Mat­thew McCo­nau­ghey, la co­mète d’hol­ly­wood

Il a été ce beau gosse qui joue du bon­go torse nu sur la plage et se ri­di­cu­lise dans des co­mé­dies ro­man­tiques. Mais ça, c’était avant. Avant ses per­for­mances dans Le Loup de Wall Street et Magic Mike, l’os­car pour Dal­las Buyers Club et son in­ter­pré­ta­tion

GQ (France) - - Sommaire - Jes­si­ca Press­ler Se­bas­tian Kim

l’ex-beau gosse des co­mé­dies ro­man­tiques os­ca­ri­sé

pour Dal­las Buyers Club pour­suit sa métamorphose

dans In­ters­tel­lar. et se ra­conte dans GQ.

’étais dans ce petit vil­lage au bord du fleuve Ni­ger… » Mat­thew Mcco­nau­ghey s’ap­prête à ra­con­ter un pé­riple qu’il a ef­fec­tué en Afrique il y a quelques an­nées. Le genre d’es­ca­pade qu’il aime en­tre­prendre lors­qu’il juge l’air hol­ly­woo­dien trop ra­ré­fié pour lui. « La ru­meur di­sait qu’un homme blanc et fort était ar­ri­vé dans le vil­lage –un boxeur. Et alors que je me pro­me­nais, j’ai en­ten­du des jeunes types par­ler entre eux. Ils avaient l’air de se la ra­me­ner. J’ai de­man­dé à mon guide de tra­duire et il m’a ex­pli­qué qu’ils pré­ten­daient être les cham­pions de lutte du vil­lage. Et qu’ils vou­laient af­fron­ter l’homme blanc et fort. » En di­sant ce­la, l’ac­teur prend une sorte d’ac­cent à la Tarzan. « Et puis d’un seul coup, j’en­tends mon­ter le bruit d’une foule et j’aper­çois un type super cos­taud, ha­billé d’un genre de toile de jute.

«Il me dé­vi­sage et pointe son doigt vers son torse.» Pour mi­mer la scène, Mcco­nau­ghey pose lui-même son doigt sur ses fa­meux pec­to­raux, mou­lés comme des pe­tits pains dans son T-shirt en V. «Et puis il me pointe du doigt à mon tour, avant de me mon­trer un petit terrain de sable. » Il agite la main en di­rec­tion de la fe­nêtre du ca­mion-loge où nous sommes, ga­ré sur le par­king des stu­dios de So­ny à Los An­geles. «Mon coeur bat la cha­made, bam­bam­bam­bam. Mais mon cer­veau me dit d’y al­ler. Alors je me di­rige vers ce terrain de sable, j’en­lève mon T-shirt et mes chaus­sures. Lui aus­si est torse et pieds nus. Je connais pas les règles du jeu, mais je sens que je ne vais pas tar­der à les ap­prendre.»

Il y met tout son corps Faire face à toutes les si­tua­tions, Mat­thew Mcco­nau­ghey connaît. Pour preuve, l’image com­po­site que le pu­blic a de lui, à la fois ac­teur « gé­nial » –

« La vraie ques­tion ce n’est pas de perdre ou de ga­gner. Ce qui compte c’est d’avoir

ac­cep­té le dé­fi. »

« Quand on vieillit, nor­ma­le­ment on doit s’amé­lio­rer. L’âge doit être une as­cen­sion. »

dixit son ami Woo­dy Har­rel­son – à la car­rière éton­nante et sex-sym­bol ja­mais ti­mide quand il s’agit de mon­trer son corps. Et face à nous, en ce mo­ment, il se ré­vèle aus­si en « sto­ry­tel­ler » gri­sant et gri­sé. Quand il ra­conte quelque chose, il y met tout son corps. Là, par exemple, il bouge les hanches et fouette l’air de ses poings pour dé­tailler le dé­rou­le­ment du com­bat contre le co­losse du vil­lage. Son oeil frise, comme il frise d’ailleurs sou­vent à l’écran, que son rôle soit ce­lui d’un avo­cat mi­nable ou d’un chas­seur de dra­gons. On ap­pren­dra par la suite que l’his­toire du com­bat afri­cain existe en mul­tiples ver­sions : « Il vous a ra­con­té celle où les vil­la­geois viennent di­rec­te­ment le ré­veiller pour lui de­man­der de prendre part au com­bat ? », m’a de­man­dé son vieil ami de fac, Mark Gus­tawes. Et on se dit que pour Mcco­nau­ghey, l’exac­ti­tude des faits im­porte peu : la seule chose qui compte, c’est sa vé­ri­té.

