Plai­sirs Li­ber­té, éga­li­té, choucroute ? Les po­li­tiques au ré­gime sec

Ter­mi­né la tête de veau à tous les re­pas. C’est la crise, et les po­li­tiques donnent dans la diète. Mais qui a tué le bon coup de four­chette ? Le ré­gime est-il LE nou­vel ou­til de com’ di­plo­ma­tique ? Tour de table.

GQ (France) - - Sommaire - Par Akoua­vi As­sog­ba-mi­gan

Une se­maine après sa prise de fonc­tion à Ma­ti­gnon en avril 2014, Ma­nuel Valls re­mer­cie Christophe Lan­grée, chef cui­si­nier du mi­nis­tère, et or­donne un chan­ge­ment dras­tique des me­nus : il ne se nour­ri­ra qua­si­ment que de viande rouge et éli­mi­ne­ra les pro­duits conte­nant du glu­ten. In­car­na­tion par ex­cel­lence de la vo­ra­ci­té, le steak bien sai­gnant éta­blit un pa­ral­lèle tout trou­vé avec la place que le Pre­mier mi­nistre veut oc­cu­per dans l’arène po­li­tique. Plus lar­ge­ment, le ré­gime ali­men­taire de Ma­nuel Valls s’ins­crit dans une mou­vance gé­né­rale : les hommes po­li­tiques ne font plus bom­bance, ils mangent sur le pouce, ra­pi­de­ment et sai­ne­ment. Au mo­ment où un contexte éco­no­mique dé­pres­sif, une prise de conscience hy­gié­niste et une pres­sion mé­dia­tique très forte poussent à un chan­ge­ment de ré­gime aus­si ra­di­cal, la maxime de BrillatSa­va­rin « Dis-moi ce que tu manges, je te di­rai qui tu es » semble avoir trou­vé tout son sens. Les fa­meuses cuillères de ca­viar mi!er­ran­diennes ont été sa­cri­fiées au pro­fit des pla­teaux­re­pas sar­ko­zystes, sym­bo­li­sant le chan­ge­ment pro­fond qui se joue dans l’exer­cice du pou­voir. Gil­bert Le Bris, dé­pu­té PS du Fi­nis­tère et pré­sident de la Dé­lé­ga­tion par­le­men­taire fran­çaise à l’otan, re­marque : « La tran­si­tion de plats lourds comme ceux des an­nées 1950, à ceux plus lé­gers d’au­jourd’hui, re­flète un chan­ge­ment dans la fa­çon de né­go­cier. Nous sommes pas­sés d’une table à man­ger à une table sans mets ni des­serts : celle de la salle de réunion. »

La diète Ba­doit Si man­ger a tou­jours été un acte po­li­tique pour les te­nants du pou­voir, de­puis les an­nées 2000, le faste a qui!é les as­sie!es. Bien que Va­lé­ry Gis­card d’es­taing ait ten­té une sor­tie de route avec la « cui­sine min­ceur » de Mi­chel Gué­rard (qui se­ra un des pre­miers chefs non ély­séens à cui­si­ner au Pa­lais, avec Bo­cuse et Trois­gros), Pom­pi­dou, Mi!er­rand et Chi­rac ont per­pé­tué la tra­di­tion des agapes pré­si­den­tielles : truffes et ca­viar à table, voire blanque!e de veau et boeuf bour­gui­gnon pour le Gé­né­ral de Gaulle. Les an­nées Sar­ko­zy ont mar­qué un tour­nant sé­vère dans le ré­gime des po­li­tiques. Pre­mier té­moin de ce!e évolution dans le mi­lieu po­li­tique fran­çais : Pas­cal Mous­set. Le di­rec­teur du res­tau­rant du Sé­nat et pro­prié­taire de plu­sieurs éta­blis­se­ments pa­ri­siens fré­quen­tés par la classe po­li­tique a vu, en quinze ans d’exer­cice, les tables perdre de leur a!rait. De­vant ses yeux éba­his, les as­sie!es se dé­lestent de leur choucroute, les bou­teilles de bor­deaux laissent la place au plus lé­ger Sau­murC­ham­pi­gny, voire à de l’eau ga­zeuse. Et le su­prême de pam­ple­mousse de­vient le best-sel­ler de la carte,

