Jr, tou­jours un dé­clic d’avance

Ses nou­veaux amis se nomment Phar­rell Williams ou Ro­bert De Ni­ro. Son look – cha­peau et lu­nettes de so­leil – s’est im­po­sé comme un lo­go. Mais com­ment, en moins de cinq ans, ce jeune street ar­tist fran­çais est-il de­ve­nu une star ? GQ a en­quê­té.

GQ (France) - - Sommaire - Par Sa­rah Da­han

En juin der­nier, les jour­na­listes du monde en­tier se pres­saient sur l’es­pla­nade du Pan­théon, sym­bole de la Ré­pu­blique fran­çaise. Ils étaient ve­nus dé­cou­vrir l’oeuvre de JR, 31 ans, un street ar­tist qui a re­cou­vert de plus de 4 000 vi­sages la bâche qui abri­te­ra le mo­nu­ment na­tio­nal du­rant les deux ans de sa ré­fec­tion. D’autres vi­sages dé­corent la nef du bâ­ti­ment sous le fron­ton bi­cen­te­naire qui pro­clame: « Aux grands hommes la pa­trie re­con­nais­sante ».

C’est l’an­cienne mi­nistre de la Cul­ture, Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti, qui ac­cueillait ce jour-là un par­terre de people bi­gar­rés, al­lant du réa­li­sa­teur Ma­thieu Kas­so­vitz à l’ex-porns­tar Kat­su­ni, en pas­sant par Fa­brice Bous­teau, di­rec­teur de la ré­dac­tion de Beaux Arts Ma­ga­zine. Les proches de JR, le réa­li­sa­teur Kim Cha­pi­ron ( La Crème de la crème) et le jour­na­liste-ani­ma­teur Mou­loud Achour (Ca­nal +) pre­naient des pho­tos. Émus de voir leur pote consa­cré en ce lieu so­len­nel.

De la rue au mu­sée « On dit par­fois que je suis se­cret mais je ne cultive pas le mys­tère, con­trai­re­ment à Bank­sy », nous ex­plique JR un mois plus tard dans une bras­se­rie du Xe ar­ron­dis­se­ment. À deux pas du stu­dio où il monte son court-mé­trage réa­li­sé entre le New York City Bal­let, dont il vient de di­ri­ger une créa­tion ( Les Bos­quets, sur une mu­sique de Wood­kid), et Mont­fer­meil, ville de Seine-saint-de­nis où il a fait

NEW YORK CITY BAL­LET/MONT­FER­MEIL (DVD, pro­chai­ne­ment)

ses dé­buts. « D’ailleurs, vous me voyez au­jourd’hui sans lu­nettes ni cha­peau, car je n’ai pas à me mé­fier », ajoute-t-il en évo­quant son look ha­bi­tuel qui lui sert éga­le­ment de lo­go. « J’aime ren­con­trer les gens, c’est né­ces­saire pour mon tra­vail. Mais je sé­lec­tionne. » Ou plu­tôt, Émile, son bras droit, sé­lec­tionne. Et c’est après des di­zaines de mails que nous avons mis la main sur l’in­sai­sis­sable ar­tiste. Mal­gré le jet-lag, il est af­fable, et nous ex­plique com­ment il opère de­puis plus de dix ans un va-et-vient entre les murs des villes et les ins­ti­tu­tions ar­tis­tiques les plus pres­ti­gieuses. « JR est constam­ment en mou­ve­ment, il ne sait pas s’en­nuyer, ça peut être usant, constate Mou­loud Achour, ami de longue date. Il m’a in­ci­té à sor­tir des car­cans té­lé, à me foutre de l’avis du mi­lieu, à ne pas res­ter fi­gé. » La lé­gende est connue : ly­céen à Sta­nis­las, dans le VIE ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris, le fu­tur JR, graf­feur à ses heures, au­rait trou­vé un ap­pa­reil pho­to dans le mé­tro, et s’est mis à mi­trailler tout ce qui l’en­toure… Du coup, à 22 ans, il in­tègre Kour­tra­j­mé (« court-mé­trage » en ver­lan), un col­lec­tif d’ar­tistes ve­nant de ban­lieue comme des beaux quar­tiers. Les réa­li­sa­teurs Ro­main Ga­vras (fils du met­teur en scène de Z, 1969) et Kim Cha­pi­ron (fils du gra­phiste Ki­ki Pi­cas­so) d’un cô­té, Mou­loud et les rap­peurs de La Cau­tion, de l’autre. Un an avant les émeutes de 2005, JR com­mence, avec les Kour­tra­j­mé, son projet « 28 Mil­li­mètres » qui consiste à col­ler sur les murs de la Ci­té des Bos­quets de Mont­fer­meil les por­traits de ses ha­bi­tants. Une dé­marche illé­gale of­fi­ciel­le­ment va­li­dée deux ans plus tard lorsque la mai­rie de Pa­ris lui de­mande de re­cou­vrir l’hô­tel de Ville avec ces cli­chés géants.

