Slen­der Man, l’es­prit cri­mi­nel

Quand un mythe in­ter­net de­vient réa­li­té

GQ (France) - - Sommaire - diane li­sa­rel­li miles Hy­man

Com­ment une fic­tion In­ter­net a-t-elle « pous­sé » au crime des ado­les­centes amé­ri­caines ? SOS fan­tôme.

Wau­ke­sha (Wis­con­sin), 31 mai 2014. Dans cette ban­lieue bien te­nue de Mil­wau­kee, il est un peu moins de 10 heures du ma­tin quand les se­cours prennent en charge une jeune fille cou­verte de sang. Là, à l’orée d’un bois, les au­to­ri­tés mé­di­cales, ap­pe­lées par un cy­cliste pas­sant mi­ra­cu­leu­se­ment par ce che­min sans is­sue, constatent de mul­tiples coups de cou­teau au ni­veau des jambes, de la poi­trine et de l’ab­do­men. À l’of­fi­cier de po­lice qui lui de­mande qui est son agres­seur, la vic­time dé­signe sa « meilleure amie » et ra­conte son his­toire. Au len­de­main d’une soi­rée py­ja­ma or­ga­ni­sée pour fê­ter les 12 ans de cette der­nière, les deux amies et une troi­sième ont la per­mis­sion d’al­ler jouer de­hors. Dans un coin ar­bo­ré de cette ville de 70 000 ha­bi­tants, le petit jeu de cache-cache se trans­forme en quelques se­condes en scène de crime quand l’une des trois sort un­cou­teau de cuisine. C’est avec cette arme que, li­guées àdeux contre une et s’en­cou­ra­geant mu­tuel­le­ment, les com­plices poi­gnardent dix-neuf fois leur ca­ma­rade de classe et s’en­fuient en la lais­sant pour morte. Très vite iden­ti­fiées, les deux filles sont rat­tra­pées quatre heures plus tard mar­chant à pied au bord d’une route. Dans leurs sacs, la po­lice trouve le cou­teau mais aus­si des pho­tos de leur fa­mille, de l’eau, des barres Gra­no­la et quelques vê­te­ments. Ar­rê­tées, elles com­pa­raissent dans la fou­lée pour ten­ta­tive de meurtre avec pré­mé­di­ta­tion. Consi­dé­rées comme des adultes de­vant le tri­bu­nal mal­gré leur âge, leur cau­tion est fixée à 500000 dol­lars et la peine en­cou­rue dé­passe les soixante ans de pri­son. Du­rant leur in­ter­ro­ga­toire, elles dé­voilent leur plan, pré­mé­di­té de­puis des mois, et avouent aux en­quê­teurs avoir vou­lu cher­cher à conten­ter un cer­tain Slen­der Man.

Fan­tômes pho­to­sho­pés Au col­lège fré­quen­té par les trois filles, la presse lo­cale et na­tio­nale in­ter­roge leurs ca­ma­rades de classe si­dé­rés. Et à la fa­veur d’une au­dience pu­blique de­vant le tri­bu­nal de Wau­ke­sha, l’amé­rique découvre des pré­ado­les­centes au vi­sage pou­pin en uni­forme de pri­son­nier bleu acier, les mains liées et l’air fer­mé. Des deux, c’est la blonde dont la longue che­ve­lure raide en­cadre le vi­sage qui at­tire par­ti­cu­liè­re­ment l’at­ten­tion. C’est elle qui fê­tait son an­ni­ver­saire et qui, se­lon le New York Times, était très proche de la vic­time de­puis des an­nées. Comme dans un mau­vais té­lé­film, elle est dé­crite comme une jeune fille or­di­naire, sou­riante et po­pu­laire tan­dis que la se­conde est qua­li­fiée d’étrange, dis­tante, pas­sant son temps à des­si­ner des per­son­nages ef­frayants. Par­mi eux l’énig­ma­tique Slen­der Man, comme le prouve le compte Ins­ta­gram de son père (sup­pri­mé de­puis), sur le­quel était pos­té, quelques se­maines avant le drame, un des­sin de sa fille fiè­re­ment lé­gen­dé : « Qui d’autre qu’elle pour des­si­ner Slen­der Man sur une ser­viette en pa­pier au res­tau­rant? ». Trois jours après le drame, le site du Wa­shing­ton Post pu­blie un ar­ticle in­ti­tu­lé: « Toute l’his­toire ter­ri­fiante de Slen­der Man, le phé­no­mène In­ter­net qui a contraint deux jeunes de 12 ans à poi­gnar­der leur amie. » À l’hor­reur s’ajoute alors la conster­na­tion car Slen­der Man, lit­té­ra­le­ment « l’homme mince », n’existe pas. Cette deux ados amé­ri­caines qui poi­gnardent leur co­pine, une autre qui at­taque sa mère, une troi­sième ac­cu­sée de ten­ta­tive de meurtre… Ces crimes dignes d’une sé­rie té­lé ont un point com­mun: les jeunes filles disent avoir agi pour conten­ter un mys­té­rieux Slen­der man, « l’homme mince ». Or cette créa­ture ef­frayante n’est qu’un fan­tôme créé par un in­ter­naute. Com­ment un conte en open source de­vient une croyance dans la tête de cer­tains? GQ passe de l’autre cô­té du mi­roir.