Le roi de l’apho­risme Alors qu’il achève sa nar­ra­tion, l’ac­teur a adop­té une pos­ture voû­tée pour mi­mer la lutte. Il res­pire bruyam­ment. « Je suis à bout de souffle, mon front dé­gou­line de sueur, mon men­ton pisse le sang et j’ai l’im­pres­sion que ma barbe est ar­ra­chée par en­droits. La foule est hys­té­rique. Je de­mande à un vil­la­geois si j’ai ga­gné. » Il re­prend alors son ac­cent à la Tarzan pour pro­non­cer la ré­ponse de son in­ter­lo­cu­teur. « La vraie ques­tion ce n’est pas de perdre ou de ga­gner. Ce qui compte c’est d’avoir ac­cep­té le dé­fi. » Il marque une pause pour bien lais­ser ses mots ré­son­ner. Ce genre de maxime, Mcco­nau­ghey les af­fec­tionne et les col­lec­tionne de­puis ses an­nées ly­cées dans la ville de Long­view, à l’est de Dal­las au Texas. Une en­fance pai­sible pas­sée entre sport, livres et église au­près de ses deux frères aî­nés, d’une mère ins­ti­tu­trice et d’un père re­pré­sen­tant en tuyaux d’oléo­ducs qui l’em­me­nait par­fois avec lui sur les routes. « J’ai plus de 800 phrases de ce genre, dé­clare-t-il en mon­trant son or­di­na­teur por­table. Des apho­rismes, des choses écrites sur les au­to­col­lants à l’ar­rière des voi­tures, des vé­ri­tés, des vers, dont je suis le plus sou­vent l’au­teur.

Ré­cem­ment, j’ai par exemple écrit des bouts de rap. » Il se met à chan­ter : « Rol­lin’ through yel­low lights on my ska­te­board. Kiss the fire and walk away whist­lin’. » Le man­tra in­dien rap­pé de son per­son­nage se ta­pant sur la poi­trine dans Le Loup de Wall Street de Mar­tin Scor­sese n’est ain­si qu’un des échauf­fe­ments de voix de l’ac­teur que Leo­nar­do Dica­prio a sug­gé­ré de mettre dans le film.

« Trouve ta fré­quence » Son ré­cit ter­mi­né, Mcco­nau­ghey se ras­soit sur la ban­quette du ca­mion-loge, dans le­quel il va d’ailleurs dor­mir puis­qu’il doit se le­ver le len­de­main aux au­rores pour tour­ner une scène d’in­ters­tel­lar, le der­nier Ch­ris­to­pher No­lan. Et aus­si, dit-il, « parce qu’un homme doit aus­si par­fois sa­voir pas­ser une soi­rée ou une nuit tout seul, pour prendre un peu de re­cul. C’est dans ce genre de mo­ment que je me de­mande : “Alors com­ment ça va, Mcco­nau­ghey? Com­ment te portes-tu? Es-tu l’homme que tu as vou­lu être?”. » L’évo­lu­tion per­son­nelle compte énor­mé­ment pour l’ac­teur, qui a au­jourd’hui 45 ans. « Quand on vieillit, nor­ma­le­ment on doit s’amé­lio­rer. L’âge doit être une as­cen­sion. » On re­trouve là l’in­fluence de la cul­ture texane dont il est for­te­ment im­pré­gné. Ins­tal­lé avec sa fa­mille à Aus­tin, il fré­quente en­core as­si­dû­ment les matchs de l’équipe de foot­ball amé­ri­cain de la fac lo­cale mais sur­tout la Ri­ver­bend Church, n’hé­si­tant pas à y convier son agent ou ses amis stars de pas­sage le di­manche. Et c’est tout na­tu­rel­le­ment Dieu qu’il re­mer­cia de son ac­cent du Sud traî­nant en re­ce­vant en fé­vrier der­nier l’os­car du meilleur ac­teur pour Dal­las Buyers Club. Comme la plu­part des gens cé­lèbres de­puis long­temps, Mat­thew Mcco­nau­ghey a l’air plein d’ex­pé­rience, ha­bi­té par une sorte de sa­voir dense, se­cret et contra­dic­toire. Son ca­mion-loge re­flète ce­la : un fût à bière y est ins­tal­lé, mais le fri­go est plein de bou­teilles de jus faits mai­son – il suit ac­tuel­le­ment une exi­geante diète. Sur la porte est af­fi­ché son apho­risme le plus connu : « Just keep li­vin’ » – « N’ar­rête pas de vivre ». Le man­tra lui est ve­nu à 22 ans, quelques jours après la mort de son père. Re­pris par son per­son­nage de Da­vid Woo­der­son, le beau gosse un peu sau­vage de Gé­né­ra­tion re­belle (1993), il est res­té un cre­do pour l’ac­teur. Ce­lui-ci a même bap­ti­sé sa fon­da­tion J.K. Li­vin’ et sa ligne de vê­te­ments JKL, dont le slo­gan est en­core un autre « Mc­co­nau­ghisme » : « Find your fre­quen­cy » – « Trouve ta fré­quence ». « J’adore ce slo­gan. Tu vois ce que ça veut dire ? On a tous une fré­quence, cette zone où les choses s’en­clenchent les unes avec les autres. Où l’on s’adapte sans ef­fort, où l’on chope tous les feux verts.» Des feux verts, Mcco­nau­ghey en a cho­pé pas mal