vo­lant la vede!e au foie gras mi-cuit. Se­lon Gé­rard Ca­gna, chef deux étoiles et dé­sor­mais con­sul­tant en so­cio­lo­gie de l’ali­men­ta­tion : « Nous sommes en­trés dans la “gé­né­ra­tion Ba­doit”. Au­jourd’hui les po­li­tiques veulent pou­voir fer­mer leurs vestes ! » Ce que confirme Yves Del­place, chef à Ma­ti­gnon de 1985 à 2008, lors­qu’il ra­conte que les Pre­miers mi­nistres ont dé­sor­mais « une hy­giène de spor­tif et sont cons­tam­ment sur le qui-vive ». Ain­si, Ma­nuel Valls surfe – pour cause d’in­to­lé­rance – sur la ten­dance 2014, le No­glu – com­prendre le ré­gime sans glu­ten –, comme No­vak Djo­ko­vic. Le ten­nis­man se­rait en ef­fet de­ve­nu n° 1 mon­dial grâce à ce!e ali­men­ta­tion par­ti­cu­lière qui per­met d’al­ler droit au but, dans la di­ges­tion comme dans l’ac­tion. Par sou­ci d’ef­fi­ca­ci­té donc, les re­pas sont pas­sés de deux à une heure, voire à qua­rante-cinq mi­nutes. Le re­cord ayant été a!eint à Caen en 2009, lors d’un dé­jeu­ner de douze mi­nutes entre Sar­ko­zy et Oba­ma. On passe moins de temps à table pour consa­crer l’es­sen­tiel de l’éner­gie à la stra­té­gie po­li­tique. En pleine pé­riode de res­tric­tion bud­gé­taire, il est aus­si moins cou­rant d’ac­cep­ter une in­vi­ta­tion à dé­jeu­ner dans un grand res­tau­rant étoi­lé, le risque étant de se sen­tir re­de­vable en­vers un quel­conque lob­by, ou pire, de fi­nir sur­pixel­li­sé en une d’un ta­bloïd. L’avè­ne­ment d’un ré­gime as­cé­tique a donc son­né avec l’ar­ri­vée d’une nou­velle gé­né­ra­tion aux mane!es d’un pays dont le pay­sage éco­no­mique est mo­rose.

Man­ger pour com­mu­ni­quer Bien qu’il soit un ha­bi­tué des ma­ca­ro­nis à la truffe d’éric Fré­chon, trois étoiles à l’épi­cure (hô­tel Le Bris­tol), Ni­co­las Sar­ko­zy prend aus­si conscience qu’un pré­sident n’est plus seule­ment un po­li­tique, il est de­ve­nu un people qui peut se re­trou­ver torse nu en pre­mière page d’un ma­ga­zine in­dis­cret. Il ap­prend ain­si à soi­gner son image : foo­ting à Vin­cennes, vé­lo au Cap Nègre. La bonne te­nue de l’as­sie!e coïn­cide avec la bonne te­nue tout court. Le pré­sident hy­pe­rac­tif in­tro­duit

« Au­jourd’hui, les po­li­tiques veulent pou­voir fer­mer

leur veste ! »

