TRIP EX­TRÊME DANS LE DÉ­SERT LE SI­NAÏ À MAINS NUES

ES­CA­LADE Dans les sables ocre du dé­sert égyp­tien, le Sud Si­naï est une terre en­core vierge pour les grim­peurs. Bra­vant la cha­leur, la sé­che­resse et les check-points, deux pion­niers bri­tan­niques ont en­tre­pris d’y ou­vrir des voies d’es­ca­lade. En voi­ture, à

GQ (France) - - Coulisses - Sa­muel Forey Ed Giles

Après une salve de check-points et des dé­tours in­ces­sants, Sainte-catherine n’est plus très loin. À dix heures de route au sud-est du Caire, ce vil­lage mo­nas­tique est sur­plom­bé du plus haut pic égyp­tien, le Mont Sain­teCa­the­rine, 2 642 mètres d’al­ti­tude. Même si nous sommes ve­nus en grim­peurs, plu­tôt qu’en pè­le­rins, nous ne cra­pa­hu­te­rons pas aus­si haut. Car au fond des wa­dis, les oueds du Sud Si­naï, il y a des blocs. Des fa­laises à flanc de mon­tagne : un terrain de jeux ex­tra­or­di­naire, à peine ex­plo­ré et pas en­core car­to­gra­phié. Dave Lucas et Tom Booth, grim­peurs hors pair, sont jus­te­ment là pour ça. Et nous avons la chance de les ac­com­pa­gner. Le pre­mier vou­lait re­ve­nir dans le coin pour re­trou­ver une fa­laise re­pé­rée dix ans plus tôt, dans le wa­di No­gra : « J’avais de­man­dé à un Bé­douin de me conduire sur un bon spot pour grim­per. Il m’a me­né tout droit ici. » Ce Bri­tan­nique a dé­cou­vert le Si­naï grâce au projet Hot Rock, dont l’idée était de grim­per dans le monde en­tier. Dave ve­nait de Sy­rie et de Jor­da­nie. Ar­ri­vé en Égypte, il prend à droite et tombe sur Sainte-catherine. Il y a pas­sé six des dix der­nières an­nées à tra­vailler sur di­vers pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment du tou­risme vert. Il connaît le coin mieux que cer­tains Bé­douins. Ce!e fois-ci, il est char­gé par un édi­teur an­glais d’écrire le tout pre­mier to­po­guide d’es­ca­lade de Sainte-catherine. « On doit grim­per toutes les voies, re­faire les an­ciennes. Les co­ta­tions sont ap­proxi­ma­tives, les points de re­père sont faux. On prend une pho­to de la voie, on fait une des­crip­tion, avec le nom de la route, son ou­vreur, la date, la dif­fi­cul­té,

la lon­gueur et com­ment en sor­tir », ex­plique Dave. À 36 ans, ce grand blond mas­sif af­fiche un sou­rire d’une oreille à l’autre. Ses pieds, un jour, ont peut-être ap­par­te­nu au genre hu­main. Mais après vingt ans d’es­ca­lade et on ne sait com­bien de marches sans chaus­sures sur tout type de sur­faces, sans comp­ter les cen­taines de ki­lo­mètres cou­rus en ul­tra-trail en mon­tagne ou dans le dé­sert, ses pieds ont pris des airs de pa"es de grand fé­lin. Pour l’ai­der, il a fait ap­pel à Tom Booth, un autre Bri­tan­nique ren­con­tré quelque part en Amé­rique cen­trale grâce à Hot Rock. Tom, 29 ans, est grand, fin, brun avec un nez cy­ra­nien. Son mé­tier ac­tuel consiste à par­cou­rir les mon­tagnes du Kur­dis­tan ira­kien afin d’y po­ser des points de re­père pour des com­pa­gnies pé­tro­lières. Mais l’hiver, il est libre. Il a re­joint Dave en décembre 2013. Pen­dant un mois, ils ont grim­pé jus­qu’au sang – li"éra­le­ment : leurs mains semblent être pas­sées à tra­vers un champ de fers bar­be­lés. À 7 heures ce ven­dre­di ma­tin, jour de congé pour les Égyp­tiens et jour de prière pour les mu­sul­mans, nous sommes les seuls à faire un peu de bruit. Nos mous­que­tons, nos coin­ceurs, nos blo­queurs tintent au pied de mon­tagnes ai­guës comme les dents d’un chat. Le matériel s’en­tasse sur le bau­drier. L’en­semble peut pe­ser jus­qu’à neuf ki­los. Les grim­peurs ex­pé­ri­men­tés ont cha­cun leur sys­tème de clas­se­ment. Se­lon l’em­pla­ce­ment, ils savent exac­te­ment quel coin­ceur pla­cer et où le prendre sur le bau­drier, sans avoir à re­gar­der.