créa­ture mys­té­rieuse a en ef­fet été créée de toutes pièces sur In­ter­net et, à ce titre, n’a ja­mais contraint qui­conque à faire quoi que ce soit. « Cette at­taque est une pi­qûre de rap­pel pour les pa­rents », af­firme lors de sa pre­mière dé­cla­ra­tion pu­blique, le chef de la po­lice lo­cale, ex­hor­tant ces der­niers à sur­veiller leurs en­fants sur In­ter­net, « rem­pli de choses sombres et tor­dues ». Slen­der Man a vu le jour le 10juin 2009 sur le fo­rum du site culte So­me­thing Aw­ful, dans le cadre d’un concours comme il s’y en tient quo­ti­dien­ne­ment. Le but: trans­for­mer des pho­tos or­di­naires en images pa­ra­nor­males pour faire (et se faire) peur. Là, entre deux per­son­nages fan­to­ma­tiques flou­tés à la truelle sur Pho­to­shop, un cer­tain Vic­tor Surge (Eric Knud­sen de son vrai nom) poste deux pho­tos noir et blanc don­nant à voir des en­fants toi­sés du re­gard par une sil­houette ef­frayante en ar­rière-plan. Il la bap­tise Slen­der Man et la dé­crit comme une créa­ture tra­quant les jeunes gens. À la pre­mière pho­to mon­trant un groupe de pré­ado­les­cents sor­tant à vive al­lure d’un bois, il ajoute une lé­gende: « “Nous ne vou­lions pas y al­ler, nous ne vou­lions pas les tuer, mais son si­lence in­sis­tant et ses bras ten­dus nous hor­ri­fiaient et nous ré­con­for­taient en même temps…” 1983, pho­to­graphe in­con­nu, pré­su­mé mort. » Comme dans une bande-an­nonce de film d’hor­reur, le jeune homme sur le­quel qua­si­ment au­cun

aver­tis­se­ment pu­blié sur plu­sieurs sites

ren­sei­gne­ment n’a fil­tré de­puis le dé­but de l’af­faire in­vente dans les heures qui suivent des frag­ments de té­moi­gnages ou de rap­ports de po­lice ayant pour point com­mun la pré­sence d’une créa­ture non iden­ti­fiée sur des scènes de crime ou les lieux d’un in­cen­die. Il en dé­fi­nit quelques ca­rac­té­ris­tiques : un vi­sage sans re­lief, une longue sil­houette éti­rée comme une ombre, un corps sque­let­tique et par­fois des bras se trans­for­mant en ten­ta­cules. Ra­pi­de­ment, la créa­ture at­tire l’at­ten­tion de tout le fo­rum, d’autres in­ter­nautes prennent le re­lais et com­mencent à construire, pour s’amu­ser, un mythe à vi­tesse grand V. Deux jours seu­le­ment après le pre­mier post de Vic­tor Surge, un membre bap­ti­sé The­rif­fie s’ex­ta­sie : « Je ne suis pas du genre à cé­der aux ef­fets de mode mais Slen­der Man est hon­nê­te­ment une des choses les plus ins­pi­rantes et les plus si­nistres que j’ai vues ces der­niers temps. Il y a quelque chose chez lui qui touche une corde sen­sible.» Les évé­ne­ments de cette an­née lui don­ne­ront tris­te­ment rai­son. « La mau­vaise part de moi vou­lait qu’elle meure, la bonne vou­lait qu’elle vive », dé­cla­re­ra une des jeunes filles lors de son pre­mier in­ter­ro­ga­toire. Aux en­quê­teurs, les deux ex­pli­que­ront avoir vou­lu tuer pour mon­trer leur dé­vo­tion en­vers Slen­der Man, dé­cou­vert sur Cree­py­pas­ta, site col­la­bo­ra­tif dé­dié aux his­toires ef­frayantes – équi­valent vir­tuel du feu de camp au­tour du­quel quan­ti­té d’ado­les­cents ont joué à se faire peur. Se­lon la presse lo­cale, les deux jeunes filles pen­saient en­suite pou­voir se ré­fu­gier dans son ma­noir quelque part dans une fo­rêt du Nord de l’état et bé­né­fi­cier de sa pro­tec­tion en tant que « proxies ». Un terme dé­si­gnant une en­ti­té ou per­sonne sous le contrôle de la créa­ture et agis­sant se­lon son bon vou­loir.