À la même époque, il of­fi­cie comme pho­to­graphe de stu­dio sur le très re­mar­qué pre­mier film de Kim Cha­pi­ron ( Shei­tan, avec Vincent Cas­sel, 2006). « Il n’était pas vrai­ment pro­fes­sion­nel mais il avait un sa­cré coup d’oeil, se sou­vient la cos­tu­mière Minh Truong, ac­ces­soi­re­ment mère de Kim Cha­pi­ron. Une pré­sence aus­si… on sen­tait qu’il fe­rait par­ler de­lui. » Un an plus tard, son projet « Face2­face » inau­gure l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion de sa dé­marche, qui dé­bute par l’af­fi­chage des pho­tos d’is­raé­liens et de Pa­les­ti­niens de part et d’autre du mur qui les sé­pare. Puis, c’est dans la fa­ve­la bré­si­lienne Mor­ro da Pro­vi­dên­cia, à Rio, qu’il ex­pose ses cli­chés réa­li­sés sur place. En 2009, GQ est l’un des pre­miers grands médias à lui ou­vrir ses pages, ré­vé­lant un scoop, son pré­nom (Jé­ré­my) – ce qui vau­dra au ma­ga­zine les foudres du dis­cret street ar­tist.

L’em­pe­reur du street art En 2011, JR est in­tro­ni­sé lea­der d’opi­nion à l’échelle pla­né­taire en rem­por­tant le TED Prize (Tech­no­lo­gy, En­ter­tain­ment and De­si­gn). Il suc­cède ain­si à Bo­no, Bill Clin­ton et Ja­mie Oli­ver. Les 100000 € du prix, il les uti­lise pour créer Inside Out, « une pla­te­forme d’art glo­bale » ins­pi­rée par ses col­lages. L’équipe de JR im­prime et en­voie les images des gens qui s’ins­crivent sur le site. À eux en­suite de se char­ger du col­lage. À ce jour, 200 000 per­sonnes is­sues de 112 pays se sont fait ti­rer le por­trait. « Un jour, rou­lant à vive al­lure sur une au­to­route à Shan­ghai, j’ai été im­pres­sion­né de re­con­naître une gi­gan­tesque pho­to­gra­phie de JR, très loin dans le pay­sage, sur un châ­teau d’eau, se sou­vient son ga­le­riste fran­çais Em­ma­nuel Per­ro­tin. Qu’un ar­tiste aus­si jeune marque de son em­preinte artistique les villes à tra­vers le monde me fas­cine. Et lorsque je l’ai ren­con­tré, nous avons aus­si­tôt dé­ci­dé de tra­vailler en­semble. J’admire son éner­gie, sa ca­pa­ci­té de réunir les gens. » Les In­ro­ckup­tibles n’hé­sitent pour­tant pas à ac­cu­ser JR de « trans­for­mer la pra­tique sau­vage et re­belle du graf­fi­ti et de l’af­fi­chage en un art lé­gal, pom­pier et of­fi­ciel ». Il s’en dé­fend en évo­quant la ré­so­nance po­li­tique de son oeuvre : « On me dit que je suis dé­ma­go ou que je fais l’apo­lo­gie du sel­fie. Mais le sym­bole n’est pas le même sui­vant l’en­droit où

« On dit par­fois que je suis se­cret, mais je ne cultive pas le mys­tère, con­trai­re­ment à Bank­sy. »

tu te trouves. En Tu­ni­sie, des jeunes ont rem­pla­cé les pho­tos de Ben Ali par leur por­trait, c’est un acte po­li­tique. En Rus­sie, des gens sont al­lés en pri­son pour avoir col­lé leur por­trait aux murs. »