Gé­rard Ca­gna, chef deux étoiles

le pla­teau-re­pas au G8, la sa­lade et le re­pas ra­pide pris dans le pa­lais ély­séen et sur­tout re­fuse de boire un pe­tit coup de rouge de­vant les ca­mé­ras… Il im­pose un nou­veau style de gou­ver­nance, ce­lui d’un ré­gime sec qui ré­pond au gas­tro­no­mi­que­ment cor­rect in­hé­rent à la pres­sion mé­dia­tique que su­bissent les hommes po­li­tiques ac­tuels. Fran­çois Hol­lande se plie­ra à ce!e nou­velle phi­lo­so­phie, se pri­vant de pain, de vin et de cho­co­lat le temps d’une élec­tion. Sa po­li­tique d’aus­té­ri­té ne por­te­ra ce­pen­dant pas ses fruits. L’exer­cice du pou­voir lui ren­dra toute sa bon­ho­mie : le stress pro­fite à cer­tains et creuse les joues des autres. Au-de­là d’un hy­gié­nisme am­biant dif­fi­cile à com­ba!re, cer­tains, à l’ins­tar de Pas­cal Mous­set, sont per­sua­dés que la mu­ta­tion des us et cou­tumes gas­tro­no­miques en ter­rain po­li­tique n’est pas sans rap­port avec l’en­trée

Jean-luc Mé­len­chon

des femmes dans le jeu du pou­voir. Chan­tal Jouan­no, ex-ka­ra­té­ka et mi­nistre des Sports, re­tourne l’ar­gu­ment : « Bien sûr l’image est de­ve­nue le lan­gage le plus im­por­tant en po­li­tique et les femmes sont très vi­gi­lantes car on ne leur par­don­ne­rait au­cun lais­ser-al­ler phy­sique. Mais, nous ne sommes pas en­core as­sez nom­breuses pour in­fluen­cer à ce point le ré­gime. » Ce­ci étant dit, la sé­na­trice UDI s’im­pose tout de même des règles très strictes telles que « man­ger le moins pos­sible pour ne pas fa­ti­guer l’or­ga­nisme, ne pas ac­cep­ter de sol­li­ci­ta­tions à dî­ner, et pas d’al­cool lors des re­pas pu­blics. »

Une rup­ture gé­né­ra­tion­nelle Le ra­jeu­nis­se­ment et la féminisation de la classe po­li­tique ont for­cé­ment contri­bué à l’as­sai­nis­se­ment des ha­bi­tudes. Mais il faut aus­si prendre en compte l’évolution des moeurs qui donne une place de choix à l’idée de l’ali­men­ta­tion comme source de bonne san­té. Le bon goût a moins d’im­por­tance et les pré­oc­cu­pa­tions sont dé­sor­mais d’ordre sa­ni­taire. Pour Fran­çois Gros­di­dier, pré­cur­seur du mouvement éco­lo­gique de droite, tout reste à faire. Lui qui se nour­rit uni­que­ment de pro­duits bio, dit avoir été sen­si­bi­li­sé à ce!e cause par sa fille. Dans le même es­prit, Chan­tal Jouan­no doit sa dis­ci­pline ali­men­taire à son pas­sé de spor­tive en équipe na­tio­nale de karaté. Les ma­la­dies car­dio­vas­cu­laires de l’an­cienne gé­né­ra­tion po­li­tique, mais aus­si l’as­pect éco­lo­gique et bio­lo­gique sont des pré­oc­cu­pa­tions de plus en plus par­ta­gées par les par­le­men­taires. Les pois­sons sont par­mi les plats les plus com­man­dés. So­brié­té et mo­dé­ra­tion sont dé­sor­mais les mots d’ordre. Même Jean-luc Mé­len­chon, ex-pré­sident du Par­ti de gauche, homme po­li­tique GQ 2013, et bon vi­vant re­con­nu, suit la mou­vance : « J’ai un bon coup de fourche!e, mais le ré­gime est af­faire de som­meil et de ba!ements de coeur. J’ai be­soin d’avoir un cer­tain poids pour dor­mir au moins six heures, ce­la se joue à un ki­lo près. » Très sol­li­ci­té et te­nant à bout de bras un par­ti out­si­der, le trans­fuge du PS dit avoir des stra­té­gies pour te­nir avant un grand mee­ting : « Au lieu de man­ger, je bois près d’un litre d’eau, en­suite je monte sur scène pour des dis­cours de plus d’une heure. Une fois re­des­cen­du, j’ai une faim de loup et m’au­to­rise un bon re­pas. » L’ex-lea­der du Front de gauche est tout aus­si adepte de la viande rouge que Ma­nuel Valls. « Pour moi, la viande d’au­brac est la reine des bi­doches », conclut-il avec un brin d’en­vie.

