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Jets pri­vés

GQ (France) - - Reportage -

or­mis les fu­sées Ariane 1 et 5 plan­tées à l’en­trée du Mu­sée de l’air voi­si­nant les pistes de l’aé­ro­port du Bour­get, rien n’ac­croche le re­gard aux abords du plus grand ter­mi­nal d’af­faires d’eu­rope. Der­rière l’en­ceinte grilla­gée, l’ave­nue qui longe ces han­gars construits dans les an­nées 1930 pour ac­cueillir les pre­miers avions ci­vils est qua­si dé­serte. Pas un pié­ton af­fai­ré, pas un pas­sa­ger grillant une ci­ga­rette en at­ten­dant d’em­bar­quer. Au Bour­get, per­sonne ne marche et sur­tout, per­sonne n’at­tend. Il est 7 heures du ma­tin. Le dé­fi­lé des grosses ber­lines com­mence. Elles tracent leur route dans un si­lence presque in­quié­tant, dé­barquent en un ins­tant leur oc­cu­pant à l’en­trée de l’un des huit FBO (Fixed Base Ope­ra­tor), ces ter­mi­naux pri­vés ex­clu­si­ve­ment ré­ser­vés aux jets pri­vés. Les chauf­feurs ont à peine le temps de re­fer­mer la por­tière que leurs pas­sa­gers sont dé­jà pas­sés sous le por­tique de sé­cu­ri­té et marchent sur le tar­mac en di­rec­tion de leur avion, mo­teur al­lu­mé, prêt à dé­col­ler. Cinq mi­nutes plus tard, l’aé­ro­port du Bour­get ne se­ra plus qu’une tache lu­mi­neuse, loin der­rière eux. Un rêve de flui­di­té et de ra­pi­di­té pour qui­conque a pous­sé son cha­riot à ba­gages dans la queue in­ter­mi­nable du pas­sage de sé­cu­ri­té de Rois­sy ou d’or­ly, sau­tillant d’une jambe sur l’autre sur la mo­quette bleue du Ter­mi­nal 2F pour en­le­ver ses chaus­sures, avant d’em­bar­quer avec une de­mi-heure de re­tard. Un rêve de pri­vi­lé­gié pour une in­fime frange de la po­pu­la­tion, mil­lion­naires, stars, PDG et ceux de leurs pré­cieux col­la­bo­ra­teurs qui peuvent y goû­ter. En avia­tion d’af­faires, l’heure de vol coûte au mi­ni­mum 2 000 €. Pour ce ta­rif, vous n’em­bar­que­rez que sur de pe­tits ap­pa­reils des­ti­nés à des tra­jets courts – 2 à 3 heures. Dès qu’il s’agit d’un vol long-cour­rier, la note s’al­longe : 100 000 à 200 000 € al­ler-re­tour se­lon la des­ti­na­tion, la di­men­sion de l’avion, le poids des

ba­gages. Le terme de jet pri­vé prend alors toute sa di­men­sion. Ces avions peuvent se­lon leur taille (lire en­ca­dré) être amé­na­gés comme de vé­ri­tables ap­par­te­ments, avec un salon, une chambre do­tée d’un lit king size, un bu­reau, une salle de bains et, pour les plus gros mo­dèles, une douche. Voya­ger en jet pri­vé est donc un « must » ab­so­lu, le signe ex­té­rieur de ri­chesse ul­time pour pré­tendre comp­ter au sein de «l’hy­per-élite ».

« Ne rien dire, c’est mon mé­tier » Ne dites pour­tant pas à Fran­çois Char­ri­tat, le di­rec­teur du Bour­get, que voya­ger en jet est ré­ser­vé à une clien­tèle de pri­vi­lé­giés. Tan­dis que nous en­ta­mons en­semble la vi­site de l’aé­ro­port, mé­ti­cu­leu­se­ment or­ga­ni­sée par son ser­vice de presse, il s’em­porte: « Il y a tel­le­ment de fan­tasmes au­tour du jet pri­vé, le grand pu­blic l’as­so­cie uni­que­ment aux mil­liar­daires ou aux rock stars. Il ne re­tient que le cô­té “bling bling”. En France, dès qu’on voit un petit avion, on se dit que ce n’est pas pour nous. Il y a une part d’en­vie, d’ai­greur, alors que c’est un for­mi­dable atout éco­no­mique. C’est créa­teur d’em­ploi. » On ai­me­rait le croire sur pa­role. Mais com­ment ne pas cé­der aux fan­tasmes dès lors que l’on aborde l’iden­ti­té des voya­geurs et leur mode de vie ? De­puis le toit de l’aé­ro­port, je contemple un Gulf­stream G650 (45 mil­lions d’eu­ros) ga­ré sur le tar­mac. Fran­çois Char­ri­tat, gê­né, ex­plique : « Je ne peux pas vous dire

