S tho­ma on PHI­LIPP

LA FRENCH Touch DE L'ÉCO­NO­MIE Tho­mas Phi­lip­pon

GQ (France) - - Enquéte -

dans son bu­reau en­com­bré de la new york uni­ver­si­ty (nyu), tho­mas Phi­lip­pon re­çoit, la va­lise tou­jours ou­verte sur la mo­quette. il re­vient d’une confé­rence du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI) et s’en­vole bien­tôt pour l’eu­rope. À cô­té de la fe­nêtre, trône une chaise longue en peau de vache com­man­dée sur in­ter­net et dont il croit se sou­ve­nir qu’elle a été fa­bri­quée au Mexique. il l’uti­lise pour « se re­po­ser un peu » quand son agen­da le lui per­met. Barbe de trois jours et oeil ma­li­cieux, ce­lui qui a eu 40 ans en mai der­nier ex­plique que sa plus grande fier­té est d’avoir re­çu à la fois le Prix du meilleur éco­no­miste eu­ro­péen de moins de 40 ans, et d’avoir rem­por­té un concours d’es­ca­lade pour les plus de 40 ans à Brook­lyn où il vit. et quand on lui de­mande pour­quoi, après des études à Po­ly­tech­nique puis une spé­cia­li­sa­tion en éco­no­mie à Pa­ris, il est pro­fes­seur as­so­cié de fi­nance à la très re­nom­mée stern school of Business de new york uni­ver­si­ty, Phi­lip­pon a cette for­mule ma­gis­trale : « si de plus en plus d’éco­no­mistes fran­çais sont à l’étran­ger, ce n’est pas tant parce que les meilleurs sont par­tis, c’est plu­tôt qu’en par­tant, on est de­ve­nus meilleurs. » C’est une ré­vo­lu­tion en VF qui se­coue les grandes uni­ver­si­tés amé­ri­caines : l’émer­gence d’une gé­né­ra­tion d’éco­no­mistes bien de chez nous qui ré­in­ventent leur dis­ci­pline et des­sinent une nou­velle ver­sion glo­ba­li­sée de l’éco­no­mie. sur la côte est, entre new york uni­ver­si­ty et Har­vard, trois Fren­chies se sont bâ­ti une for­mi­dable ré­pu­ta­tion. en­core in­con­nus du grand pu­blic, tho­mas Phi­lip­pon, Xa­vier Ga­baix et em­ma­nuel Fa­rhi font par­tie des 7 Fran­çais re­te­nus dans le pal­ma­rès des 25 éco­no­mistes de moins de 45 ans les plus pro­met­teurs éta­bli par le FMI en sep­tembre 2014. À lire Fi­nances et développement, le ma­ga­zine du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal, ils fa­çon­ne­ront l’éco­no­mie de de­main. Comme es­ther du­flo et em­ma­nuel saez (lire en­ca­drés), qui fi­gurent eux aus­si dans le pres­ti­gieux clas­se­ment et dont la no­to­rié­té a dé­jà fran­chi les cercles spé­cia­li­sés. outre-at­lan­tique, le phé­no­mène n’a échap­pé à per­sonne. Comme le sou­ligne leur pair Phi­lippe aghion, 57 ans, en­sei­gnant à Har­vard, « ce qui fas­cine mes col­lègues amé­ri­cains, c’est de voir un pays dont l’éco­no­mie va si mal pro­duire au­tant d’éco­no­mistes de qua­li­té ». en France, où le Prix no­bel vient de ré­com­pen­ser les tra­vaux de jean ti­role sur le pou­voir de mar­ché et de la ré­gu­la­tion, le dé­bat sur la fuite des ta­lents a re­sur­gi avec le pal­ma­rès du FMI. tho­mas Pi­ket­ty lui-même, dont Le Ca­pi­tal au XXIE siècle rencontre un suc­cès pla­né­taire, sou­ligne qu’« on ne peut pas se sa­tis­faire du fait que les meilleurs cher­cheurs fran­çais et eu­ro­péens s’exilent si sou­vent aux États-unis ».

aux États-unis, le Graal du Phd dif­fi­cile de lut­ter contre « la ma­chine ». les puis­santes uni­ver­si­tés amé­ri­caines poussent la culture de l’ex­cel­lence à l’ex­trême afin d’at­ti­rer la « crème de la crème ». Pour évo­quer ses condi­tions de tra­vail, Xa­vier Ga­baix, 43 ans, po­lo bleu clair et pan­ta­lon de co­ton, tend le bras et fait le tour­ni­quet sur sa chaise afin de si­gna­ler que trois prix no­bel tra­vaillent à son étage. il cite « l’es­prit du monde », cher à He­gel, sup­po­sé ve­nir se fixer à tra­vers l’his­toire en dif­fé­rents points de la pla­nète. « la phy­sique quan­tique dans les an­nées 1920, ce­la se fai­sait aux Pays-bas et en al­le­magne.