« C’est le genre de mec qui dé­barque à Los An­geles et qu’on prend dès sa pre­mière au­di­tion. »

Ri­chard Link­la­ter, met­teur en scène

ces der­niers temps. En trois ans, il a opé­ré un dé­col­lage de car­rière sans pré­cé­dent. Ja­dis es­sen­tiel­le­ment can­ton­né à des rôles fonc­tion­nels (et néan­moins in­dis­pen­sables) dans des co­mé­dies ro­man­tiques dont les titres se passent de com­men­taires ( Un ma­riage trop par­fait, Com­ment se faire lar­guer en 10 le­çons, Play­boy à sai­sir…), il est au­jourd’hui de­ve­nu un ac­teur cré­dible. Ses per­for­mances de strip-tea­seur phi­lo­sophe chez Ste­ven So­der­bergh (Magic Mike), de fu­gi­tif poète chez Jeff Ni­chols (Mud), de tra­der ha­bi­té chez Mar­tin Scor­sese (Le Loup de Wall Street), ou de cow-boy te­nace chez Jean-marc Val­lée (Dal­las Buyers Club) ont fait de lui le nou­veau roi d’hol­ly­wood. Le dé­but de la « Mcco­nais­sance », le ré­veil de Mcco­nau­ghey, se­lon la presse amé­ri­caine. Pour jouer Ron Woo­droof, ce per­son­nage d’élec­tri­cien vul­gaire et ho­mo­phobe de­ve­nu un im­pro­bable mi­li­tant de la lutte contre le si­da après avoir ap­pris sa sé­ro­po­si­ti­vi­té qui lui a va­lu l’os­car, Mcco­nau­ghey a dû dé­les­ter sa sil­houette de sta­tue grecque de vingt-et-un ki­los. « Ça pa­raît beau­coup, mais tout est re­la­tif, com­mente-t-il. Sur le coup je me suis dit: “Hey, Mcco­nau­ghey, fais pas ta dra­ma­queen. C’est pas non plus comme si t’étais dans un camp de con­cen­tra­tion. Tu manges peu, mais tu crèves pas de faim non plus. Al­lez, ar­rête un peu ton char, tu veux?”. » Certes, on pour­ra lui ob­jec­ter que son geste était cal­cu­lé, que le coup de l’ac­teur qui mai­grit ou qui s’en­lai­dit pour un rôle et gagne ain­si en cré­di­bi­li­té a bien sou­vent fait ses preuves par le pas­sé… Mais il in­carne Woo­droof avec une telle force que même la fa­mille de l’in­té­res­sé s’est dite es­to­ma­quée. En 2014, Mcco­nau­ghey a aus­si avan­cé ses pions à la té­lé et bluf­fé tout le monde dans True De­tec­tive, la sé­rie HBO écrite et réa­li­sée par Nic Piz­zo­lat­to (et pro­duite par l’ac­teur lui-même). En Rust Cohle, flic mys­tique et ni­hi­liste sur la trace d’un se­rial killer du bayou de la Nouvelle-or­léans, il était gran­diose. On peut dire que les 450 pages qu’il avait ré­di­gées pour mieux sai­sir son per­son­nage n’ont pas été vaines. «C’est as­sez dingue quand on y pense, hein? », nous fait so­bre­ment re­mar­quer l’ac­teur.