à qui il ap­par­tient, nos clients tiennent à leur in­ti­mi­té. » Du bout des lèvres, il lâche : « Je crois que c’est un Amé­ri­cain. » En avia­tion d’af­faires, la confi­den­tia­li­té de­meure la règle ab­so­lue. Du per­son­nel au sol aux pi­lotes, en pas­sant par les trai­teurs, fleu­ristes, voi­tu­riers, dé­co­ra­teurs de jets, hô­tesses ou ste­wards, tous savent qu’un mot de trop vous conduit iné­luc­ta­ble­ment vers la porte. Dans ce sec­teur très lu­cra­tif – un plateau-re­pas est fac­tu­ré 200 € taxes com­prises au Bour­get et les pour­boires se dis­tri­buent à coups de billets de 50€ –, tout le monde semble frap­pé de mu­tisme, même lors­qu’il s’agit de connaître le me­nu ser­vi à bord. Dans le salon VIP d’uni­ver­sal Avia­tion, l’un des ter­mi­naux pri­vés du Bour­get, la di­rec­trice, une femme cha­leu­reuse à la pa­role ha­bi­tuel­le­ment fa­cile, ne dé­roge pas à la règle. Elle ânonne des ré­ponses d’une gé­né­ra­li­té dé­con­cer­tante sur les goûts et les ha­bi­tudes de ses clients. « Ne rien dire, c’est mon mé­tier, c’est pour ce­la que je suis en­core là ! », s’ex­cuse-t-elle. Pour sa­tis­faire notre cu­rio­si­té, elle pré­sente le livre d’or de l’ac­cueil. À l’in­té­rieur, les si­gna­tures de stars du ci­né­ma ou de la pop comme Me­ryl Streep, Sting, Har­ri­son Ford, Brit­ney Spears. Au dé­tour d’une page, on découvre la si­gna­ture d’un homme po­li­tique très connu. Elle blê­mit : « Vous n’en par­le­rez pas dans votre re­por­tage ? S’il vous plaît… » En France, cette omer­ta à une ex­pli­ca­tion : le « jet ba­shing », la vin­dicte po­pu­laire qui s’abat ré­gu­liè­re­ment sur le voya­geur de jet, au point qu’il pré­fère ca­cher son avion pri­vé comme une ma­la­die hon­teuse. Le per­son­nel po­li­tique en est sou­vent la pre­mière cible. D’alain Joyan­det, se­cré­taire d’état à la Coo­pé­ra­tion, épin­glé en 2010 pour l’uti­li­sa­tion coû­teuse d’un jet pri­vé (116500 €) en pas­sant par Ch­ris­tian Es­tro­si, se­cré­taire d’état à l’outre-mer contraint à de plates ex­cuses après avoir sau­té dans un jet aux frais du contri­buable en 2008

(138 000 €) pour ar­ri­ver à temps à un pot à l’ély­sée, tous peuvent té­moi­gner des ef­fets dé­sas­treux du jet pri­vé sur leur car­rière. Les pré­si­dents n’échappent pas au phé­no­mène. Après Ni­co­las Sar­ko­zy qui su­bit de vives cri­tiques pour les dé­penses oc­ca­sion­nées par l’achat d’un A330 sur­nom­mé « Air Sar­ko One », c’était au tour de Fran­çois Hol­lande, le jour même de sa vic­toire à l’élec­tion pré­si­den­tielle, d’ap­prendre à se mé­fier du jet. L’image du pré­sident « nor­mal » mon­tant dans un Fal­con 900 à Tulle pour se­rendre en fin de soi­rée à la Bas­tille à Pa­ris n’a pas plu à tout le monde. Les pi­lotes d’avia­tion d’af­faires ri­va­lisent d’ailleurs d’anec­dotes sur ces can­di­dats de gauche, voire d’ex­trême gauche qui, afin de ga­gner un temps pré­cieux au cours de leur cam­pagne, sautent dans un jet au Bour­get et ar­rivent of­fi­ciel­le­ment en train à leur des­ti­na­tion.

