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GQ (France) - - Coulisses -

Afin de rin­gar­di­ser son ri­val Play­boy, qui se­lon Larry Flynt « ne pro­po­sait que des re­cettes pour pré­pa­rer le par­fait mar­ti­ni ou des conseils pour ache­ter la meilleure chaîne sté­réo », Hust­ler ouvre en no­vembre 1974 une brèche dans l’uni­vers co­di­fié de la pho­to de charme : pour la pre­mière fois, les mo­dèles dé­voilent leur in­ti­mi­té à des lec­teurs qui n’avaient jus­qu’ici vu ça que dans le se­cret de leur chambre à cou­cher : « Nous sa­vons tous que le sexe est la par­tie la plus éro­tique du corps d’une femme, confie Larry Flynt à GQ. La plu­part des gens consi­dèrent qu’un va­gin a plus de per­son­na­li­té qu’un vi­sage. Nous avons vou­lu le dé­mon­trer un ap­pa­reil pho­to à la main. »

Ra­cisme, avor­te­ment, pé­do­phi­lie, zoo­phi­lie, sca­to­lo­gie : entre les doigts des des­si­na­teurs de Hust­ler, les su­jets les plus sen­sibles et les plus crades sont trai­tés au ba­zoo­ka afin de faire vo­ler en éclats les ta­bous de l’amé­rique pu­ri­taine. Pour Larry Flynt, grand pro­vo­ca­teur de­vant l’éter­nel : « Les car­toons étaient une fa­çon très amu­sante de four­nir du sens dans le dé­bat so­cial. » Les ligues de vertu et cer­taines fé­mi­nistes ont beau hur­ler à l’ou­trage, Flynt ne bais­se­ra ja­mais la garde : « Nous avons réus­si à re­pous­ser les li­mites. Nous avons écrit l’his­toire. La pa­ro­die est dé­sor­mais re­con­nue comme une forme de li­ber­té de pa­role, elle est pro­té­gée par le pre­mier amen­de­ment ! » Et ce, au terme d’une sé­rie de pro­cès très mé­dia­tiques in­ten­tés à sa sul­fu­reuse pu­bli­ca­tion.

La li­ber­té d’ex­pres­sion a tou­jours été le che­val de ba­taille de Larry Flynt, qui a me­né ses croi­sades mé­dia­tiques des pages de Hust­ler jus­qu’aux chambres du Congrès amé­ri­cain. En pu­bliant des pho­tos vo­lées de Ja­ckie Ken­ne­dy nue, en ré­vé­lant la vi­déo du FBI pié­geant le construc­teur au­to­mo­bile John Delo­rean… Ou en of­frant 1 mil­lion de dol­lars à ce­lui qui ap­por­te­rait la preuve que le pro­cu­reur Ken­neth Starr – qui pour­sui­vait alors Bill Clin­ton pour le Mo­ni­ca­gate – avait une maî­tresse, Larry Flynt a tou­jours fran­chi la ligne rouge. « Je pense que la res­pon­sa­bi­li­té de la presse est avant tout de s’op­po­ser à l’hy­po­cri­sie. » Même si la fin ne jus­ti­fie pas né­ces­sai­re­ment les moyens : « Si­non on lé­gi­ti­me­rait les as­sas­si­nats », conclut-il, éton­nam­ment me­su­ré.

Avec ses la­pins cru­ci­fiés, ses femmes nues pas­sées dans un ha­choir à viande, ses pin-up qui s’ex­citent contre la Mai­sonB­lanche, et des ac­croches comme « L’aé­ro­bic donne de l’her­pès » ou « Lech Wa­le­sa sniffe de la coke », les unes les plus of­fen­sives de Hust­ler n’ont ja­mais rien eu à en­vier à notre Ha­ra-ki­ri na­tio­nal dans l’usage d’un mau­vais goût éle­vé au rang d’art. Si, par­mi les 486 cou­ver­tures de son ma­ga­zine, Larry Flynt ne de­vait en re­te­nir qu’une seule, ce se­rait celle d’août 1976 : « J’aime beau­coup la tête de cette femme sur­gis­sant d’une boîte à chaus­sures. Un jo­li vi­sage sor­ti de son em­bal­lage, qui se passe la langue sur les lèvres, sur­mon­té de l’ac­croche : “Gi­ving Head”. » Tra­duc­tion lit­té­rale : « don­ner une tête ». Mais en ar­got amé­ri­cain… « tailler une pipe ».

Le ma­ga­zine Hust­ler n’est plus au­jourd’hui qu’un maillon dans un em­pire por­no­gra­phique qui se dé­cline sur le Net, dans la pro­duc­tion de vi­déos, les strip-clubs ou les sex-toys, les­quels gé­nèrent au to­tal un chiffre d’af­faires an­nuel de près de 150 mil­lions de dol­lars. Du haut de la tour Flynt Pu­bli­ca­tions qui do­mine L.A., Larry reste zen face à l’éro­sion du mar­ché de la presse tra­di­tion­nelle : « Il y au­ra tou­jours des gens pour vou­loir lire leur ma­ga­zine pa­pier tran­quille­ment, en bu­vant un ca­fé le ma­tin. » Avant d’ajou­ter, pro­phé­tique : « Mais en termes de cir­cu­la­tion de masse, ses jours sont comp­tés. En re­vanche les ti­rages li­mi­tés vont pros­pé­rer. » Amen.

Woo­dy Har­rel­son dans Larry Flynt de Mi­los For­man (1996).

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