Jer­ry Bruckheimer, l’im­pé­né­trable Mr Block­bus­ter

GQ (France) - - Sommaire - phi­lippe Guedj Lau­ra pannack pour GQ

De Top Gun aux Ex­perts, le pro­duc­teur règne sur le di­ver­tis­se­ment de­puis les an­nées 1980.

J «’adore l’opé­ra, le rock, la pop, le hip-hop et la coun­try. En fait, presque tout sauf le jazz. J’ai tou­jours pré­fé­ré les mé­lo­dies fortes avec un dé­but, un mi­lieu et une fin. » Quand Jer­ry Bruckheimer évoque pour GQ ses goûts mu­si­caux dans le salon d’un pa­lace mo­né­gasque, on y lit dé­jà en fi­li­grane sa vision du ci­né­ma. De­puis qua­rante ans, le pro­duc­teur car­bure aux concepts simples et aux grandes lignes droites. Fla­sh­dance (1983), Le Flic de Be­ver­ly Hills (1984), Top Gun (1986), Jours de ton­nerre (1990), Bad Boys (1995), USS Ala­ba­ma (1995), The Rock (1996), Les Ailes de l’en­fer (1997), Ar­ma­ged­don (1998), La Chute du fau­con noir (2002), la sa­ga Pi­rates des Ca­raïbes (2003, 2006, 2007 et 2011), la sé­rie Les Ex­perts (de­puis 2000)… En bi­nôme avec son al­ter ego Don Simp­son puis seul de­puis 1997, Bruckheimer a lais­sé une trace in­dé­lé­bile dans la cul­ture po­pu­laire. Pour le meilleur comme le pire. La qua­si to­ta­li­té des 45 films de son CV re­pose sur des pitchs ré­su­mables en une ligne et un cas­ting par­fai­te­ment hui­lé. Des pop­corn mo­vies ca­li­brés au mil­li­mètre, bruyantes pro­messes d’hy­per spec­tacles dé­gé­né­rés (sou­vent) ou ins­pi­rés (par­fois). Au fi­nal, ses films ont amas­sé 10 mil­liards d’eu­ros au box-of­fice mon­dial et même avec un ge­nou à terre de­puis le re­vers du wes­tern Lone Ran­ger (2013), le sep­tua­gé­naire reste une su­per­star de sa pro­fes­sion dans la tra­di­tion des Selz­nick, Spie­gel ou De Mille, même si en ap­pa­rence, il n’a rien d’un flam­boyant na­bab. Sa sil­houette fluette cin­trée dans un cos­tume noir tra­hit l’an­cien ga­min ché­tif et dys­lexique de De­troit, ad­mi­ra­teur des 400 Coups de Truf­faut, qui parle peu et sou­rit ti­mi­de­ment. À l’évi­dence, une bête de self-con­trol. Une heure plus tôt, il a conster­né les jour­na­listes pré­sents au Fes­ti­val de Monte-car­lo par son art de la langue de bois, ne lâ­chant rien sur CSI : Cy­ber, pro­chain spin-off des Ex­perts lan­cé en 2015 sur CBS.

Le dé­clic ci­né­phile Au fil de notre en­tre­tien, Bruckheimer ré­pond sans ja­mais se dé­mas­quer. « Com­ment croyez-vous que je suis tou­jours là ? », s’amuse-t-il quand on le lui fait re­mar­quer. Son dé­ta­che­ment n’est pour­tant qu’une ca­ra­pace. Se­lon sa se­conde épouse Lin­da, « un an­cien col­la­bo­ra­teur l’a ap­pe­lé “la dague de ve­lours” car quand il le faut, Jer­ry est le client le plus co­riace qui soit ». Ré­pu­bli­cain dé­cla­ré (il a vo­té Mccain en 2008), il est pas­sion­né de ho­ckey sur glace et de voi­tures, son seul vice connu. Clou de sa col­lec­tion, une Shel­by Mus­tang GT500 grise aper­çue dans 60 Se­condes chrono (2000). Pour le reste, Bruckheimer est à che­val sur la dis­ci­pline: « Je me lève à 6 heures, je dé­marre mes jour­nées

Fla­sh­dance, Top Gun, Pi­rates des Ca­raïbes, Les Ex­perts… Jer­ry Bruckheimer, 71 ans, règne en maître sur le di­ver­tis­se­ment de masse de­puis le dé­but des an­nées 1980. D’où lui vient ce don unique de sé­duire le grand

pu­blic ? Ren­contre avec un per­fec­tion­niste du concept ex­plo­sif, qui a en­core plus d’un tour dans son sac.

