2010

Des­pentes ob­tient le prix re­nau­dot pour son 6e ro­man.

GQ (France) - - L'interview -

quand ils en trouvent un. Sur le tour­nage de je ren­con­trais des tren­te­naires payés au Smic, avec une vraie qua­li­fi­ca­tion, une vraie ex­pé­rience… Il y a vingt ans, si tu bos­sais dans le ci­né­ma, tu pou­vais payer ton loyer et par­tir en va­cances. Les choses ont beau­coup chan­gé, même pour ceux qu’on consi­dère comme pri­vi­lé­giés, alors pour les autres…

« Xa­vier a tou­jours été un connard de droite, ce n’est pas lui qui a chan­gé, c’est le monde qui s’est ali­gné sur ses ob­ses­sions. »

VD : Pour moi, le pas­sage de l’an 2000, ça a été an­non­cé par l’en­goue­ment col­lec­tif pour Phi­lippe Mu­ray, le trou­peau chan­geait d’en­clos. Des dé­cla­ra­tions qui étaient im­pen­sables, sont de­ve­nues par­fai­te­ment nor­males et to­lé­rables. Beau­coup de gens se sont dé­com­plexés. Je me si­tue spon­ta­né­ment à gauche, tou­jours, mais par­fois je me de­mande pour­quoi. Quelle pen­sée de gauche me nour­rit au­jourd’hui ? Je ne sais pas… En ani­mant « Ce soir (ou ja­mais) » tu dois t’en rendre compte… Les concepts pa­raissent bons, mais c’est comme s’ils avaient été dé­vi­ta­li­sés. Et puis, la droite a ex­plo­sé, tou­jours en ex­pli­quant qu’elle ne pou­vait s’ex­pri­mer nulle part, mais on en­tend qu’elle. Par­tout. Et ça donne le sen­ti­ment que toute ten­ta­tive de pen­ser l’éco­no­mie au­tre­ment qu’ul­tra-gore est une dé­ma­go­gie dé­bile. Les ré­formes éco­no­miques les plus idéo­lo­giques, ve­nues de droite, de­viennent, ma­gi­que­ment, des dé­ci­sions qua­si im­ma­nentes – il se­rait fou de pen­ser dif­fé­rem­ment du trou­peau. Et qui­conque pro­teste est at­tar­dé. Les médias sont à fond là-de­dans. Lors des manifs contre le ma­riage gay, c’était ma­ni­feste : il fal­lait in­vi­ter leurs re­pré­sen­tants par­tout, à toute heure, les faire s’ex­pri­mer à fond. Quand il y a des manifs contre la ré­forme du ré­gime des re­traites, je n’ob­serve pas la même fo­lie mé­dia­tique pour les re­pré­sen­tants syn­di­caux. Il y a une fas­ci­na­tion mor­bide en­vers l’ex­trême droite. On a vu Éric Zem­mour pen­dant cinq ans tous les sa­me­dis soir sur France 2. Il a été construit par le ser­vice pu­blic sans per­sonne en face pour le contre­dire.

Ce n’est pas seu­le­ment la France qui a chan­gé. Toi aus­si. Tu n’es plus la même que celle qui écri­vait Baise-moi ou Les Jo­lies Choses ? VD : Je ne crois pas être une re­né­gate, pour au­tant. Je suis d’ac­cord avec toutes les per­sonnes que j’ai été. Mais je ne suis pas très at­ta­chée à mes iden­ti­tés suc­ces­sives… J’ai beau­coup chan­gé et j’aime chan­ger. Je ne ré­siste pas. Il y a des gens qui ap­pré­cient leur per­son­nage, qui ne veulent pas bou­ger. Moi, j’adore chan­ger de pays, men­ta­le­ment ou phy­si­que­ment… je sais que je suis une fille ti­mide, alors qu’avec l’al­cool, je n’étais pas au cou­rant. J’ai dé­cou­vert que j’étais une ti­mide qua­si pa­tho­lo­gique à 30 ans, et j’ai dû m’adap­ter.

Tu ne bois plus, OK, mais est-ce que tu te drogues en­core ?

VD : Si un peu mais… vrai­ment peu en fait. Pour moi, la drogue est un sport ex­trême. Il faut un corps de jeune pour que ce soit drôle. Je me drogue en­core par­fois pour dan­ser toute la nuit… mais je ne vais pas dan­ser toutes les se­maines !

Et pour écrire ? Tu avais af­fir­mé avoir écrit Les Jo­lies Choses en quatre jours sous coke. Je n’y ai ja­mais cru d’ailleurs.

VD :

Pour­tant, c’était vrai !

Tu n’as pas été ten­tée de re­com­men­cer ?

