Bit­coin, la de­vise qui di­vise

GQ (France) - - Sommaire - alice du­bot adam voorhes

La mon­naie vir­tuelle fe­ra-t-elle sau­ter la banque ? Adop­tée par un mil­lion de geeks, elle af­fole les au­to­ri­tés fi­nan­cières par son cô­té ano­nyme et vo­la­til.

Plus d’un mil­lion de geeks l’ont dé­jà adop­tée. Et de plus en plus d’en­seignes s’y conver­tissent. Mais le bit­coin af­fole les au­to­ri­tés fi­nan­cières par son cô­té ano­nyme et vo­la­til. Dé­jà mar­quée par des scan­dales de blan­chi­ment, cette mon­naie vir­tuelle au pou­voir d’achat bien réel par­vien­dra-t-elle à faire sau­ter la banque et à don­ner un nou­veau souffle à l’éco­no­mie ? Plon­gée au coeur d’une ruée vers l’or 2.0 qui pèse dé­jà sept mil­liards d’eu­ros.

C’ est un dis­tri­bu­teur d’un genre nou­veau. De­puis mai der­nier, il est pos­sible d’échan­ger ses eu­ros contre des bit­coins, rue du Caire dans le IIE ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Pour ce­la, il suf­fit de se créer un compte sur une des pla­te­formes spé­cia­li­sées, porte d’en­trée obli­ga­toire pour tout pos­ses­seur de la mon­naie vir­tuelle lan­cée en 2009. Et on res­sort de cette pre­mière Mai­son du bit­coin fran­çaise, fla­sh­codes en poche à dé­faut d’es­pèces son­nantes et tré­bu­chantes, prêts à consom­mer dans les quelques com­merces dé­jà conver­tis. Ain­si, de­puis plu­sieurs mois, la presse mon­diale se pas­sionne pour le su­jet sans que les non-ini­tiés com­prennent de quoi il s’agit. Le bit­coin in­trigue jus­qu’à Ba­rack Oba­ma qui, se­lon le quo­ti­dien amé­ri­cain USA Today, a été sur­pris l’au­tomne der­nier lors d’un dî­ner à la Mai­son Blanche à de­man­der à Eric Schmidt, le pa­tron de Google : « Est-ce qu’il faut s’in­quié­ter du bit­coin ? » Deux ans plus tôt, c’est Ju­lian As­sange lui-même, l’homme à l’ori­gine du scan­dale Wi­kileaks, qui in­for­mait Schmidt de l’exis­tence de la mon­naie vir­tuelle lors d’un en­tre­tien ayant ri­di­cu­li­sé le grand pa­tron. Cet été, Michel Sa­pin, le mi­nistre de l’éco­no­mie a an­non­cé son fu­tur en­ca­dre­ment en France. Chaque jour, de nou­velles in­for­ma­tions – ar­res­ta­tions de cer­tains « par­rains » du mou­ve­ment, dé­man­tè­le­ment du pre­mier tra­fic eu­ro­péen ou fer­me­ture de pla­te­formes d’échange – ajoutent en­core à la confu­sion au­tour de ce mar­ché qui pèse dé­jà 7,6 mil­liards d’eu­ros. Pour en­fin com­prendre et dé­mys­ti­fier le bit­coin, li­sez ce qui suit.

d’où vient l’idée du bit­coin ?

Coïn­ci­dence ou iro­nie de l’his­toire, le bit­coin a été créé en 2009 peu après la ban­que­route de la banque amé­ri­caine Leh­man Bro­thers. Un in­di­vi­du ou un groupe d’in­di­vi­dus se ca­chant der­rière le pseu­do­nyme de Sa­to­shi Na­ka­mo­to réus­sit à trans­fé­rer de l’ar­gent entre deux in­di­vi­dus au moyen d’un ré­seau in­for­mel in­ter­na­tio­nal peer-to-peer. On ne frappe pas la mon­naie, elle existe par la grâce d’un lo­gi­ciel libre fon­dé sur des cal­culs à par­tir de règles ma­thé­ma­tiques com­plexes. Afin de contrô­ler la créa­tion mo­né­taire et les tran­sac­tions, le prin­cipe de la cryp­to­gra­phie est choi­si. « Les cartes de cré­dit, créa­tions des an­nées 1950, ne sont pas adap­tées à l’ère du web », rap­pelle An­dreas An­to­no­pou­los, un en­tre­pre­neur bit­coin. Autre ori­gi­na­li­té, le livre de comptes, le block chain, est pu­blic et consul­table par tous. Il contient l’his­to­rique in­té­gral de l’en­semble des tran­sac­tions réa­li­sées de­puis l’émis­sion du pre­mier bit­coin. Ce­la per­met d’évi­ter les doubles paie­ments et de sé­cu­ri­ser l’éco­sys­tème.