« Je dé­marre mes jour­nées à 6 heures par qua­rante-cinq mi­nutes de car­dio en re­gar­dant une de mes sé­ries. »

par qua­rante-cinq mi­nutes de car­dio tout en re­gar­dant un épi­sode d’une de mes sé­ries. Puis, je file dans nos bu­reaux de San­ta Mo­ni­ca, dont je re­pars ra­re­ment avant 23 heures. » Né en 1943 de pa­rents im­mi­grés juifs al­le­mands, ce fils unique a connu une en­fance mo­deste entre une ma­man comp­table et un pa­pa ven­deur dans une grande en­seigne de prêt-à-por­ter du centre-ville: « Il comp­tait par­mi ses clients d’an­ciens membres du Purple Gang, le plus gros car­tel de criminels de De­troit sous la pro­hi­bi­tion, se sou­vient Bruckheimer. Il me di­sait tou­jours : “Ne choi­sis pas un bou­lot où tu pas­se­ras ton temps à comp­ter les jours jus­qu’à tes va­cances”. » Bruckheimer en a fait son man­tra et, mal­gré son ab­sence de connexions, n’au­ra de cesse d’in­té­grer l’industrie de ses rêves : le ci­né­ma. Un vi­rus qu’il contracte très tôt, via sa mère qui lui fait dé­cou­vrir les wes­terns de John Ford et les films de Ce­cil B. De Mille. Plus tard, le jeune homme dé­vo­re­ra Le Pont de la ri­vière Kwaï (1957), La­wrence d’ara­bie, son film fé­tiche (1962), ou en­core La Grande Éva­sion (1963). Dé­jà la fas­ci­na­tion pour les gros spec­tacles. Pour ses 6 ans, son oncle lui offre un Ko­dak: c’est le dé­clic. Le petit Jer­ry mi­traille tout, une ma­rotte qui ne l’a plus quit­té – « Je prends en pho­to tout ce que j’aime, en par­ti­cu­lier sur les pla­teaux ». À 21 ans, Bruckheimer in­tègre le ser­vice cour­rier d’une agence pu­bli­ci­taire de De­troit avant d’y pro­duire ses pre­miers spots té­lé. Deux ans plus tard, en pleine ère Mad Men, il s’en­vole pour New York où BBDO re­crute ce pro­met­teur ta­lent qui a très vite as­si­mi­lé l’art de vendre un pro­duit en soixante se­condes. En 1970, le pu­bard saute le pas et s’ins­talle à Los An­geles pour ses pre­miers pas de pro­duc­teur ci­né. Il cha­peaute quatre films réa­li­sés par son ami Dick Ri­chards, dont Il était une fois… la lé­gion (1977), avec Te­rence Hill, Gene Ha­ck­man et Catherine De­neuve, dé­jà très in­fluen­cé par La­wrence d’ara­bie. Mais c’est à par­tir de 1980, avec Ame­ri­can Gi­go­lo de Paul Schra­der, que s’af­firme la patte Bruckheimer: es­thé­tique sur­lé­chée, star mas­cu­line en de­ve­nir (Ri­chard Gere) et mu­sique om­ni­pré­sente, si­gnée Gior­gio Mo­ro­der (dont le tube « Call Me » chan­té par Blon­die). On re­trouve le même soin ma­niaque ap­por­té aux BO dans La Fé­line (Da­vid Bo­wie) et Le So­li­taire de Mi­chael Mann (Tan­ge­rine Dream)… jus­qu’à la sa­cra­li­sa­tion du pro­cé­dé en 1983 dans Fla­sh­dance, son pre­mier bé­bé pro­duit en as­so­cia­tion avec le sul­fu­reux Don Simp­son. En par­faite os­mose avec l’es­sor de MTV et de la cul­ture clip. « Pa­ra­mount n’avait pas en­core don­né son feu vert au film, se sou­vient Bruckheimer, que Gior­gio Mo­ro­der m’a fait écou­ter une ma­quette de “What A Fee­ling”. Je sen­tais que ce se­rait un hit. Les gosses sor­taient de la salle pour ache­ter l’al­bum. Puis ils fai­saient à nou­veau la queue pour re­voir le film. » Top Gun bé­né­fi­cie­ra de l’ef­fet « Take My Breath Away », dont le clip est dif­fu­sé en boucle.