VD : La coke, pour écrire, ça marche au tout dé­but où tu en prends. Après, ça te fait un autre ef­fet… En­suite, tu te contentes d’en prendre pour faire ta vais­selle… Quand tu écris Baise-moi à 23 ans et que ça marche, tu te dis que tu pour­rais te faire un ar­gent fou. Écrire En­cule-moi, Douche de Sperme… Prendre une at­ti­tude do­mi­na­trice, jouer la meuf des­troy de salon. Faire ce qu’on at­tend de toi et voir si l’ar­gent rentre… Mais si tu te de­mandes qui tu es vrai­ment, tu fais autre chose.

Tu as chan­gé mais tu n’as pas re­nié la femme que tu as été : femme de mé­nage, pros­ti­tuée, ac­trice por­no, strip­tea­seuse…

VD : Non, je ne re­nie rien, ni d’avoir écrit Baise-moi, ni au­cun de mes livres… Tu peux chan­ger sans être obli­gée d’avoir honte de l’étape d’avant. Toutes ces per­sonnes que j’ai été de­meurent proches de moi. Même si je sens que, dans ma fa­çon d’en­trer chez Taillevent, je ne suis pas du tout la même per­sonne qu’au­tre­fois.

Chan­ger de mé­tier, c’est ça qui nous fait chan­ger ? Si tu tra­vaillais en­core dans un peep-show, comme dans Les Chiennes sa­vantes, tu se­rais dif­fé­rente ?

VD : Le fait d’être écri­vain c’est épa­nouis­sant, super gra­ti­fiant… Alors que mes co­pines qui sont res­tées dans des bou­lots liés au sexe ac­cu­mulent des

ex­pé­riences très dures. Sur­tout si elles tra­vaillent de nuit. Tu ne peux pas dire ce que tu fais dans ta fa­mille ou à tes proches, tu as l’im­pres­sion de ne pas t’en sor­tir alors que tu pen­sais ne faire ce mé­tier que pour un temps. Ça t’écrase. Ça peut être plai­sant à 25 ans, mais après 40, c’est plus rare… Alors qu’écri­vain, fran­che­ment, tu peux conti­nuer jus­qu’à 95 ans. C’est gé­nial. Tout le monde dit que tu as de la chance, tu fi­nis par le croire.

Autre ci­ta­tion : « Les an­nées 1990, c’était la dé­cen­nie de l’ac­cès au suc­cès de la cul­ture un­der­ground. » Tu es bien pla­cée pour le dire d’ailleurs.

VD : Ar­dis­son, Ca­nal+ et Les In­ro­ckup­tibles ont fonc­tion­né comme une porte d’en­trée. Je suis pas­sée à « Nulle Part Ailleurs », en 1994 et der­rière, on a ven­du 50 000 exem­plaires de Baise-moi. Ap­pa­rem­ment, le pu­blic était prêt à ache­ter un livre qui s’ap­pelle Baise-moi. Il vou­lait un truc dé­ver­gon­dé, rock. Et ça a été vrai au même mo­ment pour les NTM et le rap en gé­né­ral, Ta­ran­ti­no, Cro­nen­berg ou Lynch. Tout à coup, ces films hors norme mais super bien pro­duits et super bien dis­tri­bués ont trou­vé leur pu­blic. Ça a du­ré dix ans.

« On dit tou­jours que le rock est une af­faire d’hommes, mais on dit tou­jours plein de conne­ries. »

VD : Dans les an­nées 1980, les filles n’étaient pas lé­gion dans le rock : il y avait Ly­dia Lunch, Poi­son Ivy… Même dans les concerts, on était plu­tôt mi­no­ri­taires et c’était agréable. Pra­tique, même – beau­coup de mecs et peu de meufs, ma­thé­ma­ti­que­ment ça aug­mente tes chances de cou­cher avec les mecs qui t’in­té­ressent. Et puis les riot grrrls du hard­core amé­ri­cain sont ar­ri­vées. L7, Bi­ki­ni Kill, Babes in Toy­land, Hole ou Tribe 8… elles ont chan­gé la donne, et c’était un mo­ment gé­nial.

Tu ou­blies Ja­nis Jo­plin, Ch­ris­sie Hynde, Pat­ti Smith…

VD : Ça, c’est les an­nées 1970… Mais es­saie de trou­ver une gui­ta­riste meuf. Une la­bel ma­na­ger ? Une cri­tique rock ? Le mi­lieu du rock a quand même une pe­tite ten­dance ho­mo­sexuelle re­fou­lée, un plai­sir de la non-mixi­té. Ça a été une école de la vi­ri­li­té pour beau­coup de gar­çons. Un mi­lieu qui a été as­sez an­dro­gyne à un mo­ment don­né grâce à des per­son­na­li­tés comme Da­vid Bo­wie ou Ig­gy Pop. Et puis dans les an­nées 1980, ça, c’est re­bur­né. Je ne me plains pas, hein ! Qui se plain­drait de Lem­my de Motö­rhead ?

