Sur La piste De mys­tères au coeur du bayou

True De­tec­tive Ou­bliez La Nou­velle-or­léans et ses cli­chés. La vraie Loui­siane est à cher­cher au plus pro­fond du bayou, plus au sud. Dans les méandres du Mis­sis­sip­pi, un ter­ri­toire qua­si my­tho­lo­gique qui ir­rigue de­puis des an­nées la fic­tion amé­ri­caine, la

GQ (France) - - Plaisirs -

Le ba­teau avance sans bruit sur une eau trou­blée par la boue et les feuilles mortes. Au­tour de nous, s’étalent né­nu­phars, ro­seaux, ormes, tu­pé­los aqua­tiques. Les cy­près chauves sont re­cou­verts de mousse es­pa­gnole, cette den­telle vé­gé­tale en­va­his­sante, qui se ba­lance au gré du vent. Le ciel bleu dur se confond avec la sur­face mi­roir du ma­ré­cage. Nous sommes au coeur du bayou loui­sia­nais, dans les méandres du Mis­sis­sip­pi de Mark Twain, qui ter­mine ici sa course de près de 4 000 km en se je­tant dans le golfe du Mexique. Le ré­seau na­vi­gable est qua­si in­fi­ni, et ses contours, chan­geants (en langue in­dienne choc­taw, « bayuk » veut dire ser­pent). C’est le ter­ri­toire des ou­ra­gans et des cy­clones, qui se forment au large, dans le vor­tex des cou­rants hu­mides et brû­lants du golfe, avant de frap­per le del­ta. Le bayou est un la­by­rinthe qui re­gorge d’une faune étrange, pois­sons-chats, pé­li­cans, al­li­ga­tors, et de per­son­nages fas­ci­nants, qu’ils soient pê­cheurs ca­juns, des­cen­dants d’in­diens et d’an­ciens es­claves, ou aven­tu­riers de l’in­dus­trie pé­tro­lière. Un lieu presque my­tho­lo­gique qui, de­puis deux siècles, nour­rit la

lit­té­ra­ture amé­ri­caine. Elle y prend le nom de Sou­thern Go­thic (Faulk­ner, Car­son Mccul­lers, James Lee Burke…) pour ra­con­ter le Sud et ses lé­gendes. De­puis peu (et grâce à des cré­dits d’im­pôts avan­ta­geux), cet ima­gi­naire mi-poé­tique, mi-hor­ri­fique ir­rigue à nou­veau le ci­né­ma des au­teurs d’hol­ly­wood, voir les ré­cents Mud de Jeff Ni­chols (2013) ou Les Bêtes du Sud sau­vage de Benh Zeit­lin (2012). La fic­tion té­lé n’est pas en reste, avec la sai­son 1 de True De­tec­tive (2014) tour­née dans la ré­gion, et qui a mar­qué les ré­tines. Dif­fi­cile en ef­fet de rê­ver meilleur ter­reau que les ma­ré­cages loui­sia­nais pour les er­rances pois­seuses de Rust Cohle (Mat­thew Mc­co­nau­ghey) et Mar­ty Hart (Woo­dy Har­rel­son), deux dé­tec­tives lan­cés à la pour­suite d’un se­rial