Ar­naud Mon­te­bourg Sa nouvelle vie de bu­si­ness­man

À 52 ans, l’an­cien avo­cat et mi­nistre de l’éco­no­mie at­taque sa troi­sième vie. Désa­bu­sé (pro­vi­soi­re­ment ?) par la vie po­li­tique, voi­là qu’il a at­tra­pé le vi­rus des af­faires. Après une for­ma­tion de ma­na­ger très mé­dia­ti­sée, plu­sieurs pro­jets de créa­tion d’en

GQ (France) - - Sommaire - Bye-bye LA Po­li­tique ? Fa­brice Tas­sel (avec Fa­brice Rous­se­lot, à New York) Jean-fran­çois Ro­bert

Sir, can I take your ja­cket ? », in­ter­roge le gar­çon de salle qui ne l’a pas re­con­nu. Ar­naud Mon­te­bourg s’ar­rête : « Mais en­fin je suis fran­çais ! “Sir, can I take your ja­cket”, ré­pète-t-il dans un grand rire, en ap­puyant son ac­cent…. Bon qu’est-ce qu’on mange, j’ai une dalle ! » Le meilleur avo­cat du « made in France » opte pour un foie gras mi-cuit au vin rouge et épices, une pre­sa de porc ibé­rique, gnoc­chi et sal­si­fis, et quelques fro­mages (ca­mem­bert, chèvre, ro­que­fort). Eau pé­tillante, deux doubles ca­fés. Dans ce res­tau­rant avec vue sur la Bourse, l’an­cien mi­nistre de l’éco­no­mie et du Re­dres­se­ment pro­duc­tif af­fiche, à 52 ans, une mine dé­ten­due. En jean, les che­veux courts, mais sans les cernes qui en­ser­raient sou­vent son vi­sage pâle. « Je peux l’en­le­ver ? », de­mande-t-il en dé­si­gnant sa veste, avant de l’ac­cro­cher à la poi­gnée d’une porte-fe­nêtre. Pull sombre et che­mise blanche. Deux jours plus tôt, Car­los Ghosn l’avait convié à dé­jeu­ner. « On vous re­grette », lui a glis­sé le PDG de Re­nault-nissan. Pour un homme dont les vingt-six mois à Ber­cy ont été scan­dés par des passes d’armes avec plu­sieurs grands pa­trons (la fa­mille Peu­geot, Laksh­mi Mit­tal…), le com­pli­ment vaut de l’or. Et pour Mon­te­bourg, qui vi­vra pour la pre­mière fois de­puis 1997 sans man­dat po­li­tique à comp­ter du 25 mars – il quitte le conseil gé­né­ral de Saône-et- Loire –, la fré­quen­ta­tion des puis­sants ré­sonne comme le gage qu’il existe en­core. Le shoot du pou­voir ne s’ou­blie pas en un clin d’oeil. D’au­tant moins que de­puis sa mise à l’écart du gou­ver­ne­ment de Manuel Valls, fin août à la suite d’une tri­bune cri­tique à l’égard de la ligne éco­no­mique sui­vie, la moindre de ses dé­cla­ra­tions est scru­tée à la loupe.

Mé­tro, soi­rée, re­pos Alors il parle, dé­jeune, dîne, en­tre­tient son puis­sant ré­seau entre deux pauses dans son ap­par­te­ment du Xe ar­ron­dis­se­ment, quar­tier en­core po­pu­laire dans le­quel il vient d’em­mé­na­ger. « L’es­sen­tiel de ma vie consiste à ren­con­trer des gens », sou­pire ce­lui qui se dé­place dé­sor­mais en mé­tro – il ne pos­sède pas de voi­ture –, la tête

