1 Et si la ri­chesse ne contri­buait pas vrai­ment au bon­heur ?

GQ (France) - - Dossier -

En­viés, mo­qués, voir re­je­tés, les riches souffrent. Un sen­ti­ment de mal-être théo­ri­sé au mi­lieu des an­nées 2000 sous le nom d’« af­fluen­za » et que les cher­cheurs Clive Ha­mil­ton et Ri­chard Den­niss dé­fi­nissent dans leur ou­vrage Af­fluen­za : when too much is ne­ver enough (éd. Al­len and Un­win), comme « une dou­lou­reuse ma­la­die conta­gieuse, trans­mise par la so­cié­té et dont les signes sont un sen­ti­ment de rem­plis­sage, de dette, d’an­xié­té et de dé­goût ré­sul­tant de l’idéo­lo­gie du tou­jours-plus. » Vous pou­vez rire. L’af­fluen­za a été ci­tée en dé­fense d’un fils de très riches Texans âgé de 16 ans, ju­gé pour avoir tué quatre per­sonnes alors qu’il condui­sait en état d’ivresse. S’il n’a éco­pé que de dix ans de mise à l’épreuve, la justice s’est re­fu­sé à te­nir compte du syn­drome contro­ver­sé.

semble être au­jourd’hui à une cer­taine forme de pénitence, telle que l’a incarnée l’ex-tra­der Jé­rôme Ker­viel en pre­nant la route, tel un pè­le­rin se la­vant des sa­lis­sures de la spé­cu­la­tion. Dans ce contexte, les banques tra­di­tion­nelles qui pour­suivent leur re­cherche du pro­fit maxi­mum via le tra­ding à haute fré­quence perdent chaque jour un peu plus de leur cré­dit. Se­lon une étude an­nuelle me­née par le ca­bi­net De­loitte et Har­ris, seuls 3 Fran­çais sur 10 disent avoir confiance dans le sys­tème ban­caire. Grippée, la mé­ca­nique de fi­nan­ce­ment tra­di­tion­nel a conduit à l’ap­pa­ri­tion de ce que l’on nomme le « sha­dow ban­king », soit un sys­tème de prêt pa­ral­lèle re­po­sant sur le peer-to-peer. Le Len­ding club, une so­cié­té de prêts entre par­ti­cu­liers lan­cée par Re­naud La­planche, pour­rait même pro­chai­ne­ment être in­tro­duit en bourse pour 3,7 mil­liards d’eu­ros, preuve que nous ne sommes plus là dans la sphère folk­lo­rique du bri­co­lage fi­nan­cier. Au ni­veau mo­né­taire, la dé­fiance est aus­si de mise à l’échelle in­ter­na­tio­nale avec la re­mise en ques­tion de l’hé­gé­mo­nie des grandes mon­naies telles que l’eu­ro ou le dollar, mises au dé­fi par des nou­veaux ve­nus comme le bit­coin (lire p. 140). Au ni­veau in­di­vi­duel, la dé­tox mo­né­taire in­ter­roge notre condi­tion d’« homme en­det­té », théo­ri­sée par le phi­lo­sophe Mau­ri­zio Laz­za­ra­to. Ces ré­gimes très en vogue de­viennent un sous-genre lit­té­raire, ob­jet de ré­cits pas­sion­nants, à l’ins­tar de ce­lui ef­fec­tué par le jour­na­liste Mark Sun­deen dans L’homme qui re­non­ça à l’ar­gent. En ré­ac­tion, les vieilles ins­ti­tu­tions tentent de ré-hé­do­ni­ser la re­la­tion à leur clien­tèle, en met­tant en avant le concept de « per­so­nal eco­no­my », une sorte d’ap­pré­hen­sion exis­ten­tia­liste de la ges­tion de vos avoirs. De ma­nière un peu gros­sière, elles es­sayent là de prendre la roue d’un mou­ve­ment de ré­in­ven­tion mo­né­taire pro­téi­forme do­pé par les nou­velles technologies, via no­tam­ment des pla­te­formes comme Kisskissbankbank ou Hel­lomer­ci. À la fois com­mu­nau­taire et ul­tra­li­bé­rale, l’éco­no­mie du par­tage in­vente donc, pas à pas, une fi­nance d’un nou­veau genre, qui re­lève au­tant de l’échange de mp3 que du sys­tème de la ton­tine chi­noise. Ce ne se­rait donc pas tant à la fin de l’ar­gent que nous se­rions en train d’as­sis­ter, mais plu­tôt à une forme de ré­ap­pro­pria­tion aux al­lures de « do-it-your­self » mo­né­taire. En creux s’y es­quissent les contours mou­vants d’une so­cié­té ten­tée par le rêve post-spé­cu­la­tif, où la re­la­tion à l’ar­gent s’en­vi­sa­ge­rait de fa­çon moins tris­te­ment com­pul­sive, pour don­ner nais­sance à ce que Vincent Ri­cor­deau, co­fon­da­teur de Kisskissbankbank, nomme « l’éco­no­mie émo­tion­nelle ».

L’heure semble à une cer­taine forme de pénitence,

telle que L’a incarnée L’ex-tra­der Ker­viel.

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