4 ans après fu­ku­shi­ma l’ombre des ya­ku­zas

La dé­con­ta­mi­na­tion et la re­cons­truc­tion de la cen­trale ont ré­vé­lé un se­cret bien ca­ché: au Ja­pon, les chan­tiers du nu­cléaire étaient aux mains de la pègre. Of­fi­ciel­le­ment, c’est ter­mi­né. Mais les ya­ku­zas ont-ils vrai­ment lâ­ché l’af­faire? Entre code d’honn

GQ (France) - - Reportage -

dans les va­peurs du bain ja­po­nais, des hommes au corps ta­toué de déesses et de carpes sa­crées se pré­lassent après une dure jour­née de tra­vail. Nombre d’entre eux sont is­sus de mi­lieux dé­fa­vo­ri­sés, des mar­gi­naux ou car­ré­ment des ma­fieux. Mais dans cette au­berge de Hi­ro­no, une ville si­nis­trée si­tuée à trente ki­lo­mètres de la cen­trale ac­ci­den­tée de Fu­ku­shi­ma et ha­bi­tée par une cen­taine d’ou­vriers de­puis presque quatre ans, ce­la n’est pas un pro­blème. « Ces gars tra­vaillent sur les chan­tiers de dé­con­ta­mi­na­tion ou dans la cen­trale de Fu­ku­shi­ma-daii­chi. Ils m’ap­pellent “ma­man” », dit en riant une em­ployée qui s’ac­tive en cui­sine avant le dî­ner. Che­veux en brosse bleus et jaunes, cette pe­tite femme éner­gique d’une cin­quan­taine d’an­nées, an­cienne te­nan­cière de bar dans un vil­lage de la zone in­ter­dite, n’est pas du tout in­ti­mi­dée par cette faune ta­touée à la ma­nière des ya­ku­zas, les membres des clans ma­fieux ja­po­nais. « Quand il y a des sou­cis, j’ap­pelle tout de suite leur so­cié­té et je leur de­mande de dé­ga­ger tous leurs em­ployés », lance la pa­tronne, Kei­ko Ka­ne­mu­ra, qui passe en coup de vent. Au Ja­pon, de­puis la nais­sance du nu­cléaire, une mul­ti­tude de so­cié­tés de sous-trai­tance contrô­lées par la pègre et com­mis­sion­nées par les ze­ne­kon (des géants de la construction) oeu­vrait au­tour et à l’in­té­rieur des cen­trales. Jouant un rôle d’in­ter­mé­diaires entre la po­pu­la­tion et le lob­by du nu­cléaire, les ya­ku­zas ont ser­vi, entre autres, de vi­trine pour l’em­bauche de la main-d’oeuvre bon mar­ché. Mais après la ca­tas­trophe nu­cléaire, les choses ont dû évo­luer. Le lien jus­qu’ici bien ca­ché entre l’atome et la pègre a été ré­vé­lé, for­çant le gou­ver­ne­ment et Tep­co – l’opé­ra­teur de la cen­trale Fu­ku­shi­ma-daii­chi – à faire du « mé­nage » dans ces partenariats. Dé­jà pous­sés à la clan­des­ti­ni­té par de nou­velles lois ré­pres­sives, les ya­ku­zas sont à pré­sent obli­gés de se ca­cher pour exer­cer le même tra­vail. Car comme la plu­part des villes ja­po­naises, Fu­ku­shi­ma a sa propre branche ma­fieuse. La ville est le fief de la Ma­ru­to-kai, su­bor­don­née à la Su­miyo­shi-kai – deuxième plus grosse or­ga­ni­sa­tion du pays –, qui compte une tren­taine de sous-groupes, ou ku­mi. Pour au­tant, trou­ver des in­ter­lo­cu­teurs s’af­fi­chant comme des ya­ku­zas reste un exer­cice com­pli­qué : il est plus pru­dent pour eux de se dé­fi­nir comme d’an­ciens membres de la pègre nip­pone.

