C BRIAN CHES­KY, FON­DA­TEUR D’AIRBNB J’IRAI DOR­MIR CHEZ VOUS ( ET FAIRE FOR­TUNE) LA SUC­CESS STO­RY CHES­KY 29 août 1981

À par­tir d’un simple site de lo­ca­tion d’ap­par­te­ments entre par­ti­cu­liers, ce de­si­gner amé­ri­cain de 33 ans est de­ve­nu le chef de file de la « sha­ring eco­no­my ». Et son pre­mier mil­liar­daire. Brian Ches­ky prône un re­tour au par­tage, aux ren­contres, à la vie d

GQ (France) - - Coulisses - Phi­lippe Laurent

’est une bande vi­déo ex­hu­mée des ar­chives de l’école de de­si­gn de Rhode Is­land, près de New York. Le film a été tour­né à la re­mise des di­plômes 2004. Brian Ches­ky est char­gé du dis­cours. Moonwalk, toge de di­plô­mé qui vole, « high five » aux pro­fes­seurs… À ce!e époque, le fu­tur créa­teur d’airbnb, bo­dy­buil­dé dans son cos­tard blanc cin­tré, est le fun­ny guy de la pro­mo. Mais après dix mi­nutes de blagues po­taches, son dis­cours prend un ton étran­ge­ment pro­phé­tique. « Ca­ma­rades !, dé­clame-t-il, nous al­lons nous sé­pa­rer au­jourd’hui. Ce ne se­ra pas fa­cile. Mais j’ai une so­lu­tion, la “So­lu­tion Ches­ky” : quand nous irons à New York, Pa­ris, Chi­ca­go ou en Ca­li­for­nie, il fau­dra al­ler à la ren­contre d’autres an­ciens, nous avons tant de choses à par­ta­ger. » Dix ans plus tard, la so­lu­tion Ches­ky s’ap­pelle Airbnb, et elle est va­lo­ri­sée plus de 7 mil­liards d’eu­ros, se­lon le Wall Street Journal. Au­tant que la chaîne d’hô­tels de luxe Hya!. L’étu­diant mal dé­gros­si a lan­cé en 2008 un simple site de lo­ca­tion de lo­ge­ments entre par­ti­cu­liers. Mais il l’a tel­le­ment bien de­si­gné, avec ses pages claires, ses grandes pho­tos pro­fes­sion­nelles et son sys­tème de no­ta­tion, qu’il est de­ve­nu la deuxième plus grosse start-up non co­tée au monde, der­rière Uber et ses voi­tures avec chauf­feur (12,5 mil­liards). Dans les ser­veurs de Brian, plus de 600 000 lo­ge­ments à louer, dont 17 000 vil­las, 640 châ­teaux, 300 ca­banes et la mai­son de Ro­nal­din­ho à trente mi­nutes du Ma­ra­canã (à 11 000 € la nuit tout de même). Le sé­jour dans ces en­droits non for­ma­tés est sou­vent moins cher que dans les hô­tels alen­tour. Au to­tal, l’an der­nier, 15 mil­lions de per­sonnes ont dor­mi chez l’ha­bi­tant dans 190 pays. Toutes n’étaient pas di­plô­mées de Rhode Is­land, mais à en croire les com­men­taires en ligne, elles ont par­ta­gé beau­coup de choses, elles aus­si. Au pas­sage, Airbnb a ponc­tion­né 183 mil­lions d’eu­ros de com­mis­sions (3 % au pro­prié­taire, de 6 % à 12 % au lo­ca­taire). Et la crois­sance est forte. Au point d’in­quié­ter les pa­trons de chaînes d’hô­tels. « On vend une nouvelle fa­çon de voya­ger, de vivre », ex­plique Brian Ches­ky à GQ.

Fan de Steve Jobs L’en­tre­pre­neur, en­core as­sez ba­ra­qué et qui se nour­rit par­fois ex­clu­si­ve­ment de steaks, a tou­jours les che­veux go­mi­nés et le sou­rire en ba­nane. Le re­gard un peu de biais, il est plu­tôt ef­fa­cé au pre­mier abord, mais quand il est lan­cé, il ne s’ar­rête plus. « Notre so­cié­té n’est ja­mais al­lée aus­si loin dans la tech­no­lo­gie et les ré­seaux so­ciaux, et pa­ra­doxa­le­ment, les gens n’ont ja­mais été aus­si seuls. On leur pro­pose de re­ve­nir au réel, de faire des ren­contres en par­ta­geant ce qu’ils ont, comme dans un vil­lage. » Au-de­là des bons sen­ti­ments, Airbnb est en ef­fet de­ve­nu l’em­blème de la sha­ring eco­no­my, la consom­ma­tion col­la­bo­ra­tive. De­puis deux ans dans la Si­li­con Val­ley, toutes les start-up se vantent d’avoir in­ven­té, en vrac, « le Airbnb des riches » (Le­col­lec­tio­nist), ce­lui des

Nais­sance à Nis­kayu­na, État de New York.

Lance Airbnb avec son ca­ma­rade de pro­mo Joe Geb­bia, en com­men­çant par louer leur ca­na­pé.

Dé­fié par un co­py­cat al­le­mand, Airbnb lève 73 mil­lions d’eu­ros et s’at­taque à l’eu­rope. Le suc­cès est en marche.

Pre­mier pro­cès d’un hôte Airbnb, à New York, pour lo­ca­tion de courte du­rée illi­cite. Un sous-lo­ca­taire a aus­si été condam­né à Pa­ris.

