CH­RIS BANGLE L’agent pro­vo­ca­teur du de­si­gn au­to­mo­bile

GQ (France) - - -of - Par Yan-alexandre Da­ma­sie­wicz

’ est une vieille ferme iso­lée per­chée en haut d’une col­line, juste à la fron­tière entre la Li­gu­rie et le Pié­mont ita­lien. Au pre­mier abord, rien ne laisse de­vi­ner que se cache ici un stu­dio créa­tif di­ri­gé par le plus contro­ver­sé des de­si­gners au­to­mo­biles. Puis ap­pa­raissent des bancs géants par­se­més çà et là sur les col­lines alen­tours, un arbre d’acier avec des vi­traux en guise de feuillage trô­nant au mi­lieu du jar­din, une pis­cine sus­pen­due dans le vide et mas­quée par des mi­roirs de fer, ou en­core une étrange table de ping-pong cir­cu­laire. Nous sommes à la Bor­ga­ta, à la fois ré­si­dence per­son­nelle et re­paire de créa­tion de Ch­ris Bangle. Un lieu dont chaque dé­tail semble conçu pour in­ter­lo­quer le vi­si­teur et rap­pe­ler aux clients de pas­sage que la créa­ti­vi­té du pro­prié­taire et son pou­voir de sur­prendre ne se sont en rien émous­sés de­puis ses folles an­nées chez BMW. Il nous ac­cueille cha­leu­reu­se­ment, avec cette spon­ta­néi­té dont les Amé­ri­cains ont le se­cret. « Hel­lo, je vous sers un ca­fé ? », s’en­quiert-il. Même coupe de che­veux blonds, même bar­bi- chette (un peu plus blanche), il n’a pas chan­gé de­puis qu’il a quit­té BMW et Mu­nich en 2009 pour s’ins­tal­ler en Ita­lie avec sa femme – parce qu’il « s’y sen­tait mieux ». Il y a créé sa propre agence, Ch­ris Bangle As­so­ciates, qui aide de grands groupes (il ac­com­pagne le de­si­gn de Sam­sung, a si­gné une bou­teille de co­gnac pour Hen­nes­sy…), et par­tage son ex­pé­rience du ma­na­ge­ment et sa phi­lo­so­phie du de­si­gn, tout en pré­pa­rant la pro­chaine grande ré­vo­lu­tion, celle de la ro­bo­tique, avec des idées bien tran­chées. « Le de­si­gn au­to­mo­bile est mort, nous an­nonce-t-il sou­dain, parce que notre rap­port à la voi­ture a chan­gé. »

LA SÉ­RIE 7 QUI A TOUT CHAN­GÉ

Comme à l’époque où il fai­sait les grands titres de la presse au­to­mo­bile, il est tou­jours prêt à la contro­verse. Sou­ve­nez-vous, c’était en 2001, alors qu’il était di­rec­teur du de­si­gn du groupe BMW. La marque pré­sen­tait alors une nou­velle Sé­rie 7 dont les lignes étaient en to­tale rup­ture avec le style mai­son, en vi­gueur de­puis qua­rante ans. Le monde en­tier était tom­bé sur Ch­ris Bangle, la presse d’abord, ma­ni­fes­tant une in­com­pré­hen­sion

CL’AMÉ­RI­CAIN, RÉ­PU­TÉ POUR AVOIR ÉTÉ LE DE­SI­GNER LE PLUS DÉ­TES­TÉ DES AMA­TEURS

DE BELLES CAR­ROS­SE­RIES, S’ÉVER­TUE À RE­POUS­SER LES LI­MITES DE LA CRÉA­TI­VI­TÉ. AU­JOURD’HUI SOR­TI DU CIR­CUIT AU­TO­MO­BILE, IL NOUS RE­ÇOIT DANS SON STU­DIO ITA­LIEN, OÙ IL AN­TI­CIPE LA PRO­CHAINE RÉ­VO­LU­TION TECH­NO­LO­GIQUE.