Com­ment s’en pro­cu­rer ? Une fois un por­te­feuille créé sur des sites tels que Blo­ck­chain ou Coin­base, trois op­tions se pré­sentent au fu­tur ac­qué­reur. Tro­quer ses eu­ros contre des bit­coins via un dis­tri­bu­teur ou sur une pla­te­forme d’échange en ligne telle que Bit­coin-cen­tral, vendre un ser­vice ou un pro­duit qui se­ra payé en bit­coins, et la voie royale : in­ves­tir dans des ma­chines et par­ti­ci­per de ma­nière ré­tri­buée à la bonne marche du sys­tème. Le por­te­feuille est ver­rouillé via des clés pre­nant la forme d’une suite aléa­toire de chiffres et de

lettres. L’une, pu­blique, per­met de re­ce­voir des fonds et l’autre, pri­vée, per­met de gé­rer ses tran­sac­tions. Plu­sieurs ni­veaux de mots de passe pro­tègent l’ac­cès et les don­nées. Avec le risque d’en­ter­rer à ja­mais son por­te­feuille. Plu­tôt que de lais­ser son ar­gent sur un site en ligne, on peut ins­tal­ler le­dit por­te­feuille sur un or­di­na­teur au tra­vers des lo­gi­ciels Mul­ti­bit ou Bit­coin-qt, ce qui ré­duit les risques de pi­ra­tage.

Où dé­pense-t-on ses bit­coins ? Se­lon le site de ré­fé­rence Blo­ck­chain, il y au­rait 1,2 mil­lion d’usa­gers dans le monde. De­puis le pre­mier dis­tri­bu­teur de bit­coins ins­tal­lé fin 2013 à Van­cou­ver, ca­pi­tale his­to­rique de la de­vise élec­tro­nique, les pro­jets se mul­ti­plient à To­ron­to, Du­baï, Londres, Sin­ga­pour ou Pa­ris. Aus­si, de plus en plus de com­merces et de ser­vices ac­ceptent la mon­naie vir­tuelle, comme le ré­per­to­rie le site coin­map.org. De News­week à la com­pa­gnie Vir­gin Ga­lac­tic, les dé­bou­chés se mul­ti­plient. En France, le Sof’s Bar à Pa­ris s’est aus­si lan­cé dans l’aven­ture, sui­vi par la bou­tique de prêt-à-por­ter mas­cu­lin Beau­bien ou en­core les res­tau­rants le Pi­co­tin et Le43. L’en­seigne Mo­no­prix a in­di­qué, pour sa part, qu’elle étu­diait une éven­tuelle mise en place à par­tir de la fin d’an­née. Pour Jesse Heas­lip, PDG de Bex.io, so­cié­té qui dé­ve­loppe des pla­te­formes d’échange, « le plus dur reste à faire ». Se­lon lui, il faut dé­sor­mais ren­for­cer les par­te­na­riats avec les banques de dé­tail afin de fa­ci­li­ter les trans­ferts de fonds entre mon­naie réelle et mon­naie vir­tuelle.

com­ment les fa­brique-t-on ?