Les li­qui­da­teurs de Hi­ro­no Dans la salle à man­ger de Kei­ko, le bruit des portes cou­lis­santes qui s’ouvrent et se ferment sans re­lâche an­nonce l’heure de pointe, 18 h 30. Des hommes de tous âges en sur­vê­te­ment et pan­toufles viennent se ser­vir

hasegawa vit dans le pe­tit port de yot­su­ku­ra et se dé­fi­nit lui-même comme « un yakuza de cam­pagne ». une erreur de jeu­nesse l’a obli­gé à se tran­cher les deux pe­tits doigts, le ri­tuel pour s’ex­cu­ser au­près de son chef de clan.

d’un pla­teau de riz, pois­son et soupe mi­so avant de s’at­ta­bler avec une bière, le re­gard vis­sé sur l’énorme écran plas­ma qui dif­fuse flash in­fos et jeux té­lé­vi­sés. « Je rentre, je mange, je dors. Mon tra­vail ? En­le­ver la terre dé­con­ta­mi­née dans les villages au­tour de la cen­trale de Fu­ku­shi­ma », dé­taille, en en­glou­tis­sant son re­pas, Ka­zu­ki T., ve­nu d’osa­ka, à 350 ki­lo­mètres à l’ouest. Puis il se lève, sa­lue la cui­sine du tra­di­tion­nel «Go­chi­so-sa­ma ! » (lit­té­ra­le­ment « mer­ci pour le fes­tin ») et ré­in­tègre sa chambre. At­ti­rés par les pe­tites an­nonces des en­tre­prises de sous-trai­tance du BTP, les ou­vriers de la dé­con­ta­mi­na­tion af­fluent à Hi­ro­no pour un sa­laire jour­na­lier d’en­vi­ron 13 000 yens (88 €), lo­ge­ment et re­pas com­pris. Cette an­cienne bour­gade d’agri­cul­teurs s’était dé­ve­lop­pée de­puis le dé­but des an­nées 1970 au rythme des in­ves­tis­se­ments du nu­cléaire le long de la nationale 6 la re­liant aux cen­trales de Fu­ku­shi­ma-daii­chi (F1) et Dai­ni (F2). C’est là que se si­tue le com­plexe spor­tif J-vil­lage, un centre d’en­traî­ne­ment de l’équipe nationale de foot, qui a été trans­for­mé, au len­de­main del’ac­ci­dent du 11 mars 2011, en base ar­rière des li­qui­da­teurs, les ou­vriers du nu­cléaire in­ter­ve­nant en cas d’ex­trême ur­gence. Le melt­down – ou fu­sion par­tielle – du coeur de trois des six ré­ac­teurs de F1 pro­vo­qué par le séisme et le tsu­na­mi du 11 mars 2011 a en­traî­né l’éva­cua­tion des 160 000 per­sonnes ha­bi­tant trente ki­lo­mètres au­tour de la cen­trale. L’ordre a été le­vé un an après, à Hi­ro­no, mais seule­ment 2 000 de ses 5000 ha­bi­tants ont ré­in­té­gré leur lo­ge­ment. Sur les flancs des mon­tagnes en­vi­ron­nantes, des ci­tés poussent comme des cham­pi­gnons. Hi­ro­no est de­ve­nue un haut lieu de la re­cons­truc­tion.

Snack, sa­ké et ka­rao­ké « À pré­sent, il y a plus d’ou­vriers que d’ha­bi­tants à Hi­ro­no ! Si on compte les tra­vailleurs de la cen­trale, de la dé­con­ta­mi­na­tion, des chan­tiers des nou­velles cen­trales ther­miques ou de lo­ge­ments pour les ré­fu­giés, ça fait beau­coup de monde », s’ex­clame le ma­ri de Mme Ka­ne­mu­ra qui di­rige une en­tre­prise de BTP avec son fils. As­sis au comp­toir d’un snack (sorte de cabaret-ka­rao­ké) de Hi­ro­no, il si­rote un sa­ké chaud après le tra­vail. Cet af­flux est une au­baine pour cette fa­mille qui tra­vaille de­puis long­temps dans la construction et l’hô­tel­le­rie. Mais la pré­sence d’en­vi­ron 3000 ou­vriers étran­gers à la ville n’est pas sans in­con­vé­nients. Mal­gré les ef­forts de re­tour à la vie nor­male – dé­con­ta­mi­na­tion, construction d’un su­per­mar­ché et d’un centre com­mer­cial d’ici à 2020 –, beau­coup d’an­ciens ha­bi­tants de Hi­ro­no re­chignent à co­ha­bi­ter avec des in­di­vi­dus dont la ré­pu­ta­tion pa­raît dou­teuse. Der­rière le comp­toir du snack, dé­co­ré de phal­lus en bois et de per­ruques, deux femmes d’une cin­quan­taine d’an­nées s’agitent pour ser­vir des sa­shi­mis de che­val et des bro­chettes à une ran­gée de tra­vailleurs du