in­cli­née vers l’écran de son ip­hone 6 pour par­fois échap­per aux in­ces­santes sol­li­ci­ta­tions des voya­geurs. Les jour­nées ryth­mées par un staff tou­jours prêt à sa­tis­faire les dé­si­rs du mi­nistre, entre 6 h 30 et mi­nuit, sept jours sur sept ou presque, jus­qu’à ti­tu­ber d’épui­se­ment lors de cer­taines mon­da­ni­tés noc­turnes sont bien loin. Alors il en pro­fite pour sor­tir beau­coup : théâtre, ci­né­ma, concerts, soi­rées… N’était-il pas in­vi­té à la pen­dai­son de cré­maillère de l’écri­vain Em­ma­nuel Car­rère, l’au­teur du Royaume ? Il lit beau­coup de ro­mans et d’es­sais, mais presque plus les jour­naux. Sauf la presse éco­no­mique, seule à trou­ver grâce à ses yeux. Les Échos, no­tam­ment. Un signe de cette nouvelle vie d’en­tre­pre­neur qui s’ouvre à lui, en­ta­mée en no­vembre der­nier avec sa ren­trée très com­men­tée à l’ins­ti­tut eu­ro­péen d’ad­mi­nis­tra­tion des af­faires (In­sead) ? Pen­dant quatre se­maines, l’an­cien mi­nistre a sui­vi, à Fon­tai­ne­bleau, dans le 5e meilleur MBA au monde, se­lon le clas­se­ment du Fi­nan­cial Times (juste der­rière ceux d’har­vard, Stan­ford ou de la Lon­don Bu­si­ness School), une for­ma­tion de ma­na­ge­ment avan­cée lui per­met­tant d’ai­gui­ser ses fu­turs pro­jets.

Confé­ren­cier à Prin­ce­ton Mon­te­bourg n’est pas en­core en­tre­pre­neur. Rien n’est si­gné. Mais pen­dant cette phase de ré­flexion, il se fait tou­jours le chantre du « made in France ». Et pas n’im­porte où. À la mi-fé­vrier, il s’en­vo­le­ra vers Prin­ce­ton, une des plus pres­ti­gieuses uni­ver­si­tés amé­ri­caines, qui l’a in­vi­té sous le sta­tut de « se­nior vi­si­ting fel­low ». Après l’éco­no­miste Tho­mas Pi­ket­ty qui a triom­phé aux États-unis avec son best-sel­ler Le Ca­pi­tal au XXIE siècle (voir GQ n°78, août 2014) , voi­ci le « French mi­nistre » convié à dé­li­vrer ses lu­mières col­ber­tistes au seuil de sa troi­sième vie – après celles d’avo­cat et d’homme po­li­tique – au­près de l’élite éco­no­mique de de­main. Ar­naud Mon­te­bourg y a été in­vi­té par So­phie Meu­nier, une pro­fes­seur fran­çaise en af­faires pu­bliques et in­ter­na­tio­nales à la Woo­drow Wil­son School de l’uni­ver­si­té. « Je l’avais croi­sé dans le cadre de mes tra­vaux sur la France et la mon­dia­li­sa­tion, ex­plique-t-elle. Alors je me suis dit que ce se­rait une bonne idée de le faire ve­nir. Je l’ai contac­té et il était ra­vi. C’est une opé­ra­tion in­té­res­sante pour tout le monde. » Le 18 fé­vrier, il doit pro­non­cer le dis­cours prin­ci­pal du dî­ner ac­com­pa­gnant la confé­rence an­nuelle du Ju­lis-ra­bi­no­witz Cen­ter for Pu­blic Po­li­cy and Fi­nance, un centre de re­cherche sur la ma­cro-éco­no­mie as­so­cié à Prin­ce­ton. Le thème cette an­née ? « Fi­nance, in­éga­li­té et crois­sance à long terme. » Le len­de­main, c’est Lar­ry Sum­mers, l’an­cien pré­sident de Har­vard et an­cien se­cré­taire au Tré­sor de Bill Clin­ton, qui pren­dra la pa­role. La se­maine sui­vante, Mon­te­bourg se­ra à la dis­po­si­tion des élèves et des en­sei­gnants pen­dant quelques jours. Cô­té ré­mu­né­ra­tion, il se­ra sans doute loin des 100 000 € de la confé­rence de Ni­co­las Sar­ko­zy au Fo­rum Forbes, l’été der­nier au Con­go. « Ils me paient pour ce­la, dans les stan­dards d’une uni­ver­si­té amé­ri­caine », pré­cise Ar­naud Mon­te­bourg. Une fa­çon de rap­pe­ler que dans sa nouvelle vie de « Fran­çais nor­mal » (il évite soi­gneu­se­ment une for­mule si « hol­lan­daise »), l’ar­gent fait par­tie de la prise de risque. « Je n’ai plus que mes in­dem­ni­tés de conseiller gé­né­ral de Saône-et-loire jus­qu’en mars : 1 400 € men­suels. Voi­là, je suis pas­sé de 10000 à 1 400. » Il ne se plaint pas, bien sûr. Plu­tôt une fa­çon de mon­trer sa conscience de la va­leur de l’ar­gent, lui qui va dé­sor­mais de­voir le ga­gner seul. Face au dé­but de polémique sur le coût de sa for­ma­tion à l’in­sead (34 500 € hors taxes payés pour par­tie avec ses éco­no­mies per­son­nelles), Ar­naud Mon­te­bourg a in­di­qué qu’il avait sol­li­ci­té une bourse. Comme les 58 autres étu­diants, puisque cette école est fi­nan­cée avec l’aide des en­tre­prises. « J’ai quit­té la vie po­li­tique pro­fes­sion­nelle, mais je suis tou­jours sous une telle pres­sion, c’est dingue ! », s’ex­clame-t-il. Pas sûr que ce­la lui dé­plaise au­tant. Le 11 décembre, il ju­bi­lait en en­trant au rythme de « Prayer in C », le tube des Lilly Wood and The Prick dans une salle de la Mu­tua­li­té comble et bouillante. Des « Ar­naud pré­sident !, Ar­naud pré­sident ! », jaillis­saient même des bal­cons où des mil­liers de jeunes avo­cats l’écou­tèrent étriller à de­mi-mot la po­li­tique et L’ENA (qu’il a ra­tée) lors de la confé­rence Ber­ryer, cette grand-messe qui cé­lèbre chaque an­née les plus brillants té­nors de la jeune gé­né­ra­tion.