Thèses de doc­to­rat et adap­ta­tion hol­ly­woo­dienne Face à l’in­té­rêt gran­dis­sant des médias, les té­moi­gnages des ac­teurs du drame cessent bru­ta­le­ment. Les exa­mens psy­chia­triques me­nés sur les deux jeunes filles se sont ache­vés avant l’été et seul Eric Knud­sen, qui au­rait 33ans au­jourd’hui et vi­vrait en Flo­ride avec sa femme, se dit « pro­fon­dé­ment at­tris­té par cette tra­gé­die ». Il s’ex­prime une der­nière fois par la voix de sa porte-pa­role, Sue Pro­cko : « Je sou­tiens de tout mon coeur les fa­milles af­fec­tées par cet acte ter­ri­fiant. » De­puis, il re­fuse toute in­ter­view. Dès lors, c’est In­ter­net, là où cette his­toire est née, qui prend le re­lais. Les pages Wi­ki­pé­dia consa­crées au « Slen­der Man My­thos » se mul­ti­plient et dé­jà plus de trois cents en­trées dé­taillent les dif­fé­rents as­pects de la lé­gende. C’est ce­la qui in­té­resse au­jourd’hui les uni­ver­si­taires. « La ver­sion ori­gi­nale n’était pas du tout dé­taillée. Et ce­la a don­né une grande de marge de ma­noeuvre aux gens qui ont vou­lu en­suite co-créer la lé­gende », ex­plique à GQ Shi­ra Chess, doc­to­rante amé­ri­caine qui a pu­blié en 2012 un ar­ticle in­ti­tu­lé «OpenSour­cing Hor­ror : The Slen­der Man, Marble Hor­nets, and genre ne­go­tia­tions ». Un conte en open source ? Pour la cher­cheuse, « dans la phase ini­tiale, les in­ter­nautes étaient col­lec­ti­ve­ment dans un pro­ces­sus de contri­bu­tion, de par­tage ». Mais la qua­li­té col­la­bo­ra­tive du mythe n’est pas la seule clé de sa pros­pé­ri­té. « Sa fa­ci­li­té d’in­ter­pré­ta­tion fait sa force. Il y a énor­mé­ment de ver­sions de la lé­gende et par dé­fi­ni­tion, au­cune n’est “fausse”. » En ef­fet, l’es­quisse du fo­rum de So­me­thing Aw­ful a connu des di­zaines de mil­liers de dé­ve­lop­pe­ments. Par­mi eux, le plus em­blé­ma­tique reste la web­sé­rie in­ti­tu­lée Marble Hor­nets. Son pre­mier épi­sode, pos­té le 20 juin 2009, soit dix jours après le pre­mier post évo­quant Slen­der Man, a de­puis été vu près de quatre mil­lions de fois. Il pose les bases de l’in­trigue: Jay, étu­diant en ci­né­ma, ré­cu­père les bandes d’un tour­nage de film lais­sé à l’aban­don par un ca­ma­rade mys­té­rieu­se­ment dis­pa­ru. Si la créa­ture à l’ori­gine de nom­breux phé­no­mènes étranges a ici pour nom The Ope­ra­tor, elle est ou­ver­te­ment ins­pi­rée de Slen­der Man – et adou­bée par Vic­tor Surge lui-même. De­puis, les 87 épi­sodes de la sé­rie éta­lés sur trois sai­sons ont te­nu en ha­leine les cen­taines de mil­liers d’abon­nés (plus de 75 mil­lions de vues). Et en fé­vrier 2013, l’heb­do­ma­daire Va­rie­ty an­non­çait dé­jà la mise en chan­tier d’une adap­ta­tion de Marble Hor­nets au ci­né­ma. Avec dans le rôle de The Ope­ra­tor, Doug Jones, ac­teur spé­cia­li­sé dans les films d’hor­reur. Avant le fait di­vers, Hol­ly­wood avait dé­jà flai­ré la bonne his­toire. Pour Jef­frey A. Tol­bert, doc­to­rant en eth­no­lo­gie et au­teur d’un ar­ticle très fouillé sur la ques­tion («“The sort of sto­ry that has you co­ve­ring your mir­rors” : The Case of Slen­der Man ») pa­ru en no­vembre 2013 dans Se­mio­tic Re­view, cette lé­gende de l’ère post­mo­derne par­tage les ca­rac­té­ris­tiques d’autres mythes, beau­coup plus an­ciens. « À la dif­fé­rence que ceux-ci im­pliquent gé­né­ra­le­ment une idée de croyance : peut-être est-ce ar­ri­vé ou peut-être pas mais c’est en tout cas pos­sible. » Dans le cas de Slen­der Man, au contraire, « chaque créa­teur sait que c’est une fic­tion,