una­nime, les fans de BMW en­suite, exi­geant sa dé­mis­sion à coups de pé­ti­tions ré­col­tant des di­zaines de mil­liers de si­gna­tures. Bangle ve­nait d’en­trer dans l’his­toire de sa dis­ci­pline. « Le tra­vail d’un de­si­gner consiste avant tout à ré­soudre des pro­blèmes », af­firme-t-il. Contre toute at­tente, les formes cli­vantes de la Sé­rie 7 sont nées de dé­ci­sions tout à fait prag­ma­tiques. « Nous étions à l’aube de chan­ge­ments tech­no­lo­giques que les lignes tra­di­tion­nelles des BMW ne pou­vaient plus in­té­grer, il fal­lait créer une rup­ture. »

IM­PÉ­RA­TIFS MÉ­CA­NIQUES

Il pour­suit : « On dit au client que le mo­teur de sa nou­velle voi­ture est plus ef­fi­cient, mais il ignore que ce­la im­plique un mo­teur plus haut de 6 cm, donc un ca­pot plus haut. Par consé­quent, il a fal­lu sur­éle­ver les oc­cu­pants du vé­hi­cule, pour qu’ils voient la route, et re­mon­ter le toit de la voi­ture. Ce qui im­plique qu’il faille re­haus­ser le coffre, pour que l’aé­ro­dy­na­misme soit tou­jours op­ti­mal… » Les lignes im­po­santes de cette nou­velle Sé­rie 7, en op­po­si­tion avec la fi­nesse de ses de­van­cières, furent dic­tées par un simple im­pé­ra­tif mé­ca­nique. CQFD. Et si Bangle avoue avoir souf­fert des cri­tiques à l’époque, il n’a ja­mais per­du la confiance de ses pa­trons : cette Sé­rie 7 fut un suc­cès ! Ian Cal­lum, la star du de­si­gn de Ja­guar, qui a tra­vaillé en Ita­lie en même temps que Bangle, voit même en lui un vi­sion­naire qui a in­fluen­cé ses pairs : « J’ad­mire Ch­ris pour son obs­ti­na­tion, il n’a ja­mais dé­vié de sa ligne. C’était une le­çon pour moi. S’il avait réus­si à bous­cu­ler BMW en cas­sant les codes, j’avais tout es­poir d’y par­ve­nir aus­si avec Ja­guar. À l’époque, ses voi­tures sem­blaient ra­di­cales, main­te­nant elles pa­raissent nor­males ! » Au­jourd’hui, le look bu­si­ness de Bangle (in­cluant par­fois une cra­vate fan­tai­sie) a cé­dé la place à une pa­no­plie plus ca­sual, tou­jours très amé­ri­caine, confor­tables bas­kets com­prises. Dans sa mai­son, par­tout, des ob­jets amé­lio­rés par ses soins té­moignent de son au­then­tique pas­sion pour le de­si­gn, comme ces étranges ci­seaux au manche bi­douillé dont il nous fait la dé­mons­tra­tion, qu’il a ima­gi­nés pour par­faire le geste de son coif­feur… Lors­qu’on lui pose une ques­tion sur son tra­vail, il a la cu­rieuse ma­nie de ré­pondre par d’in­ter­mi­nables mé­ta­phores à ti­roirs, aus­si per­ti­nentes qu’in­at­ten­dues. Se­lon lui, « si on ne trouve pas une mé­ta­phore pour ex­pli­quer quelque chose, c’est qu’on ne peut pas le com­prendre ». Une ha­bi­tude sans doute ac­quise lors­qu’il était di­rec­teur du style chez BMW et qu’il de­vait ex­pli­quer les pro­blèmes ren­con­trés par les de­si­gners à sa di­rec­tion. Ain­si, pour ré­su­mer l’ac­ti­vi­té qu’il a exer­cée presque toute sa vie, il cite le sketch de l’hu­mo­riste amé­ri­ca­no-da­nois Vic­tor Borge, où ce der­nier joue au pia­no des mor­ceaux s’ache­vant tous sur l’air d’« Hap­py Bir­th­day ». Mo­ra­li­té ? « Mal­gré tous les ef­forts dé­ployés, elles se res­semblent toutes au fi­nal. » Pour par­ler de la pro­fes­sion de di­rec­teur de de­si­gn, il cite un épi­sode des aven­tures de Pic­sou où ce der­nier confie la ges­tion d’un hô­tel à son ne­veu, qui se contente d’y don­ner un coup de ba­lai. « Cer­tains, comme Do­nald, ou­blient la dif­fé­rence entre le tra­vail de ma­na­ger et ce­lui de femme de mé­nage. » Sur­pre­nant ? Il s’en amuse : « On peut trou­ver des exemples par­tout pour ex­pli­quer le de­si­gn au­to­mo­bile ! »

