« Les gens qui ne savent pas contrô­ler leurs actes ne m’in­té­ressent pas. »

2 Burt Lan­cas­ter, alias « le pro­fes­seur » dans de Lu­chi­no Vis­con­ti (1974) 3 4

GQ (France) - - Style Académie -

Cette pièce sans manches to­lère mal d’être prise en sand­wich entre un bla­zer et un man­teau de ville. Ce pro­duit ve­dette vous est en re­vanche d’un grand se­cours lors d’ac­ti­vi­tés lu­diques ou pro­fes­sion­nelles à po­ten­tiel vi­ril éle­vé (cou­teau suisse en poche). Ra­mas­ser des feuilles, af­fi­ner des fro­mages, se balader le long d’un che­min tel Jean-jacques Rous­seau, jouer avec ses mar­mots dans les fou­gères, la na­ture est votre do­maine.

COM­MENT BIEN SLAM­MER ?

Si vous avez par­fois l’oc­ca­sion de traî­ner de­vant Touche pas à mon poste, vous avez dû re­mar­quer que Cy­ril Ha­nou­na s’amuse beau­coup des snobs, qu’il singe une ci­ga­rette ima­gi­naire au bec à cra­cher leur fu­mée en même temps que leur avis pé­remp­toire. Pa­ra­doxa­le­ment, quand la fu­mée joue en votre fa­veur dans l’art de la sé­duc­tion, au té­lé­phone elle at­té­nue­ra votre charme, ponc­tuant votre conver­sa­tion des sons d’in­ha­la­tion et d’ex­ha­la­tion re­trans­crits par le com­bi­né. Nous dé­cré­tons donc for­mel­le­ment l’in­ter­dic­tion de la ci­ga­rette au té­lé­phone et dans toute si­tua­tion où vous pri­vez l’autre de pou­voir contem­pler le gri­sâtre spec­tacle émis par votre bouche.

Rap­pro­chez-vous de vos trois go­rilles, sou­riez-leur et ex­pri­mez-leur briè­ve­ment votre des­sein à l’aide d’un geste simple (un pouce le­vé agi­té suf­fit gé­né­ra­le­ment). Pas­sez vos bras au­tour du cou de deux d’entre eux, his­sez-vous et li­vrez votre pos­té­rieur au troi­sième.

Face à l’évé­ne­ment fes­tif qui se des­sine, d’autres viennent prê­ter main-forte. Vous êtes lan­cé. Gar­dez une po­si­tion de type étoile, afin de fé­dé­rer un maxi­mum de sou­tien et de bien ré­par­tir les charges. Re­com­men­cez au­tant de fois qu’il vous plai­ra/qu’on vous le per­met­tra. La preuve est faite : l’union fait la force. Vous qui êtes un am­bas­sa­deur du goût, se­rez-vous sur­pris d’ap­prendre que le prince des vê­te­ments a été plus que mal re­çu à son ar­ri­vée sur notre sol au dé­but du XXE siècle ? Li­sez plu­tôt : dans son ar­ticle « La mode à Pa­ris ou le triomphe des vê­te­ments courts », pa­ru dans Mon­sieur, men­suel des an­nées 1920, Pierre de Tré­vières est conster­né de voir que ce vê­te­ment d’in­té­rieur cen­sé pro­té­ger des cendres au mo­ment de goû­ter au ci­gare est éri­gé « au rang de parure de luxe par la for­tune la plus in­at­ten­due ». Pauvre Pierre, lar­gué au dé­but d’un siècle qui va bou­le­ver­ser ses croyances es­thé­tiques. Presque cent ans plus tard, ne com­met­tons pas les mêmes er­reurs que lui et of­fus­quons-nous seule­ment de l’es­sen­tiel.

Bra­vo, vous avez par­fai­te­ment trou­vé, il s’agit bien de la ma­nière dont il faut en prendre soin. Avant de se ma­quiller, on conseille tou­jours à la per­sonne de s’être bien la­vé la peau au préa­lable à l’aide d’un lait dé­ma­quillant. Se­lon la même lo­gique, tous les quatre à cinq ci­rages (la chaus­sure ne ré­agit pas non plus trait pour trait comme la peau du vi­sage), net­toyez votre sou­lier à l’aide d’une crème Ni­vea toute simple. Si vous cher­chiez la marche à suivre pour vous gri­mer, vous sa­vez main­te­nant com­ment vous y prendre. L’as­tuce, qui nous vient de notre bel­le­mère, que nous em­bras­sons, consiste à dé­col­ler du fruit le pe­tit sti­cker ovale et à l’ap­pli­quer sur le cryp­to­gramme au ver­so de votre CB. Les mé­chants ne connaî­tront pas vos co­or­don­nées com­plètes et ne vous en­nuie­ront ja­mais. La com­bine fonc­tionne avec une ri­bam­belle de fruits de sai­son com­por­tant une éti­quette. Votre col­lec­tion de T-shirts de groupes is­sus de cette vaste et sym­pa­thique scène mu­si­cale com­porte suf­fi­sam­ment de ci­me­tières et de têtes de mort comme ça, vos jeans slim sont noirs, votre Per­fec­to com­mence tout juste à être usé comme il faut, vous n’avez bien­tôt plus de place sur le corps pour vous faire ta­touer les flammes de l’en­fer… Ras­su­rez­vous, il reste en­core quelques pistes à ex­plo­rer. À com­men­cer par un gi­let en jean ou en cuir que vous por­te­rez tou­jours ou­vert, contrai­re­ment aux har­mo­ni­cistes. D’une élé­gance certes dou­teuse, vous bas­cu­lez dans le camp of­fi­ciel du kitsch. Mais sa­chez que cette nou­velle n’a rien de scan­da­leux. Une dou­ceur in­fi­nie. Quelques Pa­ri­siens des pre­miers ar­ron­dis­se­ments pensent qu’il est par­fai­te­ment temps de rem­pla­cer le vieux chi­no par un pan­ta­lon plus mo­derne et aux ca­rac­té­ris­tiques si­mi­laires. Fiable, la cote de la culture hip-hop ne peut que conti­nuer de grim­per et nous en­traî­ner à remettre en ques­tion quelques idées re­çues du ves­tiaire de base. Mais pour l’heure, point de ré­vo­lu­tion à l’ho­ri­zon. Il s’agit juste, pour les plus braves, de le dé­bour­rer. Avec un man­teau long, un fin car­di­gan et des bas­kets en bon état, il est bien.

