Ci­né­ma Ber­trand Bo­nel­lo : « Saint Laurent, c’est l’his­toire d’un en­fer­me­ment »

Hé­ros il y a quelques mois du bio­pic de Ja­lil Les­pert, le cé­lèbre créa­teur re­vient dans les salles. Plus trash, plus fort, plus ar­ty… le film de Ber­trand Bo­nel­lo ré­in­vente Yves Saint Laurent à coups de flashs nar­co­tiques. Le réa­li­sa­teur livre à GQ ses sec

GQ (France) - - Sommaire - Par Jacques Braun­stein

LE MYTHE DU COU­TU­RIER

« Si on in­ven­tait Yves Saint Laurent, ce se­rait un peu trop gros, trop fou, confie le réa­li­sa­teur Ber­trand Bo­nel­lo. Mais on m’offre sur un pla­teau une per­sonne réelle que je peux in­ves­tir de tous mes fan­tasmes de ci­né­ma. Yves Saint Laurent est un per­son­nage ro­ma­nesque, vi­suel, an­cré dans son époque… J’avais en­vie de mon­trer com­ment Yves de­vient YSL, et une marque in­ter­pla­né­taire. Par exemple, la scène où on le voit à Marrakech por­tant un T-shirt Yves Saint Laurent est née d’une pho­to qui existe. Et le cli­ché était tellement too much que j’ai eu en­vie de le me"re dans le film. »

LE BAS­CU­LE­MENT D’UNE ÉPOQUE

« Je vou­lais tra­vailler sur les an­nées 1970, parce que c’est l’époque de mon en­fance. Mon pré­cé­dent film, L’apol­lo­nide (2011), ra­con­tait le pas­sage du XIXE au XXE siècle, vu de­puis une mai­son close. Saint Laurent ra­conte le pas­sage des an­nées 1960 aux an­nées 1980 – voire ce­lui du XXE au XXIE siècle – vu de­puis une mai­son de cou­ture. Les deux s’in­té­ressent à la fin d’une époque. Et dans le cas de Saint Laurent, le pas­sage de l’ar­ti­sa­nat à l’in­dus­trie, d’un homme à une marque, d’une pé­riode d’es­poir et d’ou­ver­ture à une époque plus ver­rouillée. »

de Ber­trand Bo­nel­lo avec Gas­pard Ul­liel, Jé­ré­mie Re­nier, Léa Sey­doux, Louis Gar­rel, sor­tie le 24 sep­tembre

SAINT LAURENT,

LE PA­RI DES AC­TEURS

« Quand j’ai ren­con­tré Gas­pard Ul­liel dans un ca­fé, je me suis dit : “Ça va être im­pos­sible”. Il avait un cô­té tellement mec, le genre qui fait de la mus­cu­la­tion… Et puis on a eu un an entre le choix de Gas­pard et le tour­nage. Un an où il n’a pas fait d’autre film et où il a tra­vaillé. Trou­vé une ma­nière de dis­pa­raître et de ré­ap­pa­raître. Au-de­là de l’a"itude de la voix, il a ap­pris à vivre avec Yves Saint Laurent. Jacques de Ba­scher, son amant, était en­core plus com­pli­qué à re­pré­sen­ter. C’était un dan­dy, sombre, dé­ca­dent, fait de pré­sent pur… Un type de per­son­nage qui n’existe plus au­jourd’hui. Louis Gar­rel ( Les Bien-ai­més, La Ja­lou­sie…) est par­ve­nu à en faire quelque chose de vi­vant. Il a su lui don­ner de la lé­gè­re­té mal­gré un texte très théâ­tral. »