Les « my­thi­cal seven » Quelques se­maines plus tôt, le 3 no­vembre, il pé­né­trait dans les am­phi­théâtres en bois clair de l’in­sead. « Une vé­ri­table bouf­fée d’air pur pour s’ex­traire des dé­bats fran­co­fran­çais », cer­ti­fie Mon­te­bourg. Ra­con­ter son « Ad­van­ced Ma­na­ge­ment Pro­gramme » (AMP), suf­fi­rait presque à son bon­heur. Le bon­homme vibre, ses jambes tré­pignent. « Il a été bou­le­ver­sé par le ni­veau des per­sonnes qu’il a cô­toyées là-bas », lâche spon­ta­né­ment l’un de ses amis. D’ailleurs, il ne ta­rit pas d’éloges sur Ian Wood­ward, un Aus­tra­lien di­rec­teur de L’AMP, qui a tra­vaillé au­près de George Bush. « Bien sûr, lorsque j’étais élu, j’ai usé mon pan­ta­lon dans les en­tre­prises, mais je ne les connais­sais pas au­tant qu’au­jourd’hui. Le monde de l’en­tre­prise se mé­fie de la lu­mière, le monde des élus se mé­fie du se­cret », ad­met l’an­cien mi­nistre. À l’in­sead, dans le « Home group » de Mon­te­bourg (bap­ti­sé les « my­thi­cal seven » car il s’agis­sait du groupe n° 7) fi­gu­raient un Ir­lan­dais, pa­tron de la Pri­vate Equi­ty Stan­dard Bank (« la pre­mière banque d’afrique »), un Aus­tra­lien (« Un bro­ker