Et qu’ont-elles en com­mun, les filles qui aiment le rock ?

VD : C’est sou­vent des chau­dasses et des dé­fon­cées quand même… Non, j’exa­gère, il y avait sans doute des meufs prudes qui ai­maient le rock mais di­sons qu’elles n’étaient pas ma­jo­ri­taires. C’est un mi­lieu où il y a beau­coup de mecs. Donc on était quelques-unes à avoir com­pris que c’était un bon mi­lieu pour nous. Je suis trop jeune pour avoir connu les grou­pies des an­nées 1960 mais j’ai quand même croi­sé des col­lec­tion­neuses qui avaient un beau ta­bleau de chasse. Il y avait une fas­ci­na­tion pour la cé­lé­bri­té certes, mais sur­tout pour le ta­lent. Fi­na­le­ment, elles fai­saient ce que beau­coup de mecs avaient en­vie de faire sans se l’avouer : su­cer le chan­teur ou le gui­ta­riste.

Tu penses que le rock fonc­tionne sur l’ho­mo­sexua­li­té re­fou­lée ?

VD : Oui, c’est super-phy­sique et su­per­sen­suel le rock. C’est de là que naît la ten­sion. Ça me pa­raît dif­fi­cile, y com­pris pour un mec, de ne pas dé­si­rer Bo­wie, Jag­ger ou Ig­gy Pop. Après l’as­su­mer c’est autre chose…

À 35 ans, tu as an­non­cé que tu étais de­ve­nue les­bienne. Tout le monde a trou­vé ça na­tu­rel. On ima­gine mal un homme, en­core moins un écri­vain dé­cla­rer tout à coup : « Je suis de­ve­nu ho­mo­sexuel ». Com­ment t’ex­pli­que­rais-tu ça ?

Gas­par Noé a tout de même réus­si à cho­quer beau­coup de monde avec Ir­ré­ver­sible.

VD : Oui, il y a le grand Gas­par Noé. Mais lui, c’est vrai­ment le chef. Il est to­ta­le­ment à part. Pas seu­le­ment parce que c’est un gé­nie… Oui, Ir­ré­ver­sible, clai­re­ment c’est la der­nière fois où les gens se sont un peu em­paillés sur un film…

Je note que quand tu parles de scan­dale, ça reste cir­cons­crit au sexe.

VD : Non, un film sur l’es­cla­va­gisme, la re­li­gion… Ou sim­ple­ment un film sur les Noirs, peut faire scan­dale. Par exemple, à la sor­tie des avant-pre­mières et des pro­jec­tions presse de Bande de filles, le film de Cé­line Sciam­ma, il y avait beau­coup de dis­cus­sions in­tenses. Qu’un film sur une bande de jeunes filles noires soit réa­li­sé par une ci­néaste blanche po­sait pro­blème à cer­tains et à cer­taines. Mais la presse n’a pas re­layé cette polémique, donc c’est res­té confi­den­tiel. Pas de scan­dale, c’est le mot d’ordre du ci­né­ma fran­çais.

Dans Bande de filles, les per­son­nages sont pré­sen­tés comme des guer­rières. Tu aimes les guer­rières, toi ?

VD : Non, c’est pas vrai­ment mon truc. Et puis, je pense que quand tu t’es ta­pé deux ou trois guer­rières, tu t’aper­çois qu’elles sont juste casse-couilles.

Est-ce que le fait d’être de­ve­nue les­bienne a chan­gé ce re­gard ?

VD : Ça a chan­gé mon re­gard sur les hé­té­ros de ma­nière gé­né­rale, filles et gar­çons. Et ça, je ne m’y at­ten­dais pas. Par exemple, pen­dant dix ans je ne pou­vais plus lire un ma­ga­zine fé­mi­nin. Pas parce que les fé­mi­nins parlent des femmes hé­té­ro­sexuelles. Mais parce qu’ils ne parlent que de leur hé­té­ro­sexua­li­té. Dans les films, tu te rends compte que les hé­roïnes sont tout le temps dans des si­tua­tions de séduction en­vers les hommes. Tu as dé­jà en­ten­du par­ler du test de Be­ch­del, par exemple ? Ça consiste à re­gar­der si les per­son­nages fé­mi­nins ont des conver­sa­tions qui parlent d’autre chose que d’hommes du­rant un film, et il y a très peu de films qui passent le test de Be­ch­del. C’est ça qui t’a don­né en­vie de réa­li­ser

Qui est l’his­toire de deux filles qui de­viennent les­biennes.