As­su­mer le cli­ché En re­vanche, il est plus éton­nant de consta­ter que le mi­lieu des af­faires pré­fère lui aus­si res­ter dis­cret sur ce qui fut long­temps un sym­bole de réus­site. «Je ne dis pra­ti­que­ment plus que je voyage en jet », ex­plique ce chef d’en­tre­prise qui em­prunte son petit Cess­na Ci­ta­tion deux fois par se­maine pour des vols in­traeu­ro­péens. « L’avion pri­vé vé­hi­cule une image cham­pagne et ca­viar qui in­quiète mes clients. Ils pensent que je fais trop de marges. » Les pro­prié­taires ou lo­ca­taires d’avions pri­vés re­fusent d’en par­ler pu­bli­que­ment. L’un d’eux, PDG d’une so­cié­té agroa­li­men­taire, confie : « Vous ima­gi­nez quand les gens vont al­ler ache­ter mes pro­duits au su­per­mar­ché et qu’ils vont se sou­ve­nir de moi dans mon jet! Même pour les ac­tion­naires, ce n’est pas l’image que je veux don­ner. » Cette at­ti­tude est par­ta­gée par les grands pa­trons fran­çais des so­cié­tés co­tées au CAC 40. De Fran­çois Pi­nault (Fal­con 7X) en pas­sant par Ber­nard Ar­nault (Bom­bar­dier BD 700 Glo­bal Ex­press) ou Mar­tin Bouygues (Bom­bar­dier), tous voyagent dans leur jet per­son­nel ou ce­lui de leur en­tre­prise. Pour­tant, vous ne

trou­ve­rez au­cune pho­to d’eux po­sant fiè­re­ment de­vant leur avion : ce signe ex­té­rieur de ri­chesse se­rait de très mau­vais goût. Seul le PDG de Fiat Ch­rys­ler, Ser­gio Mar­chionne, connu pour être un « cas­seur de codes », laisse en­tre­voir sa vie en jet. Dans l’avion de la com­pa­gnie, qui le mène chaque se­maine de De­troit à Tu­rin, en pas­sant par Chi­ca­go, et de nou­veau Tu­rin, il… ne tra­vaille sur­tout pas. Le jet, « c’est son temps libre, ra­conte l’un de ses proches col­la­bo­ra­teurs, ci­té par Le Monde. Il y dort bien sûr, mais il peut éga­le­ment jouer aux cartes avec des cadres, qu’il n’hé­site pas à in­vi­ter à l’ac­com­pa­gner… » Mais en pé­riode de crise, per­sonne n’est à l’abri du « jet ba­shing », même les di­ri­geants de mul­ti­na­tio­nales et même chez nos voi­sins an­glo-saxons. Aux États-unis, en 2008, les PDG des trois constructeurs au­to­mo­biles amé­ri­cains Ford, Ge­ne­ral Mo­tors et Ch­rys­ler, avaient ain­si pro­vo­qué un tol­lé gé­né­ral en ar­ri­vant en jet pri­vé à Wa­shing­ton pour plai­der une aide d’ur­gence de 25 mil­liards de dol­lars de­vant le Con­grès. Quoi­qu’en dise le di­rec­teur du Bour­get, les fan­tasmes sus­ci­tés par le jet pri­vé ne sont pas dé­nués d’un fond de réa­li­té, par­ti­cu­liè­re­ment lorsque l’on se penche sur le mode de vie des pro­prié­taires, ces mul­ti­mil­lion­naires et mil­liar­daires qui ne re­pré­sentent que 4 % des voya­geurs.