« Le monde de L’en­tre­prise se mé­fie de La Lu­mière. Le monde des élus se mé­fie du se­cret. »

[cour­tier, ndlr] de gé­nie), un di­ri­geant de fonds de pen­sion sud-afri­cain, et un Néer­lan­dais pa­tron d’une fi­liale D’EDF-GDF. Hor­mis une poi­gnée de fran­co­phones, au­cun des étu­diants, is­sus de 24 na­tio­na­li­tés dif­fé­rentes et de 32 sec­teurs éco­no­miques, ne connais­sait Mon­te­bourg. Ce qui en dit long sur l’in­té­rêt prê­té par le monde des af­faires à un des prin­ci­paux mi­nistres fran­çais. « Tout le monde avait réus­si sa vie mais vi­vait une rup­ture, cher­chait à se bâ­tir un des­tin: c’est exac­te­ment là où j’en suis », sou­ligne Mon­te­bourg. Dans chaque « Home group », les étu­diants ont ex­po­sé pen­dant un mois leur « per­so­nal lea­der­ship agenda », à charge pour cha­cun de cri­ti­quer ce­lui du voi­sin pour l’obli­ger à ré­flé­chir, cher­cher, s’amen­der par­fois. Entre 8 heures de cours théo­riques, dis­til­lés jus­qu’à 21 heures. Et com­men­cés à 7 heures par… du fit­ness. À la fin du cur­sus, chaque étu­diant ré­dige un do­cu­ment en an­glais. « Confi­den­tiel », coupe l’ex-membre du « my­thi­cal seven », qui semble au­tant ai­mer les an­gli­cismes que les « rrr » du pa­tois de Saône-et-loire qu’il roule en­core vo­lon­tiers. Le der­nier jour, comme les ga­mins au mois de juin, Mon­te­bourg a pos­té sur Twit­ter une pho­to de sa pro­mo. Le so­cia­liste reste se­cret sur le « per­so­nal lea­der­ship agenda » qui va gui­der sa troi­sième vie. « Le monde des af­faires est ré­gi par une pre­mière règle : ne par­ler que de ce qui existe », ex­plique un de ses proches, Ha­kim El Ka­roui, consul­tant de haut vol au ca­bi­net Ro­land Ber­ger et qui a oeu­vré sur le deal Al­stom au­près de Ber­cy. « Il m’a ap­pli­qué sa clause de confi­den­tia­li­té, je ne sais rien ! », as­sure le pro­fes­seur de droit Tho­mas Clay, un des meilleurs amis de Mon­te­bourg, qui pré­dit quand même « une forme de dé­mons­tra­tion po­li­tique, une his­toire en­tre­pre­neu­riale au­tour du made in France », un an après la promotion d’ar­mor Lux en ma­ri­nière. En dé­gus­tant des fro­mages fran­çais, Mon­te­bourg lâche deux in­dices : « Je se­rai cer­tai­ne­ment

« Je suis las­sé par la mé­dio­cri­té du per­son­nel po­li­tique. il y a beau­coup trop de dé­pu­tés, la moi­tié ne tra­vaille pas. »

un se­rial en­tre­pre­neur. J’ai plu­sieurs pro­jets en tête tous tour­nés vers l’ex­port, pour faire rayon­ner la France. » L’aven­ture pour­rait prendre la forme d’une sorte de « fa­brique d’en­tre­prises ». Soit un ré­seau per­met­tant à des so­cié­tés ex­cel­lant dans leur do­maine – mais trop « pe­tites » fi­nan­ciè­re­ment pour éclore – d’unir leurs forces. Une sorte de la­bo­ra­toire de com­pé­tences. L’une se si­tue­rait dans l’industrie du luxe, une des si­gna­tures de l’ex­cel­lence hexa­go­nale. Une autre dans le sec­teur de l’ima­ge­rie mé­di­cale, da­van­tage tour­née vers l’uti­li­té so­cié­tale.