VD : Non, c’est plus comme si on m’avait de­man­dé de le faire. Les pro­duc­teurs en avaient en­vie, et moi, j’étais de­ve­nue les­bienne entre-temps. Dès que j’ai pen­sé fille-fille : Béa­trice Dalle, Em­ma­nuelle Béart, ça me plai­sait à fond. En plus, quand bai­ser les­bien suf­fit à te faire in­ter­dire aux moins de 12 ans… c’est in­té­res­sant à sa­voir. Mais bon, j’aime bien voir des pe­tites cu­lottes dans les films. Et je ne te cache pas que, pour le pro­chain film que je fe­rai, j’es­saye­rai d’être un peu co­hé­rente avec moi-même.

Autre ci­ta­tion : « Pas­sé 40 ans, tout le monde res­semble à une ville bom­bar­dée. »

VD : J’ai 45 ans et l’âge est de­ve­nu mon ob­ses­sion. Il y a plein de gens, quand je les re­vois, c’est un choc. Pas tous, mais quand même, la vie c’est une suc­ces­sion de coups durs. Même les plus pri­vi­lé­giés su­bissent beau­coup de dé­cep­tions.

Pour­tant, les qua­dras n’ont ja­mais pa­ru aus­si jeunes. On a tous ga­gné dix ans par rap­port à la gé­né­ra­tion de nos pa­rents.

VD : C’est vrai, mais il n’em­pêche qu’une femme, même très belle, pas­sé 40 ans, elle a per­du une joie, une confiance qu’elle avait avant. Ça marche pa­reil pour les hommes. Ils jouent en­core aux pe­tits gar­çons, mais quelque chose est tout moi­si.

Au fond, ton livre ra­conte com­ment la gé­né­ra­tion X entre dans la nos­tal­gie. La nos­tal­gie du XXE siècle.

VD : À un mo­ment, ta jeu­nesse de­vient comme un membre fan­tôme. On ne veut pas croire à quel point on a chan­gé… Et ça gé­nère tout un bu­si­ness de la nos­tal­gie. Ça fait sans doute ça à tous les gens qui ont connu des chan­ge­ments d’époque forts. Mon ro­man est un ro­man sur la nos­tal­gie, alors que je ne crois pas être quel­qu’un de très nos­tal­gique.

Ça m’a d’ailleurs beau­coup éton­né de ta part.

VD : J’ai peut-être sen­ti ça au­tour de moi. Ça fait bi­zarre d’avoir connu un monde qui n’existe plus. Cette im­pres­sion que les gens de ta gé­né­ra­tion sont les seuls à s’en sou­ve­nir. Que les plus jeunes sont pas­sés to­ta­le­ment à autre chose. Par exemple, mes pa­rents étaient syn­di­ca­listes tous les deux, et quand j’en­tends au­jourd’hui des dis­cus­sions au­tour du tra­vail, je me dis que leur monde a dis­pa­ru. Ils avaient une confiance en leur force col­lec­tive qui n’existe plus dans les classes la­bo­rieuses.

Chan­teuse, écri­vaine et poé­tesse, Lunch est une fi­gure de l’un­der­ground newyor­kais. Elle ap­pa­raît dans Mu­tantes, un film de Des­pentes (2011).

Prix de Flore en 1998, ce ro­man de Des­pentes a été adap­té au ci­né­ma par Gilles Pa­quet-bren­ner en 2001, avec Ma­rion Co­tillard et… Sto­my Bug­sy !

Son pre­mier ro­man, qui ré­vèle comme écri­vain cette an­cienne dan­seuse de peep-show, alors ven­deuse en li­brai­rie. C’est une dé­fla­gra­tion !

Palme d’or à Cannes en 2013, ce film de Ke­chiche met en scène Léa Sey­doux et Adèle Exar­cho­pou­los en amou­reuses pas­sion­nées.

Ci­néaste ra­di­cal, Noé, 51 ans, est l’au­teur de bombes ci­né comme Ir­ré­ver­sible avec le couple Cas­sel/bellucci (2000), ou En­ter the Void (2010). Terme in­ven­té par les so­cio­logues amé­ri­cains pour dé­fi­nir la gé­né­ra­tion des en­fants des ba­by-boo­mers. C’est auss

Re­par­ti bre­douille de Cannes, ce film réa­li­sé par Bo­nel­lo en 2011 ( Saint Laurent, 2014) ra­conte le quo­ti­dien de pros­ti­tuées au tour­nant du XXE siècle, à Pa­ris.

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