Tra­cer sa propre route Tout au­tour de nous, des pa­rois, des failles, des ro­chers, des blocs : un rêve de grim­peur, qua­si­ment in­tou­ché. Nous sommes des pion­niers. On ar­rive de­vant la Pha­rao­nic Chim­ney. Comme son nom l’in­dique, la voie res­semble à un long conduit de che­mi­née ou­vert entre deux pa­rois. Et comme son épi­thète le pré­cise, on se­ra ame­nés à imi­ter des bas-re­liefs égyp­tiens. C’est-à-dire à grim­per de pro­fil, bras et jambes de chaque cô­té, « en op­po­si­tion », pour pro­gres­ser le long de la che­mi­née. La voie est fa­cile, co­ta­tion 4 à 5, ce qui si­gni­fie qu’elle est accessible à tous les grim­peurs en bonne condi­tion phy­sique. Le ni­veau moyen est à 6, dur à 7, très dur à 8. Le mur du ni­veau 9 a été ti­mi­de­ment a"eint dans les an­nées 1990, pour être ex­plo­sé la dé­cen­nie sui­vante. Et les grim­peurs re­poussent tou­jours les li­mites de l’in­fran­chis­sable… On se pré­pare pour le trad clim­bing. Com­prendre « grimpe tra­di­tion­nelle ». Un truc d’an­glais. En France, on connaît peu. L’idée est de ne pas équi­per la voie, de la lais­ser « propre » : sans pi­tons ni chaînes. Alors, pour s’as­su­rer, on dis­pose de coin­ceurs, sortes de dés re­liés à un câble d’acier, et de blo­queurs, ou friends, des mé­ca­nismes qui se ferment pour être glis­sés dans une faille et qui, à l’in­té­rieur de celle-ci, s’ouvrent et bloquent. Il n’y a plus qu’à re­lier coin­ceurs et blo­queurs à la corde, puis à avan­cer. Dave com­mence. Il bon­dit d’une prise à l’autre, pose ses coin­ceurs comme au­tant de mes­sages. Les em­pla­ce­ments sont nom­breux et rendent l’es­ca­lade aus­si sûre que sur une pa­roi « spi­tée » (dé­jà équi­pée d’an­crages mé­tal­liques). À peine dix mi­nutes plus tard, il a ins­tal­lé le pre­mier re­lais. Au sui­vant.

Le trad clim­bing est lu­dique, par­fois un peu cas­se­gueule. Au plai­sir de la grimpe s’ajoute ce­lui de tra­cer sa propre route, sans pas­ser par des che­mins ba­li­sés. Cer­tains coin­ceurs res­tent blo­qués – on les dé­gage avec une sorte de sty­let. Les autres sont en­fon­cés dans des failles pro­fondes. Il faut les cher­cher, les faire jouer pour les li­bé­rer. Iné­vi­ta­ble­ment, on s’écorche contre le ro­cher. As­sez vite, on s’élève. Le pre­mier re­lais pas­sé, on qui!e la che­mi­née pour ar­ri­ver au « toit » de la fa­laise (à 1 900 m d’al­ti­tude). Plus bas, les rayons du so­leil en­va­hissent le vil­lage de Sainte-catherine et les mon­tagnes alen­tour. Dave fixe un nou­veau re­lais pour ex­plo­rer une autre voie. Il s’ap­prête à des­cendre en rap­pel. Tom de­mande : « Ça tient ? » Dave ré­pond : « Eh bien, si ça ne tient pas, on dé­visse tous en­semble ! » Il glousse et dis­pa­raît. Tom le suit. Ils bossent un long mo­ment sur la nouvelle voie, Bla­zing Trails, li!éra­le­ment che­mins flam­bants (dont la dif­fi­cul­té se si­tue entre 6C et 7A). Vers 11 h 30, la prière du ven­dre­di com­mence. La voix de l’imam ré­sonne dans toute la mon­tagne. On dis­tingue les Bé­douins qui se pressent à la mos­quée au centre du vil­lage, tu­niques im­ma­cu­lées entre les mai­sons cou­leur sable. Dans le Si­naï, même le calme est in­tense. Dave et Tom re­viennent au re­lais. Un peu d’eau. Le so­leil tape. Tom et le pho­to­graphe re­des­cendent. Dave et moi conti­nuons pour une nouvelle voie plus dif­fi­cile que Pha­rao­nic Chim­ney. On grimpe dans le 6. Ça tire dans les bras. Tout compte, l’équi­libre, le souffle, la puis­sance, la pré­ci­sion des gestes. L’es­ca­lade semble te­nir d’un art mar­tial très so­phis­ti­qué. Avec l’an­goisse du vide à gé­rer. Sans pra­tique ré­gu­lière, elle vient tou­jours se rap­pe­ler par un fris­son dans l’échine. Il faut ap­pri­voi­ser le ver­tige. Ça prend tou­jours un peu de temps.