dans la ville, si­tuée à 10 km de la cen­trale ac­ci­den­tée, la dé­con­ta­mi­na­tion de la terre (com­pres­sée dans de lourds sacs plas­tiques noirs) se pour­suit au mi­lieu des épaves de ba­teaux re­je­tées par le tsu­na­mi qui a sui­vi le séisme.

nu­cléaire fraî­che­ment ar­ri­vés. Si­tué à quelques mètres des bâ­ti­ments où logent les ou­vriers de Hi­ro­no, le snack Onba est rem­pli tous les soirs à par­tir de 19 heures. Les tau­lières ne sont pas de pre­mière jeu­nesse mais on vient sur­tout ici pour chan­ter entre co­pains et col­lègues. Pour les dis­trac­tions plus « sexy », il faut al­ler jus­qu’à Iwa­ki, à trente mi­nutes de voi­ture au sud. La ville de 326 000 ha­bi­tants a hé­ber­gé dans ses hô­tels des mil­liers d’ou­vriers et de ré­fu­giés au len­de­main de la ca­tas­trophe. « Les jeunes femmes pré­fèrent ha­bi­ter à Iwa­ki et tra­vailler dans les ca­ba­rets, ou à Ona­ha­ma, plu­tôt que de ve­nir à Hi­ro­no », ex­plique Sat­su­ko, l’une des ser­veuses du Onba. Jus­qu’à l’an­née der­nière, le quar­tier rouge de Ona­ha­ma, un port connu pour ses soa­plands – éta­blis­se­ments de bains où les hommes sont mas­sés jus­qu’à l’or­gasme –, était fré­quen­té par des ou­vriers lo­gés dans les au­berges à proxi­mi­té. De­puis le trans­fert des bases-vie à Hi­ro­no, la rue des soa­plands n’est plus guère ani­mée. « Cer­tains ou­vriers vont de temps en temps se dis­traire à Iwa­ki mais la plu­part pré­fèrent éco­no­mi­ser leur ar­gent », re­grette Sat­su­ko en pre­nant le mi­cro. Passe-temps fa­vo­ri des ou­vriers, le ka­rao­ké ne coûte que 200 yens (1,30 €) par chan­son. Les ha­bi­tués du Onba ont aus­si leur bou­teille éti­que­tée à leur nom et conser­vée der­rière le bar. Après quelques verres de sho­chu oyu­wa­ri – un al­cool de pa­tate douce di­lué avec de l’eau chaude –, la salle com­mence à s’ani­mer. Chants tra­di­tion­nels du pays ou rock des an­nées 1980 rap­pe­lant leur jeu­nesse, les hommes poussent la chan­son­nette, en­cou­ra­gés par les « vas-y ! » et les « bra­vo ! » de l’as­sem­blée.