Un sur­doué contro­ver­sé Ces jours-ci donc, Mat­thew Mcco­nau­ghey est la star d’in­ters­tel­lar, l’odys­sée spa­tiale de Ch­ris­to­pher No­lan (The Dark Knight), dont rien ou presque n’a fil­tré. Si ce n’est que Mat­thew y joue un as­tro­naute char­gé de trou­ver une nouvelle pla­nète pour l’es­pèce hu­maine et que le film est un trip men­tal dans l’es­pace… In­ters­tel­lar confirme la place à part de l’ac­teur dans l’industrie, ca­pable de ré­con­ci­lier cri­tiques et pu­blic, et d’as­su­rer dans des films d’au­teur comme dans des block­bus­ters. Pour Woo­dy Har­rel­son, son com­parse de True De­tec­tive, « Mat­thew est un per­son­nage contro­ver­sé. Je me suis sou­vent re­trou­vé à de­voir le dé­fendre face à des gens qui, même sans le connaître, se mon­traient ex­trê­me­ment hos­tiles à son égard. C’est un mec bien, il est beau, il a un corps par­fait, sa car­rière ac­tuelle est plus qu’im­pres­sion­nante… Du coup, les gens le ja­lousent et disent du mal de lui. Il y a en­core quelque temps, ils pou­vaient lui re­pro­cher de n’avoir ja­mais fait de films un peu consis­tants. Au­jourd’hui, ils ne savent plus quoi dire pour jus­ti­fier leurs griefs », ter­mine-t-il, rieur. Mcco­nau­ghey af­firme avoir long­temps été in­ca­pable de per­ce­voir l’image qu’on se fai­sait de lui. « Main­te­nant, je sai­sis dé­jà un peu mieux ce que les gens voient en moi. Un adepte du grand air, qui se ba­lade torse nu sur la plage, plu­tôt pas mal de sa per­sonne, qui joue dans des tas de co­mé­dies ro­man­tiques et que votre pe­tite amie adore. » Le genre de mec qui, dès qu’il ap­pa­raît, donne l’im­pres­sion que d’un coup la vie va de­ve­nir très simple. En ce qui le concerne, les choses ont été ef­fec­ti­ve­ment très simples au dé­part. « C’est le genre de type qui dé­barque à Los An­geles et qu’on prend pour un rôle à sa pre­mière au­di­tion », ré­sume Ri­chard Link­la­ter, qui l’a di­ri­gé dans Gé­né­ra­tion re­belle ( Da­zed & Con­fu­sed en VO, d’après la chan­son de Led Zep­pe­lin), un film culte quia don­né l’oc­ca­sion de faire leurs pre­miers pas àben Af­fleck, Adam Gold­berg ou Re­née Zell­we­ger. « Il res­semble à un ath­lète sur­doué : il dé­barque di­rec­te­ment dans l’élite. » Mais ce n’est parce qu’on est une achar­né de sport qui évo­lue dans l’élite qu’on ne peut pas s’en­nuyer. Aus­si, il y a cinq ou six ans, vers la sor­tie de Han­té par ses ex (2009), Mcco­nau­ghey a fait le point sur lui-même et en a conclu qu’il était l’heure pour lui de chan­ger. Non qu’il mé­prise dé­sor­mais sa car­rière d’avant, celle qui l’a ren­du riche. « Je m’écla­tais ! Et mon rap­port au mé­tier d’ac­teur me conve­nait très bien. Mais pas­sé un mo­ment, j’ai eu be­soin de se­couer le co­co­tier pour re­nou­ve­ler ce rap­port. Je vou­lais que ça fasse des étin­celles, en fait! » Sur un mur du ca­mion est scot­chée une note qui date de cette époque, un pa­pier frois­sé re­trou­vé au fond d’une poche de jean. Sa frus­tra­tion y est par­fai­te­ment ré­su­mée : « J’ai­me­rais prendre au­tant de plai­sir à re­gar­der mes films que j’ai pris de plai­sir à les faire. » Mcco­nau­ghey va alors s’iso­ler quelque temps et re­fu­ser les pro­po­si­tions de rôles qui ne se­raient pas sus­cep­tibles de faire évo­luer sa car­rière. « Je me suis mis à être plus égoïste. L’égoïsme est mal com­pris. Pour moi, c’est une ver­tu car ce­la im­plique que je ne me sou­cie plus de ce que les gens pensent de moi. “Tiens, j’ai en­vie de ten­ter de nou­velles ex­pé­riences. Je de­vrais ac­cep­ter ce rôle, ou ce­lui-ci, pour­quoi pas?”. » Et alors au­jourd’hui, que se dit Mcco­nau­ghey quand il fait le point avec lui-même ? « Je me sens très épa­noui, très ac­com­pli. Je vis les an­nées les plus riches de ma car­rière. Et je vis les an­nées les plus belles de ma vie per­son­nelle (il a ré­cem­ment épou­sé la mère de ses trois en­fants, Ca­mi­la Alves, un man­ne­quin bré­si­lien, ndlr).