Pour l’amour du pu­blic Tous deux is­sus du bas de l’échelle, Bruckheimer et Simp­son pri­vi­lé­gient des trames où des hé­ros d’ori­gine mo­deste doivent se battre pour vaincre un sys­tème hos­tile ou triom­pher de leurs propres dé­mons. À chaque fois, le flair de Don et Jer­ry en ma­tière de cas­ting met dans le mille. Ri­chard Gere, Jen­ni­fer Beals, Tom Cruise ou Will Smith (pour Bad Boys en 1995) leur doivent tout. Pour Le Flic de Be­ver­ly Hills, Bruckheimer s’en­or­gueillit d’avoir im­po­sé Ed­die Mur­phy contre l’avis de la Pa­ra­mount qui lui pré­fé­rait Stal­lone: « Au­cun ac­teur afro-amé­ri­cain n’avait en­core fait plus de 11 ou 15 mil­lions d’eu­ros au box-of­fice, ra­conte-t-il. Avec Don, on le vou­lait tout sim­ple­ment parce qu’il était le plus doué. » D’au­cuns pré­tendent que l’em­bauche de Mur­phy ré­pon­dait à d’autres mo­tifs plus cy­niques (un ac­teur noir coû­tait alors moins cher…) mais à l’ar­ri­vée, le triomphe du film ou­vrit une brèche dé­ci­sive dans la conquête d’hol­ly­wood par les ar­tistes afro-amé­ri­cains. Le tan­dem Simp­son/bruckheimer va ain­si fa­çon­ner un vé­ri­table mo­dèle de block­bus­ter sur le­quel il ré­gne­ra en maître dans les an­nées 1980 et 1990 : des contes de fées

clin­quants shoo­tés à l’adré­na­line et em­bal­lés dans une or­gie vi­suelle et so­nore. Com­plexi­té in­tel­lec­tuelle mi­ni­male, ef­fi­ca­ci­té sen­so­rielle maxi­male : la base du film « high concept », un genre in­ven­té par le duo, se­lon le jour­na­liste Charles Fle­ming, au­teur en 1998 de Box Of­fice, une bio polémique sur Simp­son. Putes, coke, al­cool, dé­viances sexuelles, mé­docs… et mort pré­ma­tu­rée en 1996, à l’âge de 52 ans: l’aco­lyte de Bruckheimer s’est per­du dans ses ex­cès au gré d’une lente dé­rive, ac­cé­lé­rée en 1990 par la contre-per­for­mance de Jours de ton­nerre, pho­to­co­pie de Top Gun avec des voi­tures de course. Bruckheimer ré­sume ain­si leur re­la­tion: « On dé­ve­lop­pait en­semble les pro­jets, puis lui res­tait au bu­reau à né­go­cier avec les scé­na­ristes, gé­rer la po­li­tique. Moi j’étais sur les pla­teaux. On se com­plé­tait à mer­veille mais on était à deux bouts op­po­sés du spectre en ce qui concerne nos styles de vie. » À tel point que Bruckheimer avait mis fin à leur as­so­cia­tion, six mois plus tôt, ex­cé­dé par les ad­dic­tions de son ami. Dé­vas­té, Jer­ry se re­fait une san­té men­tale et fi­nan­cière en 1997 avec le thril­ler bour­rin Les Ailes de l’en­fer. Les cri­tiques dé­zinguent le ré­sul­tat. Comme sou­vent. Près de vingt ans après, il les toise en­core : « Woo­dy Al­len a dit un jour: “Les bonnes cri­tiques ne le sont ja­mais as­sez, les mau­vaises sont dé­vas­ta­trices.” Pour­quoi les li­rais-je? » De toute fa­çon, il ne cesse de ré­pé­ter qu’il oeuvre pour le pu­blic et lui seul : « Si je fai­sais des films pour les cri­tiques, je vi­vrais dans un petit ap­par­te­ment à Hol­ly­wood », a-t-il dé­cla­ré au New York Times en 2003. Dans les an­nées 2000, les gros films d’ac­tion pour adultes dont il était le spé­cia­liste sont peu à peu rin­gar­di­sés par les su­per­hé­ros et l’he­roic fan­ta­sy. Qu’à ce­la ne tienne. En té­lé, il ré­vo­lu­tionne l’es­thé­tique des sé­ries avec Les Ex­perts, dont il sur­booste le concept ini­tial du scé­na­riste An­tho­ny Zui­ker via un vi­suel ci­né­ma­to­gra­phique in­édit en té­lé et une bande ori­gi­nale réus­sie (le choix de « Who Are You » des Who, c’est lui). C’est un nou­veau jack­pot et le dé­but de l’as­cen­sion pour sa nouvelle so­cié­té Jer­ry Bruckheimer Television, qui cu­mu­le­ra pas moins de dix sé­ries à l’an­tenne pour la sai­son 2005/2006 (dont Les Ex­perts Las Ve­gas/mia­mi/ Manhattan, FBI : por­tés dis­pa­rus et Cold Case). Au ci­né­ma, le pro­duc­teur re­lance un vieux projet Dis­ney ba­sé sur l’at­trac­tion Pi­rates des Ca­raïbes. Là en­core, Jer­ry la ma­lice opère un lif­ting com­plet en im­po­sant son com­po­si­teur fé­tiche du mo­ment (Hans Zim­mer), sa star (John­ny Depp) et un tan­dem de scé­na­ristes à qui il de­mande de glis­ser un élé­ment surnaturel pour at­ti­rer les foules. Pro­duits pour des bud­gets fa­ra­mi­neux, les quatre Pi­rates des Ca­raïbes rap­por­te­ront à eux seuls 2,7 mil­liards d’eu­ros dans le monde entre 2003 et 2011.