Be­soin urgent de KFC « Quand vous ache­tez un jet, c’est que vous n’avez au­cune li­mite », ex­plique un pi­lote de­puis dix ans dans l’avia­tion d’af­faires. Sous cou­vert d’ano­ny­mat et après de dis­crètes prises de contact, ce­lui que nous ap­pel­le­rons En­zo ac­cepte de ra­con­ter son quo­ti­dien aux cô­tés de ces pos­ses­seurs de jets, à la condi­tion ex­presse de mo­di­fier leurs na­tio­na­li­tés et les dé­tails de leurs voyages. À l’écou­ter, on découvre les ca­prices les plus ex­tra­va­gants. Il y a ce mil­liar­daire saou­dien qui en­voie son avion à vide de­puis Ge­nève jus­qu’en Égypte

1. Serge Das­sault mon­tant dans son jet. Le Fal­con 7X, pro­duit par sa so­cié­té, est l’avion d’af­faires pré­fé­ré des PDG. 2. Les Rol­ling Stones Keith Ri­chards et Ron Wood en mai 1979, l’avia­tion pri­vée cô­té rock. 3. En 2011, An­ge­li­na Jo­lie, qui a des lu­nettes et un bre­vet de pi­lote, em­barque seule pour un tour dans la cam­pagne an­glaise. Brad Pitt lui a of­fert son propre jet.

pour char­ger des ki­los de plats conge­lés pro­ve­nant d’un pres­ti­gieux res­tau­rant. Ou cette hé­ri­tière qui brûle trois tonnes de ké­ro­sène pour ga­gner une de­mi-heure sur un New York-pa­ris afin d’être à son ren­dez-vous au spa du Georges V. Ou en­core ce Russe dont la femme veut des cou­ver­tures Vuit­ton. Il af­frète son jet de­puis Mos­cou (35 000 € le vol) pour que la gou­ver­nante se charge des achats de ma­dame. Mais c’est aux cô­tés de la femme d’un ma­gnat du pé­trole du Golfe dont il fut le pi­lote at­ti­tré du­rant trois ans qu’en­zo a com­pris que les pro­prié­taires de jets vivent sur une autre pla­nète. « Pour elle, les dis­tances n’avaient plus au­cun sens. Elle par­tait le ma­tin de Pa­ris pour al­ler dî­ner à New York avec des amis et ren­trait le len­de­main. Elle vi­vait à New York, son fils de 10 ans à Ge­nève, son ma­ri à Do­ha. Elle pas­sait sa vie dans son jet (…) Elle en af­fré­tait même sou­vent un deuxième rien que pour ses va­lises. Je me sou­viens ain­si d’un Pa­ris-los An­geles à deux avions. Et hop, 200 000 € juste pour les ba­gages ! » En­zo et son co­pi­lote doivent se plier à toutes ses exi­gences : « Un jour en plein vol, l’hô­tesse vient me voir, on ar­ri­vait une heure plus tard à Mar­ra­kech, elle vou­lait un Ken­tu­cky Fried Chi­cken. J’ai dû ap­pe­ler l’aé­ro­port avec le té­lé­phone sa­tel­lite. Une li­mou­sine est ve­nue li­vrer le pou­let frit au pied de l’avion. Et là, elle a dit: “Je n’ai plus faim.” Elle vou­lait juste fri­mer au­près des co­pines qui l’ac­com­pa­gnaient. » Pour ces ca­pri­cieux pro­prié­taires, les pi­lotes ne sont sou­vent que des chauf­feurs, « des lar­bins », iro­nise En­zo : « Je crois qu’en trois ans, cette dame ne m’a adres­sé qu’une seule fois la pa­role. Le reste du temps, elle par­lait à sa gou­ver­nante qui me ré­per­cu­tait le mes­sage même si j’étais juste à cô­té. » Mal­gré tout, il re­con­naît, beau joueur : « Elle me ver­sait au mi­ni­mum 4 000 dol­lars de pour­boires par mois, uni­que­ment en cou­pures neuves. Elle ne tou­chait ja­mais des billets dé­jà uti­li­sés. » Elle mit aus­si fin du jour au len­de­main au contrat d’en­zo. « Un po­li­cier l’avait obli­gée à en­le­ver ses chaus­sures lors d’un pas­sage de sé­cu­ri­té : elle était cho­quée. Elle n’a pas com­pris que je ne sois pas in­ter­ve­nu. Elle était tel­le­ment vexée qu’elle a chan­gé de pi­lote. » Être trai­té comme n’im­porte quel voya­geur n’est pas ima­gi­nable pour ce type de clien­tèle. Dans le mi­lieu de l’avia­tion d’af­faires, la ques­tion des contrôles est presque aus­si ta­boue que l’iden­ti­té des pas­sa­gers. Per­sonne ne sou­haite ébrui­ter une réa­li­té bien peu so­ciale-dé­mo­crate : voya­ger en jet pri­vé s’est aus­si s’of­frir un ex­tra­or­di­naire passe-droit aé­rien. « On ne vous fait ja­mais en­le­ver vos chaus­sures, votre cein­ture », ex­plique un chef d’en­tre­prise ins­tal­lé dans son petit avion juste avant de dé­col­ler du Bour­get pour Rome. Quelques mi­nutes au­pa­ra­vant, il pas­sait la sé­cu­ri­té le té­lé­phone vis­sé à l’oreille en pleine conver­sa­tion, dé­clen­chant les alarmes sous l’oeil dis­trait du per­son­nel du ter­mi­nal pri­vé. Of­fi­ciel­le­ment,

