GOOGLE GLASS LE FU­TUR À COURTE VUE Vincent Glad

Bide com­mer­cial re­ten­tis­sant, les lu­nettes connec­tées si sou­vent raillées re­tournent à l’ate­lier. Mais pour­quoi tant de haine ? Ce spé­cia­liste de la culture web, au­jourd’hui ins­tal­lé à Ber­lin, écrit pour GQ ou Slate.fr. Il en­seigne le jour­na­lisme web à l

GQ (France) - - Coulisses -

De­puis des dé­cen­nies, on court après le fu­tur. Et, à chaque fois, il nous file entre les doigts. Nous rê­vions de voi­tures vo­lantes, on a eu des voi­tures élec­triques. Nous at­ten­dions les ro­bots in­tel­li­gents, on a eu des ta­blettes. En 2012, le fu­tur s’est in­car­né dans les Google Glass, ob­jet de science-fic­tion de­ve­nu réa­li­té dans un la­bo de la Si­li­con Val­ley. Le fu­tur fe­rait de nous des hu­ma­noïdes ca­pables de par­ler à In­ter­net et de fil­mer le monde avec nos lu­nettes connec­tées. Le 15 jan­vier, Google a an­non­cé la fin de la com­mer­cia­li­sa­tion des Google Glass, qu’on pou­vait ache­ter de­puis un an aux ÉtatsU­nis pour 1 230 €… ou moi­tié moins sur ebay. La firme pro­met de nou­veaux mo­dèles, à une date in­con­nue, sous la di­rec­tion de To­ny Fa­dell, l’un des pères de l’ipod. L’échec est néan­moins pa­tent. Entre 30000 et 50 000 paires seule­ment cir­cu­le­raient dans le monde. Dans le même temps, Apple a ven­du 70 mil­lions d’ip­hone 6. Le fu­tur qu’on nous an­non­çait, ce sont donc une poi­gnée de geeks se ba­la­dant dans les rues avec d’af­freuses lu­nettes, ré­pé­tant « OK, glass ».

Les Amé­ri­cains avaient trou­vé un sur­nom à ces ear­lya­dop­ters : les « Glas­sholes » (jeu de mot si­gni­fiant « trou du cul à lu­nettes »). Le de­si­gner Marc New­son a, quant à lui, com­pa­ré les Google Glass au Seg­way, cette trot­ti­nette gy­ro­pode, « fan­tas­tique tech­no­lo­gie sur la­quelle vous avez l’air d’un con ». L’échec des Google Glass est un cas d’école. Le fu­tur n’est pas que tech­no­lo­gique. Tant que les hu­mains sont de la par­tie, il faut com­po­ser avec eux. Et ils ne sont pas prêts. Google a ten­té d’importer dans la ci­té les règles de la vie on­line, où tout est en­re­gis­tré à tout mo­ment. Quand un por­teur de Google Glass entre dans un bar, il bou­le­verse l’ordre éta­bli, tra­hit la règle qui veut que ce qui se passe dans la vraie vie le reste (sauf dé­ro­ga­tion : prendre une pho­to avec son smart­phone dans un geste bien os­ten­sible). Même éteintes, les Glass sont une me­nace, car elles pour­raient très bien être al­lu­mées. Elles sont un pro­duit ar­ro­gant, qui im­pose sa tech­no­lo­gie aux autres. Une ar­ro­gance qui ne passe pas: la presse amé­ri­caine rapporte sans cesse de nou­velles agres­sions contre les por­teurs de ces lu­nettes.

Les lu­nettes connec­tées ne se conçoivent en so­cié­té que si les autres peuvent faire un « opt-out », c’est-àdire si­gni­fier qu’ils ne veulent pas être em­bar­qués dans cet In­ter­net où tout est ar­chi­vé. Google a dû pu­blier un guide pour ne pas être un « Glas­shole », avec des conseils de sa­voir-vivre pour pal­lier l’au­tisme so­cial de sa ma­chine : « De­man­dez la per­mis­sion avant de fil­mer / Res­pec­tez les autres / Pen­sez à les en­le­ver pen­dant un dî­ner ro­man­tique. » Trop tard, les Google Glass, dont le lan­ce­ment a coïn­ci­dé avec les ré­vé­la­tions d’ed­ward Snow­den, sont de­ve­nues le sym­bole de la so­cié­té de sur­veillance que le nu­mé­rique nous pré­pare et agres­ser un por­teur de Glass est presque de­ve­nu un geste po­li­tique. Google va de­voir avan­cer à pas de loup pour re­lan­cer ses lu­nettes à courte vue.

Google a dû pu­blier un guide pour ne pas être

un « Glas­shole ».

Avec des Google Glass, on avait presque l’air aus­si cré­tin que sur un Seg­way. Presque.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.