un en­seigne of­fi­cielle « Ja­pa­nese ma­fia ! », crie un homme en nous mon­trant son torse ta­toué de fleurs de ce­ri­sier. Tête ra­sée, lu­nettes fu­mées et at­ti­tude crâne, les cinq co­pains as­sis sur le ta­ta­mi pour­raient être les par­faits ar­ché­types de l’ou­vrier yakuza. Pour­tant, rien n’est moins fa­cile que d’ob­te­nir des in­for­ma­tions, en­core moins des aveux clairs sur leur ap­par­te­nance à un ku­mi, ou clan ma­fieux. « Je suis ta­toué, mais je ne fais pas par­tie de ça», in­siste l’un d’eux en es­quis­sant avec son doigt une ci­ca­trice fic­tive sur sa joue. Par les temps qui courent, il ne fait plus bon se dire yakuza si on veut avoir du bou­lot. «Il y a beau­coup trop de contrôles de po­lice, sur­tout par ici. Toute per­sonne en lien avec des or­ga­ni­sa­tions ma­fieuses est fi­chée par le gou­ver­ne­ment, qui vé­ri­fie au ni­veau des ze­ne­kon à qui ils sous-traitent le tra­vail. Avant, on lais­sait faire mais main­te­nant si on nous dé­couvre, c’est la pri­son», dé­plore Seii­chi Ku­sa­no, qui di­rige une en­tre­prise de construction à Na­ra­ha, une ville voi­sine de Hi­ro­no. Cet an­cien yakuza de 35 ans à la car­rure de su­mo était, jus­qu’en 2011, le numéro deux d’iga­ri-ku­mi, un sous-groupe de la Su­miyo­shi-kai. Em­ployeur sous-trai­tant à la cen­trale de Fu­ku­shi­ma où il a tra­vaillé lui-même pen­dant des an­nées, il a ar­rê­té d’y en­voyer ses hommes à cause du dan­ger, mais aus­si pour ne pas se re­trou­ver sur la paille. « Je tiens à mes bons rap­ports avec les ze­ne­kon. De­puis l’ac­ci­dent nu­cléaire, j’ai choi­si de bos­ser dans la dé­con­ta­mi­na­tion et les tra­vaux de re­cons­truc­tion. J’ai donc dé­ci­dé de “dé­cro­cher mon en­seigne” », ra­conte Ku­sa­no. Dans le mi­lieu, « l’en­seigne » évoque l’or­ga­ni­sa­tion ou le ku­mi. Sans ku­mi, un homme n’est plus of­fi­ciel­le­ment consi­dé­ré comme un yakuza. Des sub­ti­li­tés de lan­gage et de lois qui peuvent pa­raître aber­rantes en Oc­ci­dent, mais qui sont lé­gion au Ja­pon, pays de l’être et du pa­raître où la pègre a bé­né­fi­cié d’un sta­tut qua­si-of­fi­ciel jusque dans les an­nées 1990. Elle compte en­vi­ron 80000 membres et 22 or­ga­ni­sa­tions cri­mi­nelles lis­tées par le gou­ver­ne­ment, dont les trois prin­ci­pales ont des bu­reaux avec pi­gnon sur rue. Dans le bu­reau, des em­ployés clope au bec trient les fac­tures des clients avec un sé­rieux tout ja­po­nais. Vê­tus de blou­son noir en la­tex brillant, les che­veux dé­co­lo­rés, ils sont tous is­sus de la ré­gion et ré­fu­giés à Iwa­ki.