Éco­no­mie avan­cée Alain Ma­rhic ap­prou­ve­rait sans doute ce mo­dèle éco­no­mique. Ce jeune en­tre­pre­neur fran­çais a créé en 2008 la marque de montres March LA.B. Fin juillet, alors qu’il se trouve à Biar­ritz, Ma­rhic re­çoit un ap­pel d’une de ses ven­deuses pa­ri­siennes : « Un mi­nistre est pas­sé à la bou­tique, il a ache­té une montre, il m’a don­né son nu­mé­ro, il veut te par­ler! » C’est Ar­naud Mon­te­bourg, qui a cra­qué pour le mo­dèle AM2 (AM pour Alain Ma­rhic et non pour… Ar­naud Mon­te­bourg) à quartz (395 €), au de­si­gn ins­pi­ré des an­nées Mad Men. Dès le len­de­main, Ma­rhic ap­pelle son nou­veau client et lui ra­conte l’his­toire de sa marque. « Il m’a lon­gue­ment écou­té, avec beau­coup d’em­pa­thie. Fran­che­ment, avant ce n’était vrai­ment pas mon style d’homme po­li­tique, mais il m’a sur­pris. » « Si je peux vous ai­der, lui as­sure le mi­nistre de l’éco­no­mie. En tout cas je vais por­ter la montre quand je pas­se­rai à la té­lé ! » Ar­naud Mon­te­bourg fe­ra mieux : fin août, lors de la tra­di­tion­nelle fête de la rose de Fran­gy, chez lui en Saône-et-loire, il bran­dit sa fa­meuse cu­vée du Re­dres­se­ment pro­duc­tif (un vin de Rul­ly, dans les côtes cha­lon­naises) avec la Mar­chla.b au poi­gnet. Ré­sul­tat : « J’ai ven­du 30 montres à des clients qui ont re­pé­ré la AM2 à la té­lé ce jour-là ! », ju­bile le pa­tron. La volte-face d’alain Ma­rhic semble as­sez si­gni­fi­ca­tive de l’in­com­pré­hen­sion qui ré­git sou­vent ces deux uni­vers. Les cas de po­li­tiques s’étant aven­tu­rés sur les terres de l’en­tre­prise ne sont-ils pas ra­ris­simes ? On connaît les pro­jets de fonds d’in­ves­tis­se­ment d’un DSK, ou l’em­pire mi­li­ta­ro-in­dus­triel d’un Serge Das­sault. On se sou­vient plus va­gue­ment d’un Éric Bes­son, an­cien mi­nistre de l’im­mi­gra­tion sous Sar­ko­zy, en­tré dans une start-up spé­cia­li­sée dans les trans­ferts d’ar­gent, ou d’un Phi­lippe Vas­seur, ex-mi­nistre de l’agri­cul­ture, de­ve­nu ban­quier. Mon­te­bourg as­sure que sa fu­ture en­trée dans le monde de l’en­tre­prise est la « concré­ti­sa­tion d’un dé­sir an­cien ». Le projet prend sa source en 2012: « Lorsque j’ai dé­ci­dé de ne pas me re­pré­sen­ter aux élec­tions lé­gis­la­tives, je sa­vais qu’après mon ex­pé­rience mi­nis­té­rielle, j’ar­rê­te­rai de vivre de la po­li­tique. » Le ban­quier d’af­faires Arié Flack, ami de Mon­te­bourg, a ra­con­té au JDD l’avoir vu vi­brer en écou­tant Bill Clin­ton évo­quer un mo­dèle « d’homme de la re­prise éco­no­mique », lors de son dis­cours pour l’in­ves­ti­ture d’oba­ma à la conven­tion dé­mo­crate de 2012. A pos­te­rio­ri de son pas­sage à Ber­cy, ces confi­dences ré­sonnent étran­ge­ment. Ain­si, Ar­naud Mon­te­bourg a tra­ver­sé son ex­pé­rience mi­nis­té­rielle avec la cer­ti­tude qu’il y achè­ve­rait une étape im­por­tante de sa vie po­li­tique. Ce­la ex­pli­que­rait-il cette stra­té­gie de la prise de risque et du rap­port de force qu’il a éri­gée en qua­si « si­gna­ture », à l’exact in­verse de l’art de la syn­thèse de Fran­çois Hol­lande ? Peut-on croire que Mon­te­bourg a dé­fi­ni­ti­ve­ment pris ses dis­tances avec la po­li­tique ? « Chan­ger sa vie est un acte pro­fon­dé­ment ré­vo­lu­tion­naire, ré­pond-il énig­ma­tique et tout sou­rire. Or, ré­vo­lu­tion ne veut-il pas dire tour­ner au­tour de soi ? »