L’homme de ré­seaux (so­ciaux) Le roi du street art em­ploie dé­sor­mais une quin­zaine de per­sonnes. Il par­tage son temps entre son stu­dio pa­ri­sien, vers le ci­me­tière du Père La­chaise, et ce­lui de New York dans le­quel il ré­side éga­le­ment. Loin d’être un han­gar mal chauf­fé à Brook­lyn, c’est un énorme loft en plein Manhattan dé­co­ré de pièces uniques si­gnées par ses amis graf­feurs : les Bré­si­liens Os Ge­meos, le Fran­çais An­dré ou le New-yor­kais Kaws. Le site d’art Art­sy com­pare même ce stu­dio à la Fac­to­ry d’an­dy Wa­rhol puis­qu’il in­vite ré­gu­liè­re­ment des amis ar­tistes à y sé­jour­ner. Avec son épouse, l’ar­tiste Prune Nour­ry, il or­ga­nise dans ce loft des dî­ners de shab­bat (JR est d’ori­gine juive tu­ni­sienne), de­ve­nus un must pour la dia­spo­ra fran­çaise bran­chée. Ce fan des ré­seaux so­ciaux compte lui-même 250 000 fans sur Fa­ce­book et 450 000 per­sonnes suivent son compte Ins­ta­gram. Il est aus­si en­tou­ré par la même équipe et les mêmes amis de­puis ses dé­buts : « Par­fois Kim, Ro­main ou Ladj de Kour­tra­j­mé me filent un coup de main, confie JR. On met nos egos de cô­té, ça rend notre union plus forte. » « À Kour­tra­j­mé, il y a une sorte de dogme ta­cite, ex­plique Mou­loud Achour. Et les rares cas de “me­lo­nite” sont vite cal­més à coups de vannes. » Pa­ral­lè­le­ment, l’écu­rie Per­ro­tin a per­mis à JR de ren­con­trer Phar­rell Williams, Wood­kid et Hans Zim­mer (la star de la B.O. hol­ly­woo­dienne) qui com­posent gratuitement la mu­sique de son court­mé­trage. Et de­puis quelques se­maines, le compte Ins­ta­gram de JR est truf­fé de pho­tos de Ro­bert De Ni­ro: un projet en com­mun à ve­nir ? JR n’est plus tout à fait ano­nyme… Et ses mo­dèles non plus.

Nou­veau roi du pé­trole « Je n’ai pas tou­ché d’ar­gent pour le Pan­théon. Mon bud­get m’a juste ser­vi à ré­mu­né­rer mes équipes, ex­plique JR. Avec un spon­sor, je pou­vais dis­po­ser d’une en­ve­loppe plus im­por­tante. Mais je ne vou­lais pas mettre un lo­go sur la tête des gens. Je ne suis ré­mu­né­ré que par mon tra­vail en ga­le­rie. » Si JR peut jouer au ven­geur mas­qué des peuples op­pri­més, c’est aus­si parce qu’il est ex­po­sé par des ins­ti­tu­tions de re­nom qui lui per­mettent de vivre confor­ta­ble­ment. En Chine, c’est la ga­le­rie Mag­da Da­nysz qui l’ex­pose, en Suisse, Si­mon Stu­der Art, et en France, l’in­con­tour­nable Em­ma­nuel Per­ro­tin le re­pré­sente (comme Kaws, autre plas­ti­cien is­su du street art, mais aus­si des stars comme Ta­ka­shi Murakami ou Mau­ri­zio Cat­te­lan). Dans la ga­le­rie Per­ro­tin de la rue de Tu­renne, à Pa­ris, les oeuvres de JR sont en vente entre 31 000 € HT (125 x 180 cm) et 39 000 € HT (180 x 270 cm). « JR réa­lise aus­si des oeuvres uniques sur bois aux for­mats dif­fé­rents, ajoute le ga­le­riste. Ces oeuvres se vendent très bien dans mes trois ga­le­ries, à New York, Hong-kong et Pa­ris. » Des ta­rifs bien loin de l’art gra­tuit qui l’a fait connaître. « À chaque ex­po­si­tion, nous avons of­fert aux vi­si­teurs leur por­trait en pos­ter via le pho­to­ma­ton de JR, tient à pré­ci­ser Per­ro­tin. Celle de Pa­ris a ac­cueilli 750 vi­si­teurs chaque jour. » Ter­mi­nons ce cha­pitre com­mer­cial en ajou­tant que sur le site de l’ar­tiste, il est pos­sible de se pro­cu­rer des li­tho­gra­phies (de 500 et 1 200 € pièce). Et qu’en­fin il a éga­le­ment créé, en col­la­bo­ra­tion avec sa femme, une col­lec­tion d’as­siettes pour les 150 ans de Ber­nar­daud (531 € la boîte de six as­siettes). Ça ne mange pas de pain.

L’em­pe­reur du street art compte 250 000 fans sur Fa­ce­book, et 450 000 per­sonnes

suivent son compte sur Ins­ta­gram. 1 200 € Li­tho­gra­phie Ro­bert Up­side Down, The Wrinkles of the City, Los An­geles, 2012. Di­men­sions : 72 x 92 cm.

DU GRAND SPEC­TACLE L’es­ca­lier prin­ci­pal de la Fa­ve­la Mor­ro da Pro­vi­dên­cia, à Rio de Ja­nei­ro (Bré­sil) est re­cou­vert par un grand por­trait de femme. Ac­tion de la sé­rie « Wo­men are he­roes » (2008).

HÉ­RAULT DU JOUR JR, 31 ans, est le street ar­tist qui s’ex­porte le mieux. Ici, au Pan­théon, en 2014.

Après la pho­to, la danse…, avec Les Bos­quets, bal­let créé avec le New York City Bal­let.

UN AR­TISTE QUI A LA COTE

JR, avec Ro­bert De Ni­ro (en haut), et ci-des­sus avec Phar­rell Williams et Wood­kid. Ses amis, très happy few, ne sont pas tout à fait des ano­nymes.

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