La voie che­va­le­resque des bons sa­ma­ri­tains La ville de Na­ra­ha, à vingt ki­lo­mètres de la cen­trale, est tou­jours clas­sée « zone en pré­pa­ra­tion de le­vée d’in­ter­dic­tion de moins de 20 msv/an » (20 mil­li­sie­verts par an étant la li­mite d’ex­po­si­tion ra­dio­ac­tive au Ja­pon, norme sur­éle­vée après l’ac­ci­dent nu­cléaire), où l’on peut cir­cu­ler mais pas pas­ser la nuit. « Ku­sa­no, lui, ha­bite pour­tant tou­jours dans sa mai­son : il n’a ja­mais éva­cué, comme moi », sou­tient Hi­sao Ya­nai en en­trant par la porte cou­lis­sante. À son ar­ri­vée, les em­ployés le sa­luent avec ré­vé­rence d’un « oya­bun », ré­ser­vé au chef de clan. Ya­nai était le troi­sième et der­nier oya­bun d’iga­ri-gu­mi. Lé­gen­daire dans la ré­gion, cet homme de 68 ans est en­tré dans la pègre après avoir per­du son bras droit, sec­tion­né par une ma­chine quand il avait 16 ans. Après cin­quante ans de car­rière, dont trente-six pas­sés au trou pour des rai­sons qu’il tai­ra, Ya­nai a dis­sous son or­ga­ni­sa­tion après Fu­ku­shi­ma. N’ayant plus de ku­mi, il est donc à pré­sent aux yeux des au­to­ri­tés un « an­cien yakuza ». « J’avais fait de Ku­sa­no mon numéro deux. Mais, de­puis la ca­tas­trophe, tout a chan­gé : les gens ont per­du leurs terres. À pré­sent, il faut pri­vi­lé­gier la créa­tion d’un bon en­vi­ron­ne­ment de tra­vail et re­com­men­cer à zé­ro », confie-t-il en fu­mant une ci­ga­rette. Ku­sa­no, bras croi­sés, hoche la tête d’un air grave. En­fant ter­rible ca­pable de pendre ses pro­fes­seurs par les pieds dans la cage d’es­ca­lier, Ku­sa­no a été confié par ses pa­rents, en déses­poir de cause, à Ya­nai. Même si le ku­mi est li­qui­dé, ce der­nier reste pour lui un se­cond père, ce­lui qui lui a in­cul­qué des va­leurs. « Dans le mi­lieu, seule­ment un yakuza sur trois cents de­vient oya­bun », rap­pelle Ya­nai, qui a mis vingt-cinq ans à ob­te­nir ce titre. « Cer­tains ya­ku­zas ne le sont que pour l’ar­gent, d’autres s’at­tachent au nin­kyo­do », nuance-t-il. Le nin­kyo­do, la « voie che­va­le­resque », est un code d’hon­neur em­prun­té aux sa­mou­raïs de­puis le dé­but du XVIIE siècle qui dicte de pro­té­ger les plus faibles et de ne pas tou­cher aux ci­vils. En dé­pit des aléas des temps mo­dernes, peu fa­vo­rables au main­tien des

Pour les ou­vriers, af­fi­liés ou non à la ma­fia, soi­rée rime avec ka­rao­ké. an­cien yakuza de 35 ans, il a ren­du son « en­seigne » et di­rige une en­tre­prise de construction qui par­ti­cipe au chan­tier de dé­con­ta­mi­na­tion de la cen­trale.

À 24 ans, elle est mas­seuse à Ona­ha­ma. La ville, si­tuée à 60 km de la cen­trale, est la des­ti­na­tion « sexy » (ca­ba­rets, mas­sages) du coin. « il y a beau­coup trop de contrôles de po­lice par ici. main­te­nant, si on nous dé­couvre, c’est la pri­son. »

va­leurs d’hon­neur, les ya­ku­zas sont connus pour être les pre­miers à in­ter­ve­nir au­près des po­pu­la­tions en cas de dé­sastre. Ce fut le cas après le grand séisme de Kobe en 1995, où con­vois de nour­ri­ture et de cou­ver­tures mis sur pied par les ya­ku­zas sont ar­ri­vés sur le ter­rain bien avant les au­to­ri­tés. Après la ca­tas­trophe de Fu­ku­shi­ma, ce sont en­core eux qui ont pé­né­tré dans les villages de la zone in­ter­dite, ir­ra­diés et dé­vas­tés par le tsu­na­mi.