Le­çon de mar­ke­ting Il faut re­pas­ser par l’ex­pé­rience de l’in­sead pour ten­ter d’ap­pro­fon­dir cette nouvelle ob­ses­sion de Mon­te­bourg : ef­fec­tuer la syn­thèse entre l’éco­no­mie et la po­li­tique. Car, non, il n’en a évi­dem­ment pas fi­ni avec cette maî­tresse dé­vo­rante. Une autre piste, dis­crè­te­ment glis­sée : « Je ne veux plus vivre la po­li­tique en étant son es­clave. Je suis libre, je veux le res­ter. La po­li­tique ap­par­tient à tous les ci­toyens, ne plus en faire de fa­çon pro­fes­sion­nelle n’em­pêche pas que je prenne des po­si­tions po­li­tiques. Et l’en­tre­prise, c’est un moyen d’oeu­vrer pour le bien de mon pays, de me com­por­ter comme un ci­toyen en­ga­gé. » De son pas­sage à l’école de Fon­tai­ne­bleau il a re­te­nu une phrase du pro­fes­seur Alvarez, qui en­sei­gnait l’es­pa­gnol : « Les bu­si­nes­se­men n’existent pas, seuls les “bu­si­ness po­li­ti­cians” comptent. » L’art de la po­li­tique au ser­vice des af­faires, voi­là ce qui l’ex­cite au­jourd’hui. Dans son « home group », tous l’ont pi­lon­né de ques­tions sur un point pré­cis: son art du rap­port de force. Sa ca­pa­ci­té de pro­vo­ca­tion, sa mau­vaise foi bran­die pour l’in­té­rêt de la cause dé­fen­due, re­li­quat de ses huit d’an­nées comme avo­cat, ont pas­sion­né ces hommes dont le but est de convaincre des clients et non des élec­teurs. L’ex­pé­rience d’ar­naud Mon­te­bourg les a d’au­tant plus in­té­res­sés que ces hommes d’af­faires de très haut ni­veau consi­dèrent le plus sou­vent les po­li­tiques comme des « pup­pets », par­fois amu­santes mais à leurs yeux in­ef­fi­caces. L’an­cien dé­pu­té so­cia­liste, de son cô­té, se sou­vient sur­tout des le­çons de mar­ke­ting. « Ce­la fait long­temps que je m’y in­té­resse, bien sûr.

