue, à gar­der mon té­lé­phone à la main, pour m’épar­gner une énième lu"e afin de le glis­ser dans mon jean. Il va fal­loir se rendre à l’évi­dence : le por­table n’est plus tout à fait por­table. Mais qui vou­drait re­ve­nir en ar­rière ?

Ces té­lé­phones géants sont sur­tout taillés pour

la vi­déo et les jeux…

Dans le mé­tro au­jourd’hui, c’est à qui au­ra la plus grosse pha­blette.

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