ma­fia un jour, ma­fia tou­jours À Na­ra­ha, Hi­sao Ya­nai ob­serve la vue mor­bide du haut du parc de Ten­jin Mi­sa­ki. Ja­dis connu pour ses ce­ri­siers en fleurs et ses sources ther­males, ce jar­din offre un pa­no­ra­ma sur une mer de sacs noirs s’ali­gnant sur la cam­pagne ra­sée par le tsu­na­mi. La dé­con­ta­mi­na­tion est presque ache­vée, mais les sacs de terre ra­dio­ac­tive, eux, res­te­ront à ja­mais. « Dans qua­rante ans, j’es­père qu’on pour­ra re­ve­nir à une vie plus simple, comme celle de nos pa­rents », lâche Ya­nai en re­mon­tant dans son Hum­mer jaune. Ba­sé à Iwa­ki, il fait des allers-re­tours quo­ti­diens à Na­ra­ha. Une route fa­ti­gante, sans cesse em­bou­teillée par les vé­hi­cules qui vont et viennent in­las­sa­ble­ment de la cen­trale. Le long de la nationale 6, il jette un coup d’oeil à la de­van­ture rouge de sa bras­se­rie, fer­mée de­puis le si­nistre, avant de s’en­ga­ger vers sa pro­prié­té, sur les hau­teurs de Na­ra­ha. « Je ne suis pas par­ti de chez moi dans les pre­miers jours de l’ac­ci­dent. J’ai ai­dé beau­coup de gens à éva­cuer », as­sure Ya­nai en sa­luant d’autres voi­sins ve­nus pas­ser un coup de ba­lai chez eux avant de re­par­tir vers leur lo­ge­ment pro­vi­soire. La mai­son de Ya­nai est gar­dée par trois chiens, un san­glier –emblème de son ku­mi – et une chèvre de la taille d’un po­ney. «Je viens tous les jours les nour­rir, par­fois, je passe la nuit ici quand j’ai trop bu », glisse-t-il en ou­vrant la porte sur un ours po­laire em­paillé gran­deur na­ture. La vieille mai­son ja­po­naise est un mé­lange de tra­di­tion et de kitsch où co­ha­bitent au­tel des an­cêtres, écrans plas­ma géants, sabres de sa­mou­raïs et pho­tos de cat­cheurs. Sans ou­blier d’in­nom­brables por­traits de caïds. Ya­nai a tout fait, de la drogue au jeu, en pas­sant par le business d’uni­formes nord-co­réens avec la Chine, où il était re­çu «comme un em­pe­reur » par la ma­fia lo­cale. « Je fais aus­si de la cal­li­gra­phie », ajoute-t-il en mon­trant fiè­re­ment des carpes des­si­nées à l’encre de Chine. Ya­nai s’est ins­truit seul pen­dant les trente-six ans pas­sés en pri­son. « Ré­par­tis en quatre fois », pré­cise-t-il en sor­tant son py­ja­ma de tau­lard of­fert par ses gar­diens. « Ils m’ap­pellent tou­jours pour al­ler boire un coup quand ils passent dans la ré­gion ! », dé­clare-t-il avec un large sou­rire. La po­lice, mal­gré la ter­reur que lui ins­pire ce per­son­nage à la gâ­chette fa­cile, fait tou­jours des rondes ami­cales. « Ils sont contents, ce­la fait dix ans que je ne suis pas re­tour­né en pri­son.» De­puis le 11 mars 2011, sa vie a bas­cu­lé mais il ne se plaint pas. « Je touche des in­dem­ni­tés de Tep­co et je fais des croi­sières », com­mente-t-il en mon­trant une pho­to de son ba­teau, un pe­tit bi­jou à 10 mil­lions de yens (70 000 €). Ya­nai oc­cupe de­puis la ca­tas­trophe le poste de conseiller au syn­di­cat de pêche et au bu­reau des ré­fu­giés de Na­ra­ha. « Ma femme a dé­mé­na­gé à To­kyo et ne re­vien­dra pas. La re­cons­truc­tion est la seule chose qui me mo­tive. Je dois pro­té­ger ma terre », conclut-il en re­fer­mant l’au­tel où trônent tous ses an­cêtres. De­puis la dis­so­lu­tion de son ku­mi, il ne par­ti­cipe plus aux grandes as­sem­blées de ya­ku­zas dans le pays comme ja­dis. Mais il vi­site tou­jours, de temps à autre, ses vieilles connais­sances : « Je reste yakuza dans l’âme. »