Au fond, c’est une science qui pose a même ques­tion qu’en po­li­tique: com­ment ras­sem­bler les gens ? » Ce cours, il ne l’a pas ai­mé, il l’a «ado­ré ». Car ain­si va l’an­cien dé­pu­té so­cia­liste: ce qu’il a vé­né­ré hier peut vite se con­su­mer dans une cri­tique bru­tale, et ce qu’il découvre est né­ces­sai­re­ment ex­tra­or­di­naire. Même si avec la po­li­tique, le mo­ment est à la dis­tance plu­tôt qu’à la rup­ture, la vio­lence de son pro­pos est stu­pé­fiante : « En po­li­tique, il n’y a pas de règles. Tout est dé­loyal, tout est men­songe. C’est la jungle. Dans l’en­tre­prise il y a des règles et de la loyau­té, si­non ce­la ne fonc­tionne pas et la sanc­tion est im­mé­diate », as­sène-t-il, des ac­cents fé­roces plein la bouche. Ou en­core: « Je suis las­sé par la mé­dio­cri­té du per­son­nel po­li­tique, le cor­po­ra­tisme, la pa­resse in­tel­lec­tuelle. Il y a beau­coup trop de dé­pu­tés, la moi­tié ne tra­vaille pas. » À l’in­verse, « le monde éco­no­mique est em­preint d’in­no­va­tions, de re­cherche de chan­ge­ment. Il faut créer une nouvelle école de la po­li­tique, une sorte d’in­sead pour fu­turs di­ri­geants po­li­tiques. La po­li­tique est l’école de l’ar­ro­gance, l’éco­no­mie celle de l’hu­mi­li­té. » On croi­rait lire un slo­gan de cam­pagne.

L’in­con­nue 2017 L’ani­mal po­li­tique est tou­jours là, c’est une évi­dence. Et s’il re­vient, il ne se­ra plus ques­tion de vivre « in­com­pris par mes chefs », de re­vivre un Ber­cy qu’il qua­li­fie de « che­min de croix. » Il aime ré­pé­ter que pour être ad­mis à l’in­sead, il a dû se sou­mettre à « un 360 feed­back », soit une ana­lyse à 360 de­grés de son par­cours pro­fes­sion­nel : « Je me voyais mal de­man­der à mes N+1, le pré­sident de la Ré­pu­blique ou le Pre­mier mi­nistre. » Jean-louis Bef­fa, l’ex-pa­tron de SaintGo­bain, l’an­cien mi­nistre de l’éco­no­mie Thier­ry Bre­ton, dé­sor­mais à la tête d’atos, ou Louis Sch­weit­zer, an­cien pa­tron de Re­nault et com­mis­saire gé­né­ral à l’in­ves­tis­se­ment, les ont donc rem­pla­cés. Par­mi les ac­quis de son bi­lan à Ber­cy, Mon­te­bourg peut d’ailleurs se van­ter d’avoir fait chan­ger d’avis de nom­breux grands pa­trons. « Beau­coup étaient très scep­tiques, ad­met Ha­kim El Ka­roui, fin connais­seur du CAC 40, mais Mon­te­bourg en a re­tour­né beau­coup en un an, en pre­nant les dos­siers un à un, en s’in­ves­tis­sant à 200 %, en lan­çant le « made in France ». De nom­breux grands di­ri­geants lui sont re­con­nais­sants d’avoir po­sé la ques­tion de l’ave­nir de l’industrie fran­çaise. » Thier­ry Man­don, le se­cré­taire d’état à la Ré­forme de l’état et à la Sim­pli­fi­ca­tion, qui a ren­con­tré Mon­te­bourg à Sciences Po en 1986, ren­ché­rit: « Il a réus­si à ré­ins­tal­ler la né­ces­si­té d’une po­li­tique in­dus­trielle dans l’agenda po­li­tique, sans rompre avec la base de l’élec­to­rat de gauche. Peu de mi­nistres ont un bi­lan comme le sien. » Ca­pi­ta­li­ser son bi­lan po­li­tique dans une aven­ture en­tre­pre­neu­riale qui pour­rait elle-même pro­duire des ef­fets pour

