Il était une fois l’open space, par Da­vid Abi­ker

Non aux bé­nis oui-oui

GQ (France) - - Sommaire -

Il est 19 heures. Vous al­lez par­tir et votre ma­na­ger vous de­mande de ré­di­ger une note pour le len­de­main 10 heures. Vous ne re­fu­sez pas, évi­dem­ment. Vous ai­me­riez dire non, mais ça vous est dif­fi­cile. Je me sou­viens d’une vieille pub du Cré­dit Lyon­nais qui exal­tait « le pou­voir de dire oui ». À l’heure des plan­nings char­gés, du sous-ef­fec­tif et du « j’aime ma boîte », on vou­drait dire non… mais on ré­pond oui. Le « ouisme », c’est ça. Vous au­rez beau vous cher­cher des ex­cuses, ce­lui qui ne sait pas dire non est au pro­fes­sion­na­lisme ce que le gar­çon fa­cile est à la séduction. De­man­dez-vous d’abord pour­quoi vous ac­cep­tez ce taf sup­plé­men­taire à des heures in­dues. Votre boss est-il un ty­ran? Êtes­vous si cer­tain que vous per­drez ce client si vous ne lui ré­pon­dez pas un sa­me­di ? Rien n’est plus sûr. En vé­ri­té, vos oui ré­vèlent non pas votre bonne vo­lon­té ou votre dis­po­ni­bi­li­té mais vos fai­blesses. Il y a en cha­cun de nous un be­soin d’être ai­mé et sé­cu­ri­sé. On ne dit pas non parce qu’on veut être ap­pré­cié, bien vu, bien no­té, par peur de dé­ce­voir mais éga­le­ment par peur de la ré­ac­tion qu’on va pro­vo­quer. Que pour­rait donc pen­ser mon boss si je lui dis que j’ai un dî­ner à 20 heures ? Alors, on fait sem­blant de vou­loir et en ac­cep­tant le dos­sier, on ac­cepte la frus­tra­tion qui va avec. Le pre­mier risque de dire oui tout le temps, c’est la dis­per­sion et la désor­ga­ni­sa­tion. On connaît le spé­ci­men d’as­sis­tant ca­ri­ca­tu­ré et mar­ty­ri­sé dans les sé­ries comme Mad Men ou À la Mai­son Blanche. C’est lui qui suit le pa­tron quand ce­lui-ci tra­verse les cou­loirs et l’open space dans un tra­vel­ling aus­si long que la liste des tâches qui l’obli­ge­ront à sa­cri­fier sa vie pri­vée... Un autre risque, c’est de pas­ser pour un faible. Le « ouisme » peut ra­pi­de­ment vi­rer au « bé­ni-oui-ouisme ». Le der­nier risque évi­dem­ment, c’est le burn-out.

Il existe des di­zaines de mé­thodes et de livres sur l’af­fir­ma­tion de soi. Les consul­tants parlent du dé­ve­lop­pe­ment de « l’as­ser­ti­vi­té ». Soit la ca­pa­ci­té à s’ex­pri­mer et à dé­fendre ses droits sans em­pié­ter sur ceux des autres. Plus con­crè­te­ment, dire non se tra­vaille. Pour Syl­vaine Pas­qual, coach et spé­cia­liste du plai­sir au tra­vail, « il faut sa­voir ex­pri­mer son re­fus avec gen­tillesse et consi­dé­ra­tion. On peut éven­tuel­le­ment ex­pli­quer pour­quoi, mais at­ten­tion à ne pas tom­ber dans la jus­ti­fi­ca­tion ex­ces­sive ou l’ex­cuse bi­don. » Une so­lu­tion peut être de mé­na­ger une porte de sor­tie en uti­li­sant une ques­tion : « Ça t’em­bête si je te ré­ponds la se­maine pro­chaine ? » Car il ne s’agit pas de dire non sys­té­ma­ti­que­ment. Vous ris­que­riez la faute pro­fes­sion­nelle. Néan­moins, mar­quer son re­fus de temps en temps aide à prio­ri­ser sa charge de tra­vail et à dé­li­mi­ter son ter­ri­toire pro­fes­sion­nel. À vous d’exis­ter, de vous po­ser en in­di­vi­du sa­chant res­pec­ter les autres et se faire res­pec­ter. Et d’ap­prendre à ac­cep­ter en re­tour les re­fus des autres. Dire non, c’est don­ner du prix à son taux ho­raire et à son sa­voir­faire. In fine, c’est ac­croître la va­leur de ses oui.

Êtes-vous cer­tain que vous per­drez ce client si vous ne ré­pon­dez pas un sa­me­di ?

Dire non, c’est se faire res­pec­ter de ses col­lègues (sur­tout les plus lâches).

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