6 000 hommes pour fi­nir le sale bou­lot Dans une ruelle sombre de Yot­su­ku­ra, un port entre Iwa­ki et Hi­ro­no, les lam­pions rouges d’une pe­tite bras­se­rie sont en­core al­lu­més. Il est 23 heures et la ville dort. Dans l’ar­rière-salle, le pa­tron, Hasegawa, fi­nit les der­nières bou­teilles de sho­chu en com­pa­gnie de plu­sieurs de ses aco­lytes. « Mon ku­mi est tel­le­ment pe­tit qu’on n’a pas de ko­bun [ap­pren­tis] ! Nous sommes

Le port d’ona­ha­ma est cé­lèbre pour ses soa­plands, des bains où l’on pra­tique le mas­sage jus­qu’à l’or­gasme.

après le bou­lot, les ou­vriers fré­quentent les salles de jeux lo­cales, les pa­chin­kos, sou­vent liées aux ya­ku­zas.

« Je ne suis pas par­ti après l’ac­ci­dent.

J’ai ai­dé beau­coup de gens à éva­cuer. »

des ya­ku­zas de cam­pagne ! », rit Hasegawa en mon­trant d’un air go­gue­nard un diable ta­toué sur son gros ventre. Cette vieille connais­sance de Ya­nai ne ta­rit pas d’éloges sur ce­lui qui fait fi­gure de hé­ros de la re­cons­truc­tion dans la ré­gion. « Moi, j’ai par­ti­ci­pé à la construction de la cen­trale de Fu­ku­shi­ma. Main­te­nant, c’est mon fils qui y tra­vaille avec ses sous­trai­tants. On vit du nu­cléaire de­puis qua­rante ans. Mais Ya­nai, lui, est un si­nis­tré, sa terre a été ir­ra­diée ! Alors main­te­nant, c’est comme si on était les cô­tés pile et face d’une même pièce », beugle le oya­bun, bien émé­ché. Il lui manque les deux pe­tits doigts, qu’il a dû se tran­cher pour une erreur de jeu­nesse, comme le veut la cou­tume. De­puis l’ac­ci­dent, Hasegawa se consacre à son res­tau­rant fré­quen­té par les ou­vriers des chan­tiers. « C’est ma contri­bu­tion à leur bien-être ! », ar­ti­cule-t-il fiè­re­ment. « Quand les ré­ac­teurs ont com­men­cé à fondre, on est res­tés ici à pré­pa­rer des re­pas et à ai­der les gens grâce à un groupe élec­tro­gène. La ville était plon­gée dans le noir, il y avait de l’eau par­tout, même la mai­son du boss a été em­por­tée par le tsu­na­mi ! », ren­ché­rit son bras droit. Un homme ar­rive dis­crè­te­ment et res­sert les verres. Ve­nu du nord de l’ar­chi­pel après l’ac­ci­dent, ila ou­vert une en­tre­prise de sous-trai­tance de tra­vailleurs du nu­cléaire et a em­mé­na­gé avec sa femme à cô­té de chez Hasegawa. Agis­sant pour le compte d’un ku­mi, il ne dé­voi­le­ra pas son iden­ti­té ni le nom de son en­tre­prise. « Je tiens juste à si­gna­ler qu’il y a un grave manque de toi­lettes et de lieux de re­pos sur le site de Fu­ku­shi­ma. Beau­coup d’ou­vriers dorment à même le sol pen­dant leur pause dé­jeu­ner, et ils ne sortent même pas du site pour man­ger », s’of­fusque-t-il. La cen­trale mau­dite em­bauche à pré­sent près de 6 000 hommes qui se re­laient sur des tra­vaux de dé­man­tè­le­ment de plus en plus ti­ta­nesques, dont la construction d’un mur de glace pour frei­ner l’ac­cu­mu­la­tion d’eau ra­dio­ac­tive dans le sous-sol. Il fau­dra une qua­ran­taine d’an­nées pour en ve­nir à bout. « Mon fils va tra­vailler l’an pro­chain sur les tra­vaux de re­trait d’équi­pe­ments hautement ra­dio­ac­tifs. Il faut bien fi­nir le sale bou­lot », sou­pire Hasegawa. À To­mio­ka, une ville à dix ki­lo­mètres de la cen­trale, d’énormes tra­vaux de construction de sites de sto­ckage et d’in­ci­né­ra­tion ont com­men­cé. Face à la mer, ces installations de plus de qua­rante mètres de haut de­vraient confi­ner des mil­lions de tonnes de terre com­pres­sée. Une par­tie du vil­lage, souf­flé par une vague de neuf mètres, est de­ve­nue un chan­tier où des cen­taines d’ou­vriers pressent et em­ballent des ran­gées de sacs noirs, au mi­lieu de quelques épaves de ba­teaux etde voi­tures. Le gou­ver­ne­ment pré­voit des sites de sto­ckage si­mi­laires dans plu­sieurs villes du pé­ri­mètre 10 (à dix ki­lo­mètres de Fu­ku­shi­ma-daii­chi), les ha­bi­tants eux, tentent de croire aux pro­messes d’un re­tour à la nor­male. « On dit que la ligne de che­min de fer de­vrait être remise en fonc­tion au prin­temps », ra­conte un ou­vrier du­bi­ta­tif en mon­trant les rails en­se­ve­lis sous les herbes. «Dès que Na­ra­ha pas­se­ra en zone de le­vée d’in­ter­dic­tion, le gou­ver­ne­ment su­cre­ra les in­dem­ni­tés. Les lo­ge­ments pro­vi­soires vont fer­mer et même ceux qui ne veulent pas re­ve­nir ha­bi­ter là n’au­ront pas le choix », ré­sume Hi­sao Ya­nai at­ta­blé à un snack d’iwa­ki en com­pa­gnie d’un de ses vieux amis, sur­nom­mé Ta­na­ka.

