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Ed­ward Snow­den

GQ (France) - - Enquete -

os­cou, juin 2014. Un mes­sage vient d’ar­ri­ver sur ma « ma­chine propre » – un Macbook Air où n’est ins­tal­lé qu’un ro­buste pack de cryp­tage. « Chan­ge­ment de pro­gramme, m’in­forme mon contact. Soyez à 13 heures dans le lob­by de l’hô­tel “X”. Mu­nis­sez-vous d’un livre et at­ten­dez qu’es vous iden­ti­fie. » ES, c’est Ed­ward Snow­den, l’homme le plus re­cher­ché du monde, an­cien cadre de la NSA ac­cu­sé de vol, d’es­pion­nage et d’uti­li­sa­tion illé­gale de biens gou­ver­ne­men­taux. Voi­là neuf mois que je tente d’ob­te­nir une in­ter­view avec lui : de San Fran­cis­co, (où se trouve la ré­dac­tion du ma­ga­zine Wired), j’ai pris l’avion pour Ber­lin, Rio de Ja­nei­ro (deux fois) et New York (à de mul­tiples re­prises) pour par­ler avec ses quelques proches sus­cep­tibles de m’ai­der à le ren­con­trer. Une ques­tion m’ob­sède par­ti­cu­liè­re­ment : com­ment le jeune in­for­ma­ti­cien a-t-il dé­ci­dé de « lea­ker » (faire fui­ter en fran­çais, ndlr) ces cen­taines de mil­liers de do­cu­ments clas­sés top se­cret, ré­vé­lant in­di­rec­te­ment l’im­mense por­tée de la sur­veillance du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain sur ses ci­toyens ain­si que sur les po­pu­la­tions de pays étran­gers, y com­pris sur cer­tains de leurs di­ri­geants, dont Fran­çois Hol­lande et An­ge­la Mer­kel? En mai, j’ai en­fin re­çu un mail de son avo­cat, Ben Wiz­ner, me confir­mant que Snow­den me ré­pon­drait à Mos­cou et qu’au-de­là de l’en­tre­tien, je pour­rais même pas­ser un peu de temps (trois jours en­tiers, pour être pré­cis) avec lui et ain­si évo­quer son quo­ti­dien de ré­fu­gié po­li­tique. De­puis son ar­ri­vée sur le sol russe le 23 juin 2013, le fu­gi­tif n’est ja­mais res­té aus­si long­temps en com­pa­gnie d’un jour­na­liste. Par ailleurs, les dé­tails du ren­dez-vous de­meu­raient jus­qu’ici as­sez mys­té­rieux et j’ai at­ter­ri dans la ca­pi­tale russe sans sa­voir où et quand je fi­ni­rais par le voir. Les choses sont dé­sor­mais plus claires. Quand, l’an der­nier, Ed­ward Snow­den a fui les États- Unis pour Mos­cou après avoir sup­po­sé­ment dé­ro­bé une quan­ti­té as­tro­no­mique de se­crets d’état, on ra­con­tait à Wa­shing­ton qu’il ne pou­vait qu’être un agent des Russes. Mais pour avoir de­puis cô­toyé l’in­di­vi­du en ques­tion, cette ru­meur me semble im­pro­bable. C’est un vrai pa­triote – un pa­triote dé­çu, peut-être, mais un pa­triote tout de même. Une fois ar­ri­vé dans l’hô­tel, je prends place dans un fau­teuil du lob­by et j’ouvre un livre, comme ce­la me l’avait été de­man­dé. À 13 heures pré­cises, Snow­den ap­pa­raît, vê­tu d’un jean noir et d’un man­teau sport mar­ron, un gros sac à dos noir sur l’épaule. Il scrute l’es­pace un mo­ment mais ne m’aper­çoit que lorsque je me lève : « Où étiez-vous ? », me de­mande-t-il. Je lui montre sim­ple­ment ma place et lui ré­ponds : « Et donc vous bos­siez pour les ser­vices se­crets, c’est bien ça? » Il rit.

Une dé­gaine d’étu­diant en in­for­ma­tique Par­ve­nus dans la chambre qu’il a ré­ser­vée pour l’in­ter­view, il pose son sac sur le lit et re­tire sa cas­quette. Il est mince, voire sque­let­tique, et sur son vi­sage en lame de cou­teau pousse une jeune bar­biche. Il porte les lu­nettes rec­tan­gu­laires qu’on lui connaît. Sa che­mise bleu clair pa­raît bien trop grande pour lui, sa large cein­ture très ser­rée. Aux pieds, une paire de mo­cas­sins noirs. Il a la dé­gaine d’un étu­diant en mas­ter d’in­for­ma­tique. Snow­den n’est pas sans igno­rer les consignes dites de « sé­cu­ri­té opé­ra­tion­nelle » que l’on ap­plique dans le monde du ren­sei­gne­ment et qu’il ap­plique au­jourd’hui pour se pro­té­ger. Il change constam­ment d’or­di­na­teur et de compte mail. En ce mo­ment-même, dans la chambre, il re­tire la bat­te­rie de son ip­hone car il sait, grâce à son pas­sé dans le mé­tier, que c’est la seule ma­nière d’em­pê­cher la NSA de trans­for­mer à dis­tance l’ap­pa­reil – même éteint – en mi­cro. C’est en par­tie parce qu’il connaît quan­ti­té de tuyaux de ce genre que Snow­den a réus­si pour le mo­ment à res­ter libre. C’est aus­si parce qu’il évite les lieux mos­co­vites fré­quen­tés par les Amé­ri­cains et par les Oc­ci­den­taux en gé­né­ral. Mais il peut tout de même ar­ri­ver que cer­tains lo­caux l’iden­ti­fient : alors il les fixe en sou­riant et pose un doigt sur sa bouche. Le gar­çon a beau être l’ob­jet d’une traque in­ter­na­tio­nale, il n’en pa­raît pas moins dé­ten­du et en­joué, alors que nous par­ta­geons une piz­za que nous a mon­tée le room ser­vice. Il es­père un jour pou­voir re­ve­nir aux ÉtatsU­nis : « J’ai dit au gou­ver­ne­ment amé­ri­cain que je me por­tais vo­lon­taire pour al­ler en pri­son, à l’unique condi­tion que ce soit pour ser­vir une peine qui cor­res­ponde à la réa­li­té de mes actes. Mon sort me pré­oc­cupe moins que ce­lui des États-unis. Mais mon

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