les ter­mi­naux d’af­faires sont sou­mis à la même ré­gle­men­ta­tion que n’im­porte quel aé­ro­port. Of­fi­cieu­se­ment, pi­lotes et pas­sa­gers vivent tous les mêmes scènes : dans cer­taines struc­tures, au­cun doua­nier ou po­li­cier ne pointe le nez à l’ar­ri­vée d’un jet en pro­ve­nance de l’étran­ger. « Je peux vous dire que ré­gu­liè­re­ment les di­zaines de va­lises de ma cliente ne pas­saient même pas sous les rayons X, ex­plique En­zo. Ils ou­vraient le por­tail qui me­nait au tar­mac et on em­bar­quait tout. » Ja­cky Kar­pou­zo­pou­los, res­pon­sable de la CGT Douanes, confirme et dé­nonce cette in­éga­li­té de trai­te­ment : « Si vous voya­gez en jet, vous avez beau­coup moins de chances d’être contrô­lé que sur un vol grande ligne. Les moyens ont été concen­trés sur les grandes pla­te­formes. Et nous ne sommes plus suf­fi­sam­ment pré­sents sur les pe­tits aé­ro­ports. »

Un avan­tage dans les né­go­cia­tions Il y a aus­si cette dé­fé­rence dont font preuve les forces de l’ordre à l’égard de ces voya­geurs si pri­vi­lé­giés. Un an­cien doua­nier qui a long­temps of­fi­cié dans les pe­tits aé­ro­ports de la Côte d’azur ra­conte : « Si on com­mence à fouiller les poches des mil­liar­daires, on sait qu’ils vont se plaindre en haut lieu. Ce n’est pas bon pour le bu­si­ness. Et notre hié­rar­chie va nous tom­ber des­sus.» Ces contrôles « al­lé­gés » placent par­fois les pi­lotes et leur équi­page dans des si­tua­tions dé­li­cates, même si la conven­tion de Chi­ca­go les dé­douane de toute res­pon­sa­bi­li­té à l’égard des ba­gages de leurs clients. L’af­faire sur­nom­mée « Air Co­caïne » a ain­si bru­ta­le­ment rap­pe­lé à la com­mu­nau­té des pi­lotes que fer­mer les yeux sur les agis­se­ments de ces riches clients pou­vait com­por­ter des risques. Les trois pi­lotes fran­çais, ar­rai­son­nés en mars 2013 à bord d’un Fal­con 50 char­gé de 680 kg de co­caïne, sont soup­çon­nés de tra­fic de drogue et blo­qués en Ré­pu­blique do­mi­ni­caine. « Certes, une in­fime frange des voya­geurs de jets pro­fite des failles du sys­tème pour tra­fi­quer, mais c’est le prix à payer si l’on veut que l’éco­no­mie fonc­tionne. Nos chefs d’en­tre­prise ont be­soin d’huile dans les rouages pour ne pas perdre de temps dans les aé­ro­ports », ex­plique un pro­fes­sion­nel de l’avia­tion d’af­faires sous cou­vert d’ano­ny­mat. Ch­ris­tophe de Mar­ge­rie, le PDG de To­tal, au­ra payé le prix fort de ces voyages en jet à ré­pé­ti­tion. Le 20oc­tobre der­nier, le Fal­con 50 de la so­cié­té de lo­ca­tion Uni­jet qui de­vait le ra­me­ner de Mos­cou vers Pa­ris a per­cu­té un en­gin de dé­nei­ge­ment, le tuant sur le coup ain­si que les trois membres d’équi­page. Aus­si