FA­CE­BOOK, PA­RA­DIS DE L’EX­PA­TRIÉ

De­puis qu’il s’est ins­tal­lé à Ber­lin, notre chro­ni­queur s’aper­çoit que Fa­ce­book lui sert de cou­teau suisse in­dis­pen­sable à sa nouvelle vie. Mais à quel prix ? Il­lus­tra­tion : Su­per­birds

GQ (France) - - Buzz -

Ne me de­man­dez pas pour­quoi, mais je suis par­ti vivre à Ber­lin. De­puis mon dé­part, tous les jours, mon té­lé­phone me har­cèle avec une alerte calendrier : « Al­ler s’en­re­gis­trer à l’am­bas­sade ». Et tous les jours, je clique sur « Me le rap­pe­ler plus tard ». C’est que je suis dé­jà pris en charge par une autre am­bas­sade de France : le groupe Fa­ce­book « Les Fran­çais de Ber­lin », une hot­line qui ré­pond à toutes les ques­tions sur la vie lo­cale. Où trou­ver un den­tiste fran­co­phone ? Peut-on me prê­ter une per­ceuse ? Qui veut faire une ra­clette, sui­vie d’un ka­rao­ké ? Je re­pense, en sou­riant, à tous ces amis qui me di­saient que j’étais vrai­ment cou­ra­geux de tout quit­ter et de par­tir à l’étran­ger ! Je dois leur avouer que pour l’ins­tant, ma plus grosse ga­lère s’est ré­su­mée au ré­cu­rage de mon four avant mon état des lieux à Pa­ris. La vie à l’étran­ger n’a plus rien à voir avec celle que j’avais pu connaître il y a dix ans, où les ga­lères im­menses se gé­raient, en larmes, dans une ca­bine té­lé­pho­nique, avec la fa­mille au bout de la ligne. Au­jourd’hui, l’ex­pa­tria­tion est as­sis­tée par or­di­na­teur. La tendre épaule d’in­ter­net s’oc­cupe de tout. Et pas qu’à Ber­lin. Le groupe Fa­ce­book des Fran­çais de New York at­teint les 24 000 membres. Ils sont 22 000 à Londres, 10 000 à Syd­ney, 9 000 à Bar­ce­lone, 3 500 à Mia­mi ou 1 800 à Rio. De­puis 2012, on élit des dé­pu­tés de l’étran­ger, mais les vrais lé­gis­la­teurs, ce sont les ad­mi­nis­tra­teurs de ces groupes. C’est à se de­man­der pour­quoi il n’y a pas un groupe « Les Fran­çais de France », la vie se­rait plus simple dans l’hexa­gone.

La prin­ci­pale crainte quand on re­part de zé­ro est de se re­trou­ver tout seul dans la cour de ré­cré, comme un en­fant qui change de col­lège. Avec In­ter­net et ses moyens de so­cia­bi­li­té in­fi­nis, cette so­li­tude de l’ex­pat’ est de­ve­nue une chi­mère : une nouvelle vie so­ciale tombe en pa­quet ca­deau dans la boîte mail Fa­ce­book. Par­fois, j’ai en­vie de crier : « Lâche-moi la main, In­ter­net ! Dé­branche-toi Google Maps, et lais­sez-moi me perdre dans la na­ture ! » J’en viens presque à re­gret­ter la vie d’ex­pat’ d’avant, quand il fal­lait se battre pour faire son trou, quand mon pro­blème de carte ban­caire sem­blait n’être par­ta­gé par per­sonne, quand les ru­desses de la vie lost in trans­la­tion jouaient comme un for­mi­dable ac­cé­lé­ra­teur de sen­sa­tions.

C’est une don­née connue des so­cio­logues : loin d’être une ou­ver­ture vers l’al­té­ri­té, le web tend plu­tôt à rap­pro­cher les sem­blables. Il fonc­tionne comme un su­per­mar­ché où l’on choi­sit ses amis dans ses rayons pré­fé­rés, en fonc­tion de cri­tères pré­cis, alors que la vraie vie est plu­tôt un grand mar­ché aux puces, où la so­cia­bi­li­té fonc­tionne par dé­rive. Consé­quence à l’étran­ger : les ré­seaux nous rap­prochent de nos sem­blables : des Fran­çais fans de ra­clette et de ka­rao­ké. Ça va­lait le coup de quit­ter Pa­ris, j’avais les mêmes amis. En mieux.

Avec In­ter­net, la so­li­tude de l’ex­pat’ est de­ve­nue

une chi­mère.

À ce rythme, pour faire plus simple, les ca­pi­tales mon­diales au­ront toutes leurs consu­lats Fa­ce­book.

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