Bi­vouac pour trois jours On a!eint le som­met de la fa­laise (2000 m). C’est la ré­com­pense du grim­peur. Il est 15 heures et c’est dé­jà la lu­mière du cou­chant. Le Sud Si­naï en­tier se teinte d’ocre et de fauve. Lé­gè­re­ment gri­sés, on re­des­cend ra­pi­de­ment. On re­vient au gîte de Sheik Mou­sa juste avant la nuit. Un cam­pe­ment en dur par­fai­te­ment équi­pé, avec une « salle com­mune » en forme de tente bé­douine, ta­pis et cous­sins sous un lourd dais. Un so­lide dî­ner et une chambre toute simple nous a!endent. Ce n’était que l’échauf­fe­ment. De­main, Dave veut al­ler dans le wa­di No­gra, à une jour­née de marche, soient 25 km, de Sainte-catherine. Di­rec­tion Abu Sei­la. L’ins­tant d’avant, c’était la ci­vi­li­sa­tion. Une route, quelques mai­sons de par­paings, des ga­mins qui jouent dans la pous­sière, il y a l’eau cou­rante, l’élec­tri­ci­té, une route gou­dron­née. Une fois le col fran­chi, on passe dans un autre monde. Trois cha­meaux, avec notre bar­da, sont par­tis de­vant avec Nas­ser, notre guide. On les re­trou­ve­ra le soir. Nous voi­là quatre à contem­pler un pay­sage que Dis­co­ve­ry pour­rait ob­ser­ver sur Mars : une grande plaine sèche et ocre, en­tou­rée par des mon­tagnes aux pics poin­tus. Mais au fond de la plaine, on dis­tingue quelques taches vertes : c’est le dé­but du wa­di No­gra. On s’en­gage à pied, har­di­ment, avec l’im­pres­sion d’être seuls au monde. Au­tour de nous, de grandes fa­laises, puis un pic ma­jes­tueux : le Je­bel Ba­nat culmine à 1 800 mètres d’al­ti­tude. C’est sur ses flancs que Dave et Tom grim­pe­ront. On ins­talle un bi­vouac pour trois jours. Ça vaut le coup de prendre son temps. Un jour passe fa­ci­le­ment à grim­per les pe­tits blocs de trois, quatre mètres au fond du wa­di. À ce jeu-là, Tom s’en sort pas mal. Il es­ca­lade ré­gu­liè­re­ment les ro­chers de… Fon­tai­ne­bleau, le spot d’en­traî­ne­ment des grim­peurs du monde en­tier. Dave pro­fite aus­si de ce!e séance de blocs pour re­pé­rer les voies au-des­sus de nous. Il re­trouve celle qu’il a ten­tée il y a dix ans et qui court le long du Je­bel Ba­nat. Elle n’a pas en­core de nom : elle n’a pas en­core été « sor­tie », à sa connais­sance. C’est du 7, en­core, une es­ca­lade dif­fi­cile, tech­nique. La fin de la jour­née ar­rive vite – les cour­ba­tures aus­si. J’ai du mal à tendre les bras. Le sang cogne dans les muscles. Le dos semble se nouer. C’est le Sud Si­naï qui rentre.

Dave Lucas, 36 ans, pra­tique le trad clim­bing, une grimpe qui laisse la pa­roi « propre ». Adepte de l’équi­pe­ment ul­tra­lé­ger, il s’abîme beau­coup les mains et les pieds. Une route, des mai­sons de Bé­douins en par­paings, les der­niers signes de ci­vi­li­sa­tio

Dave Lucas car­to­gra­phie les voies d’es­ca­lade en com­pa­gnie d’un autre Bri­tan­nique, Tom Booth. Ils partent en 4x4 mais de­vront pour­suivre à pied... ou à dos de cha­meau. Petit dé­jeu­ner à l’aube au fond du wa­di No­gra pour Dave et Tom, avant d’a!aquer le Je­bel

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