LA MÉ­THODE BANGLE

Ce sens de la pa­ra­bole semble in­né chez ce na­tif de l’ohio qui vou­lait tout d’abord de­ve­nir pas­teur mé­tho­diste. C’était avant de dé­cou­vrir qu’il était pos­sible de des­si­ner des voi­tures pour ga­gner sa vie. Après un di­plôme à l’art Cen­ter Col­lege of De­si­gn de Pasadena et une pre­mière ex­pé­rience chez Opel en tant que de­si­gner d’ha­bi­tacles, il passe la se­conde moi­tié des an­nées 1980 chez Fiat, à Tu­rin, à des­si­ner des car­ros­se­ries. De longues et frus­trantes an­nées à tra­vailler sur des pro­jets des­ti­nés à vê­tir les so­lu­tions tech­niques éla­bo­rées par les in­gé­nieurs pour chal­len­ger les grands stu­dios : Ber­tone, Pi­nin­fa­ri­na, Ital­de­si­gn. Un tour­nant s’opère un beau jour. « Mon pa­tron, Er­man­no Cres­so­ni, m’a conseillé de me lâ­cher et d’ou­blier les contraintes. De toute fa­çon, mes voi­tures étaient des­ti­nées à être aban­don­nées. » Sou­dai­ne­ment, ses pro­jets font mouche et ses voi­tures voient en­fin le jour. Le Fiat Cou­pé (1993) lui offre son ti­cket d’en­trée chez BMW, où il part cha­peau­ter toute la po­li­tique de de­si­gn de la marque, et bien­tôt celle de Rolls-royce et de Mi­ni.

« UNE AU­TO­MO­BILE EST SIM­PLE­MENT UN OB­JET DANS LE­QUEL ON MONTE POUR AL­LER D’UN POINT A

À UN POINT B. »

Il se per­met au pas­sage de ré­vo­lu­tion­ner l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail in­terne : ter­mi­né le cloi­son­ne­ment des stu­dios, il re­groupe les de­si­gners des marques pour les rendre plus créa­tifs et créer des sy­ner­gies. Dans la fou­lée du pa­vé dans la mare que re­pré­sen­tait la Sé­rie 7 tant dé­criée, Bangle choque en­core avec une nou­velle fa­çon de tra­vailler le mé­tal. Ce qu’il ap­pelle le « flame sur­fa­cing ». « Les voi­tures étaient de­ve­nues trop mas­sives, alors nous avons pen­sé à trai­ter la sur­face du mé­tal comme un dra­peau dans le vent, ou une flamme, pour la rendre plus dy­na­mique », se sou­vient-il. Une idée du de­si­gner da­nois An­ders War­ming, au­jourd’hui res­pon­sable du style Mi­ni. L’ar­chi­tecte Frank Geh­ry ne s’y est pas trom­pé : « Mon tra­vail est très proche de ce que Bangle fait avec ses voi­tures. Les formes qu’il crée gé­nèrent une ré­ponse émo­tion­nelle si­mi­laire à celle de mes bâ­ti­ments. »