Top Gun 2 et Le Flic de Be­ver­ly Hills 4 À bien­tôt 71 ans, Jer­ry Bruckheimer est pour­tant à la croi­sée des che­mins. Ses sé­ries té­lé marchent moins et, l’an pas­sé, le cui­sant échec com­mer­cial et cri­tique de Lone Ran­ger l’a fait tré­bu­cher : « On a eu la mal­chance de sor­tir en même temps que Moi, moche et mé­chant 2 et la presse avait dé­ci­dé de dé­tes­ter le film. Dans quinze ou vingt ans, il se­ra consi­dé­ré comme un clas­sique. » Dans la fou­lée de ce bide qui lui au­rait coû­té 120mil­lions d’eu­ros de pertes sèches, Dis­ney a mis fin à un contrat d’ex­clu­si­vi­té de plus de vingt ans. Vi­ré, Jer­ry ? « C’est faux, nous ré­torque-t-il en sou­riant. Même si le film avait mar­ché, j’au­rais quit­té Dis­ney. Avec les ac­qui­si­tions de Pixar, Mar­vel et Lu­cas­film, Dis­ney ne veut plus faire que des spec­tacles fa­mi­liaux tout en ré­dui­sant leur voi­lure à quatre ou cinq films par an. Et de mon cô­té, j’ai en­vie de pro­duire à nou­veau des films d’ac­tion pour adultes. » À com­men­cer par le thril­ler hor­ri­fique Dé­livre-nous du mal, sor­ti dé­but sep­tembre, pro­duit pour 30 mil­lions d’eu­ros. Cow-boy cher­chant sa nouvelle fron­tière, Bruckheimer a si­gné un contrat de trois ans avec Pa­ra­mount. Son calendrier est dé­sor­mais cri­blé de points d’in­ter­ro­ga­tion. Top Gun 2 ? « On tra­vaille sur le script sans avoir trou­vé de suc­ces­seur à To­ny Scott (mort en se je­tant d’un pont à Los An­geles en août 2012, ndlr). Je ne sais pas si ça va se faire… » Le Flic de Be­ver­ly Hills 4 ? « Aus­si en écri­ture. Ed­die Mur­phy est de re­tour, c’est sur la bonne voie.» Un Bad Boys 3 est aus­si an­non­cé, tan­dis que le pro­chain vo­let de Pi­rates de Ca­raïbes ne cesse d’être ré­écrit… Les ré­ponses se font de plus en plus courtes, si­gnal im­pli­cite qu’il faut mettre fin à l’en­tre­tien. Alors qu’il nous sa­lue po­li­ment, on lui de­mande s’il songe à une re­traite pro­chaine : « Pas ques­tion, je m’amuse trop! » Le vieux singe ne semble pas près de rac­cro­cher.

« Woo­dy Al­len a dit : “Les bonnes cri­tiques ne le sont ja­mais as­sez, les mau­vaises sont dé­vas­ta­trices.” Pour­quoi les li­rais-je ? »

L’actu

LES EX­PERTS : Cy­ber Après Las Ve­gas, Mia­mi et New York, la nouvelle dé­cli­nai­son des Ex­perts sui­vra la di­vi­sion du FBI char­gée de la cy­ber­cri­mi­na­li­té à Quan­ti­co, en Vir­gi­nie. Au cas­ting : James Van Der Beek, le rap­peur Bow Wow et Pa­tri­cia Ar­quette. « I Can See For Miles » des Who

ser­vi­ra de gé­né­rique.

Dif­fu­sion sur la chaîne Cbs au prin­temps 2015.

Jer­ry Bru­cken­heim s’ap­prête à re­lan­cer plu­sieurs fran­chises des an­nées 1980 et une nouvelle dé­cli­nai­son des Ex­perts.

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