« Anéan­tir sa dette » En ce week-end de dé­cembre, la ville en­tière vit au rythme des bo­nen­kai, lit­té­ra­le­ment « réunions pour ou­blier l’an­née », qui consistent à boire entre col­lègues jus­qu’à ne plus pou­voir. Mais pour Ya­nai et le vieux caïd aux che­veux blancs per­ma­nen­tés qui l’ac­com­pagne ce soir, il s’agit sur­tout de se rap­pe­ler les bons mo­ments. « Tu te sou­viens quand on a failli en­ter­rer vi­vant ce jeune vau­rien ! Il l’a échap­pé belle ! », ri­gole Ta­na­ka en se te­nant les côtes. Après plu­sieurs verres de sho­chu – qui rend moins agres­sif que le sa­ké, se­lon les deux amis–, Ya­nai em­poigne le mi­cro. De­bout sous les spots bleus, en span­ta­lon de cuir, il en­tonne « No­zo­mi » (es­poir), sa chan­son pré­fé­rée : « Quand je sor­ti­rai de pri­son / Je veux de­ve­nir fort / J’irai vi­si­ter ma mère », puis d’une voix de plus en plus grave, « Et jus­qu’à la fin / Je gar­de­rai l’es­poir de vivre une der­nière fois une belle vie! » Les hô­tesses ap­plau­dissent. « Au Ja­pon, on ap­pelle ce­la “anéan­tir sa dette”. Moi aus­si, je vais pas­ser les der­nières an­nées de ma vie à la­ver le nom de ma fa­mille de mes pé­chés», as­sure Ta­na­ka. Les deux com­pères dis­pa­raissent dans la ruelle de néons roses d’iwa­ki. À cet ins­tant, la ville, porte du nu­cléaire, res­semble plus que ja­mais à un wes­tern.

À To­mio­ka, on construit les sites de sto­ckage des pro­duits conta­mi­nés.

Les ou­vriers en­tassent les sacs de terre ir­ra­diée.

68 ans. En­tré dans la pègre à 16 ans après avoir eu le bras tran­ché, il a pas­sé une tren­taine d’an­nées en pri­son et s’est ran­gé.

« J’ai par­ti­ci­pé à la construction

de la cen­trale. main­te­nant, mon fils y tra­vaille

avec ses sous-trai­tants. »

Pe­tite en­tre­prise

To­mio­ka

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