Une quan­ti­té pré­dé­ter­mi­née de bit­coins est créée au­to­ma­ti­que­ment toutes les dix mi­nutes par un lo­gi­ciel, dans ce que l’on ap­pelle un bloc, se­lon une courbe qui dé­croît avec le temps. Ces blocs s’ap­pa­rentent à des puzzles ma­thé­ma­tiques que des geeks, ap­pe­lés « mi­neurs », doivent ré­soudre le plus ra­pi­de­ment pos­sible au moyen de ma­chines sur­puis­santes. Le pre­mier dont la ma­chine trouve la so­lu­tion em­poche les bit­coins conte­nus dans le bloc qu’il pour­ra en­suite vendre sur le mar­ché des changes. At­ten­tion, tous les quatre ans, la quan­ti­té de nou­veaux bit­coins par bloc se­ra di­vi­sée par deux jus­qu’à at­teindre le nombre maxi­mal de 21 mil­lions en cir­cu­la­tion… en l’an 2140. Son vo­lume vo­lon­tai­re­ment res­treint, sa va­leur est dé­cu­plée. Phi­lippe Her­lin, éco­no­miste au Cnam à Pa­ris, s’en­thou­siasme : « C’est un peu comme de l’or nu­mé­rique. Une res­source rare et qu’on ne peut pas du­pli­quer. Il ne s’abîme pas non plus avec le temps et on le re­con­naît fa­ci­le­ment. »

qui sont les mi­neurs ? « Sans eux, le bit­coin n’exis­te­rait pas, avance Paul Dick­son, PDG de New­note Net­works, une com­pa­gnie spé­cia­li­sée dans le mi­nage de la cryp­to-mon­naie. Mais le temps où l’on pou­vait mi­ner des bit­coins avec le pro­ces­seur de son PC est bien fi­ni. C’est de plus en plus dif­fi­cile. » Le ni­veau de dif­fi­cul­té aug­men­tant avec le nombre de mi­neurs – la puis­sance de cal­cul du ré­seau a dé­jà plus que tri­plé de­puis avril –, les pro­ba­bi­li­tés

d’em­po­cher le jack­pot se font moindres. Il faut donc in­ves­tir dans des équi­pe­ments plus puis­sants. Or, la ma­chine la moins chère, telle la Ter­ra­mi­ner IV de Cointer­ra, coûte 4 500 €. Il y a entre six et huit mois d’at­tente sans ga­ran­tie de re­ce­voir le­dit pro­duit et l’in­té­gra­li­té des frais est à ré­gler à la com­mande sans au­cune pos­si­bi­li­té de rem­bour­se­ment. Les quelques com­pa­gnies qui les fa­briquent font ain­si d’énormes pro­fits. « C’est comme au temps des cher­cheurs d’or, les ven­deurs de pelles et de pioches se font le plus d’ar­gent », sou­rit Paul Dick­son. Dé­sor­mais, les mi­neurs s’or­ga­nisent en groupe afin de lis­ser leurs pro­fits. Les gains sont re­dis­tri­bués en fonc­tion de leur contri­bu­tion et cal­cu­lés en temps-ma­chine. Com­pre­nez sur­tout en élec­tri­ci­té consom­mée. Pio­tr Pia­se­cki, membre à vie de la Bit­coin Fon­da­tion, té­moigne : « J’ai ar­rê­té de mi­ner le jour où j’ai fait sau­ter les plombs de l’im­meuble. »

Pour­quoi les au­to­ri­tés en ont Peur ? Ces der­niers mois, les mises en garde contre le bit­coin par les banques cen­trales se sont mul­ti­pliées, lui confé­rant un sta­tut d’en­ne­mi pu­blic n° 1. La Banque de France met en garde ses uti­li­sa­teurs sur l’ab­sence de ga­ran­ties lé­gales de rem­bour­se­ment dans un texte de six pages : « Cette mon­naie non ré­gu­lée n’offre au­cune ga­ran­tie de rem­bour­se­ment. À ce jour, il ne rem­plit pas les condi­tions pour de­ve­nir un sup­port d’in­ves­tis­se­ment cré­dible. » Tou­te­fois, face à sa mon­tée en puis­sance, Ber­cy re­con­naît sa lé­gi­ti­mi­té au point de vou­loir taxer les plus-va­lues liées à la vente de bit­coins. Mais deux scan­dales en ont ter­ni l’image : l’in­car­cé­ra­tion de Char­lie Sh­rem, vice-pré­sident de la Bit­coin Fon­da­tion, qui va plai­der cou­pable de blan­chi­ment d’ar­gent, et l’in­ca­pa­ci­té ren­con­trée par la pla­te­forme d’échange Mt. Gox à rem­bour­ser l’ar­gent ge­lé par la Banque fé­dé­rale amé­ri­caine. Au­jourd’hui, trois po­si­tions se des­sinent. Les na­tions ca­té­go­riques qui, comme la Chine, la Rus­sie ou la Thaï­lande, consi­dèrent le bit­coin comme illé­gal. Les hé­si­tants qui, comme la France, le Royaume-uni ou l’inde, ne savent en­core pas sur quel pied dan­ser. Et les sym­pa­thi­sants, comme l’al­le­magne ou les États-unis.