« un Éco­no­miste qui col­la­bore avec un mi­nistre en France, c’est

un ov­ni. »

au­jourd’hui, l’éco­no­mie se passe aux États-unis, af­firme-t-il, mais c’est aus­si parce que les facs ont su se don­ner les moyens d’être à ce ni­veau. en éco­no­mie, c’est un par­cours as­sez clas­sique que de ve­nir pas­ser son Phd ici. Moi, je l’ai fait à Har­vard en 1995 avant de pas­ser par le Mas­sa­chu­setts ins­ti­tute of tech­no­lo­gy (Mit), puis de ve­nir à new york. » « Phd » : trois lettres pour « doc­teur en Phi­lo­so­phie », un titre de no­blesse plus seule­ment ré­ser­vé aux phi­lo­sophes. Ce di­plôme, le plus éle­vé dé­cer­né par les facs amé­ri­caines, cor­res­pond à un doc­to­rat en France. À Har­vard, la quête du Graal im­pres­sionne tou­jours em­ma­nuel Fa­rhi. des « trois mous­que­taires de la côte est », il est sou­vent pré­sen­té comme le plus doué. taille de bas­ket­teur et phy­sique d’éter­nel étu­diant, il a dé­cro­ché à 16 ans le concours gé­né­ral de phy­sique et s’est clas­sé pre­mier au concours d’en­trée de Po­ly­tech­nique. il est en­suite en­tré à l’école nor­male su­pé­rieure où il pen­sait faire des maths mais s’est orien­té vers l’éco­no­mie après un cours d’in­tro­duc­tion pré­sen­té par da­niel Co­hen, qui l’a en­cou­ra­gé à « al­ler pas­ser quelque temps aux États-unis ». il a dé­bar­qué en 2001, a dé­cro­ché sa thèse en 2006 au Mit de Boston et est de­ve­nu l’un des plus jeunes pro­fes­seurs de Har­vard, où il concentre son tra­vail sur les ins­tru­ments fis­caux et mo­né­taires à mettre en place face aux crises sou­ve­raines. « j’ai eu un ti­ming un peu bi­zarre parce que je suis ar­ri­vé juste avant le 11-sep­tembre, ex­plique-t-il, mais j’ai res­sen­ti un vé­ri­table en­thou­siasme in­tel­lec­tuel. le pro­gramme d’un Phd, c’est très dif­fé­rent d’une thèse. Har­vard sé­lec­tionne une ving­taine d’étu­diants. C’est comme une pro­mo­tion qui suit des cours, fait de la re­cherche et ar­rive sur le mar­ché du tra­vail en­semble. »