« Si vous avez l’im­pres­sion que Slen­der Man vous dit de tuer, nous vous re­com­man­dons de consul­ter. »

parce qu’ils sont en train de l’écrire eux-mêmes.» Bien avant le drame de Wau­ke­sha, Eric Knud­sen ex­pli­quait ain­si dans une in­ter­view don­née au site Know Your Meme, une ré­fé­rence en ma­tière de web­cul­ture, avoir été in­fluen­cé par H.P Lo­ve­craft, Ste­phen King mais aus­si des jeux vi­déo comme Silent Hill ou Re­sident Evil. Il com­pa­raît sa créa­tion à une ver­sion ac­cé­lé­rée d’une lé­gende ur­baine: « Se­lon moi, une lé­gende a be­soin d’un pu­blic igno­rant tout de ses ori­gines. Il faut des té­moi­gnages in­vé­ri­fiables pour per­pé­tuer le mythe. Or, sur In­ter­net, tout le monde peut re­mon­ter à la source puisque le su­jet de dis­cus­sion sur So­me­thing Aw­ful est pu­blic. »

Re­tour à la tra­di­tion orale Ce mythe en cours de créa­tion in­té­resse éga­le­ment Tho­mas Pet­titt, pro­fes­seur da­nois spé­cia­li­sé dans l’étude de chan­sons et ré­cits du Moyen âge et in­ven­teur de la théo­rie dite de la « Pa­ren­thèse Gu­ten­berg ». Se­lon lui, cette pa­ren­thèse ou­verte au mi­lieu du XVE siècle se fer­me­rait au­jourd’hui, em­por­tant avec elle toute la cré­di­bi­li­té jus­qu’alors at­tri­buée aux textes im­pri­més au pro­fit d’un cer­tain re­tour à la tra­di­tion orale. Dans ce contexte, les sché­mas convo­qués afin d’étu­dier les an­ciennes lé­gendes ap­pa­raissent opé­rants pour ana­ly­ser le phé­no­mène Slen­der Man. Ce der­nier re­joint la fi­gure du croque-mi­taine ra­con­tée aux en­fants et ses dif­fé­rents ava­tars : the Boo­gey­man en An­gle­terre, Ma­no Ne­gra en Es­pagne ou la Llo­ro­na au Mexique. D’après Pet­titt, on passe « d’une in­ven­tion ma­ni­feste à un mé­lange de se­mi-croyances et de su­per­sti­tions » qui dé­bouche sur des nar­ra­tions sous forme de textes, de jeux ou, dans le cas de Wau­ke­sha, de pas­sage à l’acte. Shi­ra Chess a pro­lon­gé ce tra­vail d’ana­lyse en s’in­té­res­sant aux deux jeunes filles du Wis­con­sin et à la ver­sion qu’elles ont mise en avant. Et d’après la doc­to­rante, celle-ci ne cor­res­pond pas à l’image clas­sique de Slen­der Man, qui se­rait ici « plus proche de celle d’une fan fic­tion qui semble trans­for­mer le per­son­nage en fi­gure pa­ter­nelle ». D’où sans doute leur idée de se ré­fu­gier dans son châ­teau une fois le crime com­mis. Se­lon Shi­ra Chess, l’en­sei­gne­ment le plus in­té­res­sant se­rait que ce mythe in­carne un cer­tain nombre d’in­quié­tudes propres au web. Dans dif­fé­rentes ver­sions, il ap­pa­raît comme une ombre qui « épie » : « Nous ne sa­vons ja­mais trop s’il est pré­sent ou non. Ce­la me semble être une sen­sa­tion très spé­ci­fique à In­ter­net », conclut-elle. Au­jourd’hui, Slen­der Man n’en ap­pa­raît que plus fan­tas­tique puisque qui­conque se ren­seigne sur cet étrange mythe découvre en se ren­dant sur les sites conti­nuant de le nour­rir cet aver­tis­se­ment : « Si vous avez l’im­pres­sion que Slen­der Man vous dit de tuer, nous vous re­com­man­dons de consul­ter im­mé­dia­te­ment car ce n’est pas seu­le­ment fou, c’est aus­si com­plè­te­ment im­pos­sible. »

Sor­ti de l’es­prit d’un cer­tain Eric Knud­sen, Slen­der Man est dé­crit comme un spectre sans vi­sage aux bras ten­ta­cu­laires qui traque les jeunes gens.

Les jeunes filles ex­pliquent avoir vou­lu tuer pour mon­trer leur dé­vo­tion en­vers Slen­der Man, dé­cou­vert sur un site col­la­bo­ra­tif dé­dié aux his­toires ef­frayantes.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.