Tout m’ex­cite. Les choses m’in­té­ressent. Sans ou­blier que j’ar­rive en­fin à re­gar­der mes propres films ! Quand j’ai vu Dal­las Buyers Club, j’ai ai­mé. Et j’ai ai­mé ce type. Je me suis dit : “Mcco­nau­ghey, j’ai pas re­mar­qué que c’était toi qui jouais. J’ai ou­blié que c’était toi à l’écran.” Mais bon, c’est en­core en évo­lu­tion. C’est un pro­ces­sus en avan­cée constante. »

« Hey, Mcco­nau­ghey, fais pas

ta dra­ma­queen. Tu manges peu, mais tu crèves pas de faim

non plus. » en s’adres­sant à lui-même

Al­righ’, al­righ’, al­righ’ »… C’est par ces mots que Mat­thew Mcco­nau­ghey (pro­non­cer « ohey ») conclut son dis­cours de remerciements aux der­niers Os­cars. La boucle fut ain­si bou­clée, puisque ces trois mots avaient été ses pre­miers au ci­né­ma, pro­non­cés vingt et un ans plus tôt, dans le teen-mo­vie culte de Ri­chard Link­la­ter, Gé­né­ra­tion re­belle (1993). Sla­cker mous­ta­chu re­fu­sant de mû­rir, il y pa­ra­dait au vo­lant de sa Che­vro­let Chevelle SS et sam­plait un vieux chant (ou plu­tôt un cri) de Jim Mor­ri­son pour si­gni­fier son bon­heur.

La pre­mière chose qui frappe lors­qu’on en­tend Mat­thew Mcco­nau­ghey, a for­tio­ri lors­qu’on l’a en face de soi, c’est sa voix. Ronde, lan­gou­reuse, hyp­no­tique. Lorsque nous le ren­con­trions en 2012 à Cannes, où il était ve­nu pré­sen­ter deux films ( Mud, de Jeff Ni­chols et Pa­per­boy, de Lee Da­niels), il nous confir­mait qu’elle était son prin­ci­pal ins­tru­ment de jeu : « Ma voix a un cer­tain rythme, un cer­tain ton, grâce aux­quels les spec­ta­teurs m’iden­ti­fient. La pre­mière chose que je cherche quand je tra­vaille un per­son­nage, c’est sa fa­çon de pen­ser, et donc la fa­çon dont les mots vont s’or­don­nan­cer, les syl­labes son­ner. Je cherche la mu­si­ca­li­té, et après seu­le­ment, je cherche le mou­ve­ment. Je peux prendre du poids, en perdre, chan­ger de look et même d’ac­cent, mais le son de la voix et la­na­ture du mou­ve­ment, c’est l’es­sence. »

avec son timbre hyp­no­tique et son phra­sé texan, mat­thew mcco­nau­ghey in­carne à la per­fec­tion à l’écran une cer­taine idée du Sud amé­ri­cain, entre op­ti­misme ter­rien et vio­lence ren­trée.