le bit­coin va-t-il se sta­bi­li­ser ? Un bit­coin va­lait 25 € en mars 2013, 900 € dé­but décembre. Le 18 août der­nier, il fluc­tuait entre 378 et 297 €. « C’est une mon­naie jeune, c’est nor­mal qu’elle fasse des siennes », avance l’éco­no­miste Phi­lippe Her­lin. Les chutes bru­tales du cours s’ex­pliquent par le com­por­te­ment abu­sif des « whales » (les ba­leines). Dé­ten­trices de gros por­te­feuilles, elles pro­fitent des baisses épi­so­diques pour vendre en masse et créer la pa­nique sur les mar­chés. Les no­vices vendent alors leurs rares bit­coins, per­sua­dés de l’effondrement du mar­ché. Au même mo­ment, les « ba­leines » en pro­fitent pour les ra­che­ter à bas prix et s’en­ri­chir jus­qu’à plu­sieurs mil­lions de dol­lars. At­ten­tion, de 4 à 6 mil­lions de bit­coins au­raient été éga­rés de­puis leur créa­tion dans des disques durs ou dé­truits. Phi­lippe Her­lin se veut ras­su­rant : « Plus les bit­coins se­ront mi­nés et mis sur le mar­ché, plus le ni­veau de confiance aug­men­te­ra, et plus les fluc­tua­tions s’apai­se­ront. »

va-t-il faire sau­ter la banque ? « Dire que ce n’est qu’une mon­naie nu­mé­rique, c’est comme dire qu’in­ter­net ne sert que pour les e-mails. Il s’agit de la plus grande in­ven­tion in­for­ma­tique des vingt der­nières an­nées », lance l’en­tre­pre­neur An­dreas An­to­no­pou­los. Le pos­tu­lat des adeptes est simple: la ges­tion du sys­tème fi­nan­cier par les banques cen­trales conduit à l’in­fla­tion et aux crises éco­no­miques. In­fluen­cés par les théo­ries li­ber­ta­riennes dé­fen­dant le moins d’in­ter­ven­tion pos­sible de l’état dans l’éco­no­mie au pro­fit de l’in­di­vi­du, ses créa­teurs rêvent qu’elle serve aux 2,5 mil­liards de per­sonnes n’ayant pas ac­cès aux ser­vices ban­caires. Elle de­vien­drait alors une sorte de Wes­tern Union 2.0, moins le coût des tran­sac­tions. Au­tant d’élé­ments qui fas­cinent cer­tains géants du Net et en ef­fraient d’autres. Apple a ain­si sup­pri­mé de son Apps­tore le por­te­feuille Blo­ck­chain, uti­li­sé par plus d’un mil­lion d’in­di­vi­dus, avant de le ré­in­té­grer. Et lan­cé Apple Pay, sa tech­no­lo­gie de paie­ment via mo­bile. En mon­naie bien réelle.

« c’est comme de l’or nu­mé­rique. une res­source rare, qu’on ne peut pas du­pli­quer, qui ne s’abîme pas avec le temps. » P. Her­lin, éco­no­miste

Si des de­si­gners se sont amu­sés à ima­gi­ner cette pièce bit­coin, la mon­naie n’existe pour de vrai que sous forme nu­mé­rique.

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