l’in­fluence po­li­tique, un mar­ché concurrentiel les « graines de gé­nie » sont cou­vées du­rant tout leur cur­sus. on leur paie une bonne par­tie si ce n’est la to­ta­li­té de leurs études (entre 40000 et 50 000 € par an sui­vant les facs), on leur ré­serve les meilleurs en­sei­gnants. en­suite, tous se re­trouvent sur le « job mar­ket », un mar­ché du tra­vail pour les thé­sards qui dé­bouche gé­né­ra­le­ment sur un em­ploi de prof as­sis­tant. ils ne dé­cro­che­ront la fa­meuse « te­nure », qui as­sure le poste per­ma­nent, que si les textes de re­cherche qu’ils pu­blient se font re­mar­quer par la com­mu­nau­té aca­dé­mique. en re­tour, les jeunes pro­fes­seurs n’ont pra­ti­que­ment au­cune charge ad­mi­nis­tra­tive et dis­posent de moyens qua­si illi­mi­tés. s’or­ga­nisent aus­si très vite les cycles de sé­mi­naires et de confé­rences, au­tant d’oc­ca­sions pour ac­cen­tuer sa vi­si­bi­li­té tout en échan­geant avec les meilleurs spé­cia­listes. À nyu, le seul dé­par­te­ment de fi­nance en compte deux à trois par se­maine. « la den­si­té et le vo­lume des échanges sont bien plus im­por­tants qu’en France, com­mente Xa­vier Ga­baix, et puis don­ner un sé­mi­naire à tou­louse (où se trouve la School of Eco­no­mics de Jean Ti­role, ndlr) c’est com­pli­qué parce que pour beau­coup de gens, ce n’est pas simple d’al­ler à tou­louse. C’est plus fa­cile de se rendre à new york, Boston ou Chicago. » les ré­mu­né­ra­tions pèsent lourd, aus­si. À nyu, le sa­laire d’em­bauche des pro­fes­seurs as­sis­tants tourne au­tour de 130 000 € par an. À Har­vard, un en­sei­gnant du ni­veau d’em­ma­nuel Fa­rhi peut tou­cher entre 250 000 et 430 000 €. Par­fois plus. des sommes lar­ge­ment su­pé­rieures à la plu­part des meilleures écoles et uni­ver­si­tés en France, qui souffrent d’un manque de moyens évident, mais aus­si d’un manque de flexibilité. « il y a un mar­ché mon­dial des cher­cheurs et ils ne vien­dront dans tel ou tel éta­blis­se­ment que s’ils ont le meilleur en­vi­ron­ne­ment, ren­ché­rit em­ma­nuel Fa­rhi. en France, vous êtes contraints d’en­trer dans le cadre de contrats stan­dards, ceux de pro­fes­seurs d’uni­ver­si­té ou de maîtres de confé­rences. Cer­taines écoles sont obli­gées de bri­co­ler pour dénicher des com­plé­ments de sa­laires si­non elles ne pour­raient at­ti­rer per­sonne et sur­tout pas les stars mon­diales. » les trois Fren­chies re­con­naissent que la ques­tion de l’ar­gent n’est pas neutre, mais ils sou­lignent aus­si que le plus im­por­tant reste la va­lo­ri­sa­tion de leurs tra­vaux. Ce ne sont pas vrai­ment les pos­si­bi­li­tés dans le privé qui les at­tirent, mais la collaboration ac­tive avec le gou­ver­ne­ment et les ins­ti­tu­tions pu­bliques. de­puis long­temps, l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine a su in­té­grer les uni­ver­si­taires au pay­sage sans consi­dé­ra­tion po­li­tique. une forme de re­con­nais­sance ul­time qui per­met à de brillants cher­cheurs d’ac­cé­der à des postes clés. À l’image de Ben Ber­nanke et ja­net yel­len, l’an­cien pré­sident et de la nou­velle pré­si­dente de la ré­serve fé­dé­rale, la puis­sante Fed. Quelques jours avant notre en­tre­tien, em­ma­nuel Fa­rhi a ain­si re­çu un mail de na­raya­na ko­cher­la­ko­ta, le pré­sident de la ré­serve fé­dé­rale de Min­nea­po­lis, la troi­sième plus im­por­tante du pays. Cet in­fluent éco­no­miste amé­ri­cain de 51 ans est un « po­li­cy ma­ker » à wa­shing­ton qui dé­fend une po­li­tique mo­né­taire plus agres­sive et prône de ne pas re­le­ver les taux d’in­té­rêt tant que la re­prise n’est pas là. an­cien uni­ver­si­taire, il avait dé­ci­dé d’in­vi­ter Fa­rhi à un brains­tor­ming pour dis­cu­ter le concept de « se­cu­lar stag­na­tion » qui avance que la pla­nète est dans le pé­trin pour long­temps. le Fran­çais a po­tas­sé le su­jet avant de dé­bar­quer dans la vaste salle de réunion où a com­men­cé une in­tense

En juin 2014, le très sé­rieux

s’amuse du triomphe du Fran­çais en le pré­sen­tant sous la forme d’une ve­dette pour mi­di­nettes. Ses ana­lyses sur les in­éga­li­tés aux états-unis ont sou­le­vé un grand dé­bat sur la po­li­tique fis­cale du pays jusque dans les pages du new yor­ker (mars 2014). La cou­ver­ture an­glo-saxonne du livre de Tho­mas Pi­ket­ty,

L’ou­vrage s’est écou­lé à 450 000 exem­plaires aux états-unis. « c’est ca­pi­tal de Prendre

Part au dé­bat Pu­blic, de voir com­ment ré­gler

la crise. »

• ÂGE 40 ANS • si­tua­tion EN­SEIGNE à LA NEW York UNI­VER­SI­TY • Pu­bli­ca­tion Ca­pi­ta­lisme des hé­ri­tiers. la Crise fran­çaise du tra­vail (éd. SEUIL, 2007) Prix du meilleur jeune éco­no­miste de France en 2009, Tho­mas Phi­lip­pon s’est pen­ché sur l’évo­lu­tion des sal

• ÂGE 42 ANS • si­tua­tion

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