UN X3 POUR SA FEMME

Cette quête for­melle abou­tit en 2001 à la créa­tion de l’une des voi­tures les plus im­pro­bables ja­mais ima­gi­nées, la Gi­na, un concept-car dont la car­ros­se­rie est rem­pla­cée par du tis­su. « Nous vou­lions di­mi­nuer l’em­bou­tis­sage de tôle pour ré­duire les coûts, jus­ti­fie Bangle. Notre pro­po­si­tion n’en uti­li­sait au­cune ! Les in­gé­nieurs ont en­suite trou­vé des mé­thodes pour tra­vailler l’acier comme le tis­su, comme on le voit sur le ca­pot très ner­vu­ré du Z4 M. » Mais aus­si ré­vo­lu­tion­naire soit-elle, la Gi­na, n’a été dé­voi­lée au pu­blic qu’en 2008. Bangle au faîte de sa gloire, quitte BMW à l’âge de 52 ans. Une dé­ci­sion prise sept ans plus tôt, après qu’il avait consta­té que, dé­vo­rés par leur égos, la plu­part des di­rec­teurs de de­si­gn dans l’au­to­mo­bile ne vieillis­saient pas très bien. Un thème qu’il re­prend d’ailleurs dans un ro­man dont il est l’au­teur, Pe­ter

« SES VOI­TURES SEM­BLAIENT RA­DI­CALES,

MAIN­TE­NANT ELLES PA­RAISSENT NOR­MALES ! » Ian Cal­lum, de­si­gner de Ja­guar

Teu­fel, A Tale of Car De­si­gn in 3 Parts, de son propre aveu illi­sible par qui­conque n’étant pas du mé­tier (nous confir­mons). De cette pé­riode il a conser­vé un BMW X6 blanc, et un X3 pour sa femme, tout en avouant qu’il au­rait ai­mé em­por­ter les deux gé­né­ra­tions de Z4, une Rolls, une Mi­ni Coun­try­man et Club­man. S’il ne croit plus au de­si­gn au­to­mo­bile, Ch­ris Bangle croit tou­jours en son mé­tier : « Il y a de nom­breux do­maines qui ont be­soin du sa­voir-faire des de­si­gners au­to­mo­biles ».

RO­BO­TIQUE ET POLE DANCE

Sa théo­rie est simple : « Une au­to­mo­bile est sim­ple­ment un ob­jet dans le­quel on monte pour al­ler d’un point A à un point B. Ce qui en fait une voi­ture, et non pas un as­cen­seur, c’est le trans­fert d’identité qui s’opère, la voi­ture est un pro­lon­ge­ment de son conduc­teur, c’est un ava­tar. Le de­si­gner au­to­mo­bile ne suit pas le cre­do ha­bi­tuel de la forme créée par la fonc­tion, il ima­gine une forme qui crée ce dé­sir. » Cette idée ori­gi­nale, il sou­haite l’ap­pli­quer à un do­maine bien pré­cis : ce­lui de la ro­bo­tique. Un mar­ché qu’il de­vine ex­po­nen­tiel, mais en­core à ses bal­bu­tie­ments. « Mais pour­quoi diable tous les ro­bots res­semblent-ils à des êtres hu­mains ? Pour­quoi co­pien­tils sans cesse ce qu’ils sont cen­sés rem­pla­cer ? Est-ce qu’une ton­deuse à ga­zon a la forme d’une chèvre ? » Son stu­dio – de l’ate­lier à la cui­sine – est rem­pli de ma­quettes de ro­bots d’un nou­veau genre, ac­cro­chés à des rails ar­ti­cu­lés au pla­fond, pour s’af­fran­chir de la com­plexe tâche de la marche bi­pède. Leur ob­jec­tif : nous ser­vir de fa­çon élé­gante et rendre nos jour­nées plus agréables. Leur mouvement se­rait ins­pi­ré par ce­lui des dan­seuses de pole dance, ce qui amuse beau­coup l’in­fa­ti­gable Ch­ris Bangle, ja­mais avare d’une nou­velle fa­cé­tie.

Quand on le re­garde comme ça, Ch­ris Bangle, 58 ans, a l’air calme…

Après les voi­tures, Ch­ris Bangle veut des­si­ner des ro­bots.

Dans le jar­din du de­si­gner, arbre à vi­traux et vue sur la Li­gu­rie.

Ch­ris Bangle chez lui, à Bor­ga­ta.

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