Man­ger, c’est la san­té C’est que la ten­ta­tion est grande. Gil­bert Le Bris constate qu’après une élec­tion lé­gis­la­tive, ses ho­mo­logues prennent jus­qu’à 5 ki­los en un an, car ils ac­ceptent toutes les in­vi­ta­tions à dé­jeu­ner et dî­ner. Ils fi­nissent par se faire rap­pe­ler à l’ordre par leur en­tou­rage et par­fois même par leur com­pagne. Mal­gré tout, cer­tains ré­sis­tants ne font pas table rase de la tra­di­tion ri­pailleuse. Comme l’an­cien mi­nistre du Tra­vail Xa­vier Ber­trand, le sé­na­teur Verts Jean-vincent Pla­cé ne cache pas son amour de la bonne chère. « Je suis ama­teur de pe­tites tables sa­vou­reuses, de bis­trots simples où l’on pri­vi­lé­gie le pro­duit comme au Père Claude ou au Quin­cy. Je suis très a!aché à ce qu’on ap­pelle au­jourd’hui le slow food, même si je n’aime pas le terme. » Le rô­ti de boeuf et le cous­cous font par­tie des plats qu’il ap­pré­cie. Se qua­li­fiant de « gas­tro­nome avi­sé », l’ac­tuel sé­na­teur de 45 ans s’in­digne face au gas­tro­no­mi­que­ment cor­rect qui sé­vit dans sa gé­né­ra­tion : « C’est atroce, au­jourd’hui on mange très vite, ça de­vient très mal vu d’avoir un cô­té no­table comme le mien. Il faut faire mince, spor­tif, com­pé­ti­tif. Une re­cherche de la per­for­mance qui ré­sonne avec le li­bé­ra­lisme. On est cen­tré sur soi et il n’y a plus tellement d’in­té­rêt pour l’autre, plus d’em­pa­thie non plus. Le cô­té très mar­ké­té de ce!e asep­ti­sa­tion laisse croire que l’on est dans la norme alors qu’on s’en éloigne réel­le­ment. Le dan­ger de ce!e a!itude est de perdre l’a!ache­ment de notre pays à son ter­roir et à l’as­pect convi­vial de la table ! » Dans son com­bat, le jeune po­li­tique n’est pas seul. Face à la pous­sée pu­ri­taine du « ré­gime » po­li­tique, son ex Cécile Du­flot est à ses cô­tés. Peut-être in­carnent-ils une gé­né­ra­tion en­ga­gée de qua­dras qui sau­ra reme!re la bonne table au centre du dé­bat et an­non­cer une pé­riode plus faste en termes po­li­tiques et éco­no­miques ? Seul le marc d’un bon ca­fé ser­ré pour­rait le pré­dire.

« J’ai be­soin d’un cer­tain poids pour dor­mir au moins six heures, ce­la se joue

à un ki­lo près. »

Comme préconisé par Jacques Chi­rac, Fran­çois Hol­lande a man­gé des pommes. Et même fait un ré­gime en 2011. De­puis son élec­tion, le stress a eu rai­son de sa ligne…

Éter­nel bon vi­vant, Jacques Chi­rac me!ait un point d’hon­neur à ne ja­mais bou­der les spé­cia­li­tés qu’on lui pré­sen­tait lors de ses dé­pla­ce­ments of­fi­ciels.

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