La po­lice est par­fois de bon conseil. Dans sa pla­quette « Contre les cam­brio­lages, ayez les bons ré­flexes ! », elle dit ce­ci : « Avant l’ar­ri­vée de la po­lice ou de la gen­dar­me­rie : pro­té­gez les traces et in­dices à l’in­té­rieur comme à l’ex­té­rieur. Ne tou­chez à au­cun ob­jet, porte ou fe­nêtre ; in­ter­di­sez l’ac­cès des lieux à toute per­sonne. » Vous n’au­rez donc pas l’air d’un fou en dé­bar­quant au com­mis­sa­riat en py­ja­ma ou un di­manche soir, fri­pé dans ce dé­gui­se­ment d’en­ter­re­ment de vie de gar­çon qui ne vous au­ra pas quit­té du week-end. Mes­dames et mes­sieurs amis de la classe moyenne, bien plus que l’agneau re­tour­né om­ni­pré­sent sur les cols des man­teaux, c’est à l’exo­tisme ro­co­co de la peau de ser­pent que l’in­dus­trie du luxe sou­haite nous conver­tir. C’est en connais­sance de cause que l’on vous laisse en por­ter si tel est votre sou­hait. Notre pré­fé­rence na­tu­relle ira tou­jours vers les bot­tines taillées dans le cuir du rep­tile. Ne se­raitce que pour lais­ser la veste en py­thon de Ni­co­las Cage dans Sai­lor et Lu­la (Da­vid Lynch, 1990) et la nou­velle pa­no­plie de Rick Ross à l’usage ex­clu­sif des dieux. Et s’amu­ser de voir un ani­mal ram­pant se trans­for­mer sou­dai­ne­ment en chaus­sure de proxénète. N’ou­bliez pas de rendre vi­site à votre op­ti­cien de sorte que la Sé­cu­ri­té so­ciale et votre mu­tuelle vous offrent de nou­velles be­sicles. Op­tez le plus pos­sible pour la fi­nesse et l’har­mo­nie, que votre vi­sage n’ait pas à se re­trou­ver mas­qué par une paire de lu­nettes trop im­po­sante. Sans se faire trop dis­crète (bords in­vi­sibles), sa pré­sence doit être lé­gère comme un par­fum que l’on porte, émous­tillant sans mal­me­ner. Au dé­tail près que, sans cein­ture de sé­cu­ri­té, il risque d’être pro­je­té contre le pare-brise comme un ba­nal bou­let de ca­non, nous pen­sons que cette place est ef­fec­ti­ve­ment ré­ser­vée à ce­lui des pas­sa­gers qui sait mettre de l’am­biance le temps d’un tra­jet au cours du­quel le conduc­teur a bien des chances de pi­quer du nez. Notre ex­pé­rience à ce ni­veau prouve que l’as­so­cia­tion des deux est peu pro­bante dans la me­sure où l’on n’at­tend pas de la part d’un homme en bas­kets qu’il se com­porte comme un homme en cra­vate. Même en jean et bla­zer, il vous faut choi­sir entre la cra­vate et les bas­kets. Les cu­mu­lards ris­que­ront d’être pris en fla­grant dé­lit de « tu n’en fais pas trop ? ». Et comme on vous le dit sou­vent, la va­leur et l’élé­gance d’un homme ne se me­surent en au­cun cas à la beau­té de sa cra­vate. Tout le monde a en tête l’image du fes­ti­va­lier ou du ran­don­neur en pon­cho, bra­vant fiè­re­ment les élé­ments. En re­vanche, per­sonne n’a pen­sé à por­ter cette fa­meuse cape les jours de mar­ché. C’est pour­tant le rôle du style que de trou­ver des fonc­tions aux choses pour que ja­mais elles ne vous changent en épou­van­tail.

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