L’ES­SENCE DE LA MODE

« Yves Saint Laurent était une éponge. Son gé­nie ce n’est pas d’in­ven­ter, c’est de sen­tir l’époque. La robe tra­pèze, la sa­ha­rienne, le trench, le smo­king fé­mi­nin… Son ins­tinct et son sens es­thé­tique lui perme!ent de pro­po­ser les choses quand les femmes en ont en­vie. Tous les gens qui l’ont connu me di­saient : “Il faut mon­trer que Saint Laurent a chan­gé la femme”. Sauf que c’est une idée ar­chi-théo­rique. Et donc je me suis dit qu’on al­lait le faire en une scène. Une femme in­car­née par Va­le­ria Bru­ni Te­des­chi vient faire un es­sayage avec lui. Elle s’ouvre li!éra­le­ment. Ce!e scène montre com­ment, en quelques an­nées, la sil­houe!e, l’a!itude, la ma­nière de mar­cher des femmes ont to­ta­le­ment bas­cu­lé. Saint Laurent a été un des ac­teurs ma­jeurs de ce!e ré­vo­lu­tion. »

LE RÉ­CIT D’UN EN­FER­ME­MENT

« Le seul ex­té­rieur jour est fil­mé sur la tombe de son chien. Car ce film est aus­si l’his­toire d’un en­fer­me­ment… Yves Saint Laurent ne vou­lait pas, ne pou­vait pas, se confron­ter au réel. C’est quel­qu’un qui vit dans une boîte. Une boîte de nuit, son stu­dio où il est très pro­té­gé, son ap­par­te­ment mu­sée que nous avons re­créé en­tiè­re­ment. D’ailleurs, l’apo­théose ar­tis­tique de Saint Laurent, sa col­lec­tion 1976, ne dit rien sur l’époque. Ce!e col­lec­tion dite “Russe” s’ins­pire de l’orient, des orien­ta­listes, de Ma­tisse, de Gau­guin… Pour la des­si­ner, il s’est en­fer­mé à Marrakech où les odeurs, les cou­leurs, lui rap­pe­laient son en­fance en Al­gé­rie. Alors que dans les an­nées 1960, il était sen­sible à l’évolution des moeurs, dé­sor­mais tout se pas­sait dans sa tête. »

LES CONTRAINTES DU RÉEL

« Quand vous tour­nez un film, ha­bi­tuel­le­ment, vous êtes dans un dé­sert où vous de­vez construire une mai­son. Alors que quand vous ra­con­tez l’his­toire de quel­qu’un qui a exis­té, vous de­vez sculp­ter une im­mense mon­tagne pour ar­ri­ver à la mai­son. Tout le tra­vail, c’est d’en­le­ver, d’en­le­ver… Il faut es­sayer de prendre énor­mé­ment de li­ber­té tout en res­pec­tant le réel. Vous de­vez in­ven­ter sans men­tir. Ce genre, le bio­pic, se ré­vèle tellement ri­gide qu’il faut l’as­sou­plir. Un film, ce n’est que des dé­tails, une pein­ture im­pres­sion­niste, un puzzle. J’ai cou­pé des choses qui m’in­té­res­saient moins. Parce qu’yves Saint Laurent de Ja­lil Les­pert était sor­ti quelques mois plus tôt, et que je sa­vais qu’il avait dû les prendre en charge – même si je n’ai pas vu le film. »

« C’est quel­qu’un qui vit dans une boîte. Une boîte de nuit,

son stu­dio où il est très pro­té­gé, son ap­par­te­ment mu­sée que nous avons re­créé en­tiè­re­ment. »

Après Pierre Ni­ney, Gas­pard Ul­liel in­carne Yves Saint Laurent sur grand écran, ici avec Léa Sey­doux.

BO­NEL­LO EXPRESS Le ci­néaste fran­çais, né en 1968 à Nice, a su im­po­ser en six films ( Ti­re­sia, L’apol­lo­nide…) un uni­vers per­son­nel, à la fois sen­suel et men­tal, se jouant de tous les genres.

Yves Saint Laurent ai­mait s’en­tou­rer de femmes, ici Lou­lou de la Fa­laise (Léa Sey­doux) et Be!y Ca­troux (Ay­me­line Va­lade).

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