Sa so­cié­té est es­ti­mée à 7 mil­liards d’eu­ros par le Wall Street Journal.

bu­reaux (Works­paces), des places de par­king (Par­kon­my­drive) et même des ani­maux de com­pa­gnie (Dog­va­cay) – un conseil, évi­tez au­jourd’hui, les in­ves­tis­seurs sa­turent. Ches­ky, 33 ans et pas vrai­ment une graine de hip­pie, est de­ve­nu le porte-pa­role de ce grand re­tour à la vie en com­mu­nau­té. Un peu mal­gré lui. D’ori­gine po­lo­naise, ses pa­rents, qui ha­bitent une pe­tite ville au nord de New York et tra­vaillent dans des ins­ti­tu­tions so­ciales, le voyaient bien dans les as­su­rances. Brian a une pe­tite soeur, Al­li­son, jour­na­liste de mode à Man­ha!an. Lui-même est plus fan de Steve Jobs, un an­cien de­si­gner comme lui de­ve­nu mil­liar­daire, que de John Len­non. Mais voi­là, le jeune en­tre­pre­neur a dé­ci­dé d’épou­ser le concept de sa start-up. Il a pas­sé neuf mois à dor­mir chez des membres d’airbnb, conti­nue de le faire quand il voyage et loue tou­jours son propre ca­na­pé sur le site. L’été der­nier, il a fait dé­mé­na­ger les 450 sa­la­riés de son siège (il en em­ploie 1 000 dans le monde) dans un en­tre­pôt de l’an­cien quar­tier in­dus­triel de San Fran­cis­co, qui fait fan­tas­mer les em­ployés de Google et Fa­ce­book, pour­tant pas trop mal lo­tis sur leurs cam­pus ar­bo­rés. Il n’a pas de bu­reau à lui, les salles de réunion sont des ré­pliques d’ap­par­te­ments de Pa­ris ou Co­pen­hague, et tout le monde dé­jeune dans une grande ca­fé­té­ria gra­tuite. Un peu par­tout dans l’open space, on manque de tré­bu­cher sur… des chiens. « On peut les ame­ner, sans laisse, à condi­tion qu’ils soient co­ol, ex­plique un jeune dé­ve­lop­peur en ca­res­sant son croi­sé la­bra­dor. Ça nous in­cite à nous com­por­ter tous comme des hôtes. » Brian Ches­ky avait-il vrai­ment ima­gi­né ce concept entre deux cours d’arts plas­tiques, dans son école de de­si­gn ? En fait, pas du tout. Ce des­si­na­teur as­sez doué était plu­tôt oc­cu­pé à re­lan­cer l’équipe de ho­ckey ou à sou­le­ver de la fonte pour les concours de M. Muscle étu­diant. On trouve d’ailleurs tou­jours des pho­tos de lui tout hui­lé et en slip sur des sites spé­cia­li­sés. « Oui, je sais, c’est par­tout sur le Net, j’avoue que je n’avais pas bien me­su­ré les consé­quences », ri­gole Ches­ky au­jourd’hui. À la sor­tie de l’uni­ver­si­té, il part tra­vailler à Los An­geles pour une agence de de­si­gn in­dus­triel, dans la­quelle il conçoit en 3D des ob­jets aus­si dingues que des cous­sins ra­fraî­chis­sants, des fausses ra­dios pour en­fants – élu meilleur jouet 2006 par Child Ma­ga­zine – et… des toile!es qui éli­minent les mi­crobes. « Ne ri­go­lez pas, il a bos­sé ce projet à fond !, se sou­vient Ma! La­zich, son pa­tron de l’époque. Une vraie graine d’en­tre­pre­neur, même si hon­nê­te­ment, il n’avait rien à voir avec le Net ni avec ce!e mode du par­tage. Ça a dû lui ve­nir après, quand il est par­ti à San Fran­cis­co… »

Le fi­nan­ce­ment corn-flakes Brian Ches­ky a en ef­fet dé­ci­dé de ré­pondre aux ap­pels de son ca­ma­rade de pro­mo Joe Geb­bia, qui lui ré­pète que tout se passe à « Fris­co ». Quand il pose ses va­lises au 19, Rausch Street, chez son vieux pote, il a 1 000 dol­lars en poche et 1 300 de loyer à payer. Mais c’est le genre de type à avoir une idée dé­bile à la mi­nute. En ville se tient une grande confé­rence sur le de­si­gn, tous les hô­tels af­fichent com­plet. Tilt : pour­quoi ne pas louer le ca­na­pé et le ma­te­las gon­flable de Joe, petit-dé­jeu­ner in­clus ? Ils me!ent en ligne le site Air­be­dand­break­fast.com, grâce au­quel ils ac­cueillent trois confé­ren­ciers et leur sou­tirent 1 000 dol­lars en une se­maine. Le tan­dem, qui a pas­sé quelques mois à la bu­si­ness school du MIT, com­prend vite qu’il y a une af­faire as­sez simple à mon­ter. Ils font ve­nir Na­than Ble­charc­zyk, un an­cien co­loc – en­core – de Joe, pas­sé par Har­vard et Mi­cro­so$. Et se lancent. Le site est rac­cour­ci en Airbnb. Ba­se­line : « Tra­vel like a hu­man ». Le concept a du mal à prendre. À la confé­rence South by Sou­th­west à Aus­tin, rien ; à la conven­tion dé­mo­crate d’oba­ma à Den­ver, une se­maine de buzz, puis le souf­flé re­tombe. « Tu n’es pas en­tre­pre­neur, tu es chô­meur », lui

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