SA­VOIR-VIVRE OU LAIS­SER COU­RIR ?

IL ÉTAIT UNE FOIS L’OPEN SPACE L’uni­vers du tra­vail se ré­vèle bien plus im­pi­toyable pour les fautes de goût que pour les er­reurs pro­fes­sion­nelles. Faut-il pour au­tant cher­cher à édu­quer ses col­lègues ?

GQ (France) - - Buzz - Il­lus­tra­tion : Pierre La Po­lice

Il y a un mois, je dé­jeu­nais avec Pierre et Sta­nis­las, deux amis avo­cats bien pei­gnés, dans un res­tau­rant chic. La conver­sa­tion a dé­vié vers les che­mises pas re­pas­sées. « Faut-il cor­ri­ger un jeune col­lègue dans le but de lui don­ner les codes so­cio­cul­tu­rels de ceux qui réus­sissent? », leur ai-je de­man­dé. « Au risque de vexer », a ob­jec­té Sta­nis­las. Puis Pierre s’est sou­ve­nu d’un col­la­bo­ra­teur au­quel il avait fait re­mar­quer que le dos de sa che­mise n’était pas im­pec­cable. « Pour lui rendre ser­vice ! » Cu­rieu­se­ment l’open space laisse pas­ser beau­coup de bourdes pro­fes­sion­nelles et par­donne moins fa­ci­le­ment ces fautes de com­por­te­ment liées au sa­voir-être et à l’édu­ca­tion. Lu­nettes sales, soc­quettes, épau­lettes, cra­vate trop large, fautes d’or­tho­graphe, pro­non­cia­tion dou­teuse du sub­jonc­tif (« il fau­dra qu’on “re­voye” ce dos­sier »)… Qui n’a pas ri sous cape et dis­cri­mi­né un col­lègue en l’ex­cluant des gens ex­quis pour un mal­heu­reux im­pair ? Sa four­chette dans la main droite, Pierre plaide en fa­veur de la bien­veillance : « Au lieu de lais­ser cou­rir dans l’open space un gars avec un faux pli sur le col, mieux vaut le lui dire! Tout ça, ce sont des pis­to­lets si­len­cieux qui te flinguent dans le dos. Un vrai pla­fond de verre. » Dans son es­sai Choi­sis­sez tout, la di­rec­trice de L’ENA, Nathalie Loi­seau, évoque cette non-maî­trise des codes face à la­quelle l’en­tre­prise, comme la haute ad­mi­nis­tra­tion, est bien plus sé­vère que la so­cié­té. « Les che­veux à la­ver, la cra­vate à sa­voir nouer, j’ai ap­pris à en par­ler aux hommes, ex­plique cette EX-DRH. Ils m’en ont tou­jours été re­con­nais­sants. S’ajoute par­fois la dis­pa­ri­tion d’un ta­touage ou d’une boucle d’oreille. Et le tour est joué. »

Tan­dis que le pa­tron du res­tau­rant nous sou­hai­tait une « bonne conti­nua­tion », Sta­nis­las a re­pris : « Com­ment veux-tu re­ca­drer quel­qu’un sur ce qu’il est in­ti­me­ment dans un en­vi­ron­ne­ment pro ? C’est de l’in­gé­rence ! » Pas si on ex­plique les choses avec dé­li­ca­tesse, en pre­nant un peu de temps… Si­gna­ler à un col­lègue qu’il a in­té­rêt à mo­di­fier un dé­tail, c’est d’abord lui don­ner un conseil et non le ju­ger. S’il est dé­bu­tant c’est aus­si une ma­nière de le for­mer. A/ Il fau­dra donc choi­sir le mo­ment, si pos­sible en fin de jour­née, quand l’at­mo­sphère est plus pai­sible. B/ Vous vous iso­le­rez. Pas ques­tion de sug­gé­rer un stage de per­fec­tion­ne­ment en or­tho­graphe ou un stick déo de­vant des tiers. C/ Vous cher­che­rez vos mots. D/ Vous trou­ve­rez un lieu adé­quat: comme un déplacement pro. En fait c’est du coa­ching sur le fil du ra­soir. C’est une zone re­la­tion­nelle in­cer­taine où vous vous en­ga­gez à la fran­chise parce que vous avez de l’es­time pour la per­sonne. Un jour l’en­traî­neur Guy Roux m’a dit : « Ma­na­ger, c’est d’abord ai­mer les gens. » « Il faut dire ces choses-là avec de la dou­ceur », ai-je conclu face à mes deux ca­ma­rades en leur confiant qu’il était tou­jours aus­si agréable de man­ger avec eux. À cet ins­tant, Sta­nis­las m’a glis­sé à l’oreille: « Da­vid, on ne mange pas, on dé­jeune… »

Au lieu de lais­ser un gars avec un faux pli sur le col,

mieux vaut le lui dire…

Par­fois, s’im­mis­cer dans l’in­ti­mi­té de ses col­lègues, c’est rendre ser­vice à toute l’en­tre­prise.

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