Chan­ger d’ac­cent, dit-il. Oui, mais dans une cer­taine me­sure : qui­conque a dé­jà vu un de ses films en VO iden­ti­fie l’ac­cent su­diste – un par­mi la dou­zaine qu’il se vante de sa­voir imi­ter (« Rien qu’au Texas, où je suis né, il y en quatre très dif­fé­rents », pré­cise-t-il). Plus que n’im­porte quel autre ac­teur amé­ri­cain, contem­po­rain ou même an­cien, Mat­thew Mcco­nau­ghey est at­ta­ché au sud des États-unis. De fait, il ne l’a pra­ti­que­ment ja­mais quit­té, de Gé­né­ra­tion re­belle au der­nier film de Ch­ris­to­pher No­lan, In­ters­tel­lar, en pas­sant par True De­tec­tive, la phé­no­mé­nale sé­rie où il trim­balle, dans une Loui­siane cau­che­mar­desque, ses apho­rismes cin­glants et sa poisse exis­ten­tielle. Et dé­sor­mais que la ré­gion fas­cine tout le monde (entre autres grâce à ce fa­meux style « Sou­thern Go­thic »), il en est de­ve­nu une sorte d’am­bas­sa­deur.

Long­temps, l’ac­teur aux blondes bou­clettes se conten­ta d’en mon­trer la face la plus lu­mi­neuse. Dans les an­nées 1990 ou 2000, voir un film avec Mat­thew Mcco­nau­ghey, c’était ain­si vi­si­ter un pays de co­cagne, où tout sem­blait à por­tée de main : filles, voi­tures, ar­gent. Les ma­riages étaient par­faits, les play-boys à sai­sir, et l’or ne de­man­dait qu’à être ai­mé… Simple comme how­dy (« bon­jour » chez les su­distes).

Mais per­sonne n’a ja­mais rem­por­té d’os­car en étant heu­reux. De­puis son come-back ga­gnant, Mat­thew n’évo­lue ain­si plus dans le jar­din d’eden, mais sur une terre dan­ge­reuse, vio­lente, sale, un dir­ty south ma­ré­ca­geux où la vé­ri­té gît pro­fon­dé­ment ( Pa­per­boy de Lee Da­niels, Ber­nie, de Ri­chard Link­la­ter, 2012), où la cor­rup­tion règne sans par­tage ( Killer Joe, William Fried­kin, 2012), où le mal a cor­rom­pu chaque par­celle de terrain, chaque cen­ti­mètre car­ré de peau. Et pour res­ter roi dans cette mare in­fes­tée de cro­co­diles, Mcco­nau­ghey n’hé­site plus à mordre, à jouer les bad guys. Mais mordre ne lui suf­fit pas, il faut aus­si sa­voir ca­res­ser. Consé­cu­ti­ve­ment, trois grands ci­néastes lui ont ain­si confié des rôles de men­tor : suave go-go dan­cer chez So­der­bergh ( Magic Mike, 2012), tra­der à mou­moute chez Scor­sese ( Le Loup de Wall Street, 2013), fu­gi­tif rep­ti­lien chez Jeff Ni­chols ( Mud, 2013). Avec tou­jours cette voix qui nous em­mè­ne­rait n’im­porte où, par-de­là le bien et le mal, en nous per­sua­dant que tout ira bien. Al­righ’, al­righ’, al­righ’…

« On a tous une fré­quence,

cette zone où les choses s’en­clenchent les unes avec les autres. Où l’on chope

tous les feux verts. »

Veste et t-shirt Dolce & Gab­ba­na Jean Si­mon Miller chaus­sures Brooks Bro­thers

T-shirt Dolce & Gab­ba­na

In­ters­tel­lar, le 5 no­vembre. Après le bayou, Mcco­nau­ghey ar­pente une pla­nète de glace dans l’odys­sée spa­tiale de Ch­ris­to­pher No­lan, le spé­cia­liste des films spec­ta­cu­laires aux scé­na­rios com­plexes (The Dark Knight, In­cep­tion).

Avec Mud puis True De­tec­tive, il est de­ve­nu un am­bas­sa­deur du style Sou­thern Go­thic.

Pull, che­mise et montre Dolce & Gab­ba­na

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