tra­gique que soit cet épi­sode, il ne dis­sua­de­ra per­sonne d’uti­li­ser cet ex­tra­or­di­naire ou­til de tra­vail qui offre une flexi­bi­li­té et un gain de temps trop pré­cieux pour les di­ri­geants d’en­tre­prises. En par­ti­cu­lier, ceux qui sou­haitent ga­gner des mar­chés dans les par­ties du monde mal des­ser­vies par les vols com­mer­ciaux. Bol­lo­ré, Bouygues, To­tal, Are­va, toutes ces en­tre­prises fran­çaises ont long­temps eu leur propre flotte dans les han­gars du Bour­get afin de dé­clen­cher des vols de der­nière mi­nute en di­rec­tion du con­tinent afri­cain où elles ont de nom­breux in­té­rêts. Au­jourd’hui, elles ré­duisent leurs coûts en louant leurs avions via des so­cié­tés pri­vées telles que Netjets, Das­sault Ser­vice ou Tag Avia­tion, mais l’en­jeu reste le même : il faut un jet pri­vé pour tra­vailler cor­rec­te­ment en Afrique. « Si vous êtes en train de né­go­cier un contrat à Abid­jan, vos in­ter­lo­cu­teurs ivoi­riens savent qu’il faut que vous soyez ab­so­lu­ment à 20 heures à l’aé­ro­port pour em­prun­ter le der­nier vol Air France. Alors, ils prennent leur temps. Ils pro­fitent du fait que vous pré­fé­re­riez évi­dem­ment ren­trer à Pa­ris le soir même. Ce­la leur donne un avan­tage sur vous… sauf si vous avez votre avion qui vous at­tend», m’ex­plique Pierre Du­val, un ex­pert en sé­cu­ri­té aé­rienne. Pour ces bu­si­ness­men sur­char­gés, le jet offre éga­le­ment toutes les ga­ran­ties de confi­den­tia­li­té. Ils peuvent tra­vailler, te­nir des réunions, alors que même la pre­mière classe des avions de ligne ne per­met pas la même dis­cré­tion. Au-de­là de l’as­pect pra­tique, l’image d’opu­lence et de réus­site que vé­hi­cule le jet peut consti­tuer un atout dans cer­tains pays. « Lorsque l’on veut conqué­rir des mar­chés, dé­bar­quer avec son jet est une fa­çon de mon­trer qu’on af­fiche une cer­taine am­pli­tude fi­nan­cière, bref, qu’on joue dans la cour des grands», conclut Pierre Du­val. C’est bien là tout le pa­ra­doxe du jet pri­vé : faire sa­voir aux per­sonnes du sé­rail que l’on en pos­sède un… tout en ca­chant aux non-ini­tiés que l’on voyage avec ! Le luxe su­prême de la li­ber­té ?

Sur un tar­mac amé­ri­cain se cô­toient les prin­ci­paux constructeurs du sec­teur : Lear­jet, Das­sault, Haw­ker et Gulf­stream.

Le cock­pit du Phe­nom 300 d’em­braer, un avion lé­ger (8 per­sonnes). Vi­tesse de croi­sière : 521 km/h. En bas, Jay Z, en route pour une confé­rence de presse dans son jet per­son­nel.

Le Gulf­stream G650, au-des­sus de l’ari­zo­na. Avec une vi­tesse de vol de 956 km/h, il est l’un des jets les plus ra­pides (et les plus luxueux) au monde.

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