l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2017 : tel se­ra le dé­fi de Mon­te­bourg pour cette an­née. Avec l’am­bi­tion de créer les condi­tions d’un re­tour triom­phal en po­li­tique ? « Non, non, conteste un de ses amis. Il ne s’agit pas de re­ve­nir mais de réus­sir! Ar­naud doit veiller à ce que son projet n’ait pas un dé­faut on­to­lo­gique : ap­pa­raître comme une simple brique de son par­cours po­li­tique. Com­ment des in­ves­tis­seurs s’en­ga­ge­ront-ils s’ils pensent que dans un an il s’est en­vo­lé vers la conquête de l’ély­sée en 2017 ? ». Un autre de ses proches l’aver­tit : « Il ne doit plus être dic­té par l’émo­tion : le Mon­te­bourg im­pré­vi­sible, ama­teur de bons mots, sou­cieux de la mise en scène de soi, in­dé­pen­dant voire per­so, doit dis­pa­raître s’il veut réus­sir. » Mais bien ma­lin ce­lui qui peut pré­dire où en se­ra la gauche lorsque la cam­pagne s’em­bal­le­ra dé­but 2016. Des proches de Mon­te­bourg sont per­sua­dés qu’en l’éjec­tant hors du jeu po­li­tique fin août, Manuel Valls a com­mis une er­reur ma­jeure. L’ex­pli­ca­tion de l’épi­sode est pas­sion­nante, d’ailleurs deux livres sont en préparation sur le divorce de ces per­son­na­li­tés qui in­car­naient l’aile gauche et l’aide droite du PS. « Leur al­liance du prin­temps, lors du re­ma­nie­ment, pour pous­ser Hol­lande sur la touche était in­tel­li­gente. Dé­sor­mais Valls va cou­ler avec le pré­sident. Et qui res­te­ra en me­sure de contrer la droite et l’ex­trême droite ? Ar­naud », es­père un de ses plus fi­dèles par­ti­sans. D’autres pensent que Valls a froi­de­ment éloi­gné Mon­te­bourg pour avan­cer seul, puisque peu de monde à gauche croit dans un sur­saut de Fran­çois Hol­lande. Bref, la po­li­tique n’a pas fi­ni d’oc­cu­per Mon­te­bourg. « Mais at­ten­tion, il peut être com­pli­qué de faire de la po­li­tique et des af­faires en même temps. Son calendrier est ser­ré », sou­ligne Ha­kim El Ka­roui.

La veste pa­triote Si le chef d’en­tre­prise Michel Pi­lo­quet, un des plus an­ciens fi­dèles et amis de Mon­te­bourg, admire « cette pro­gres­sion par phase de rup­ture, l’en­tre­prise après la po­li­tique et le mé­tier d’avo­cat, comme un al­pi­niste qui cherche une nouvelle voie », il pointe une fra­gi­li­té chez « Ar­naud » : « une forme de naï­ve­té à ap­pré­hen­der le vice. Or, des in­ves­tis­seurs pas for­cé­ment scru­pu­leux vont tour­ner au­tour de lui, c’est évident. Il va de­voir bien s’en­tou­rer, c’est cru­cial. » Thier­ry Man­don ré­sume : « Ar­naud est une for­mi­dable start-up po­li­tique qui a réus­si son pre­mier tour de table au mi­nis­tère du Re­dres­se­ment pro­duc­tif, et qui veut dé­sor­mais de­ve­nir une grande industrie. Or, c’est tout le pro­blème de la France : peu de boîtes de­viennent de grandes in­dus­tries. » Sous forme d’une start-up ou d’une mul­ti­na­tio­nale, le « made in France » se­ra en tout cas dé­fen­du. Pour la séance pho­to de GQ, Mon­te­bourg est ar­ri­vé avec ses cos­tumes sous le bras. Après quelques images, il in­ter­rompt le pho­to­graphe, la mine gour­mande : il ouvre sa veste et, de part et d’autre de sa che­mise blanche, ap­pa­raissent un pan bleu ma­rine sur la gauche et un pan rouge sur la droite. « C’est ma veste “Pa­triote”, un mo­dèle unique des­si­né par Smuggler, une marque fran­çaise ! », ju­bile-t-il. Et de confier que lors­qu’il était en­core au gou­ver­ne­ment il a con­vain­cu un nou­veau client de se rendre chez Smuggler : Fran­çois Hol­lande.

« Le mon­te­bourg im­pré­vi­sible, sou­cieux de La mise en scène de soi et per­so doit dis­pa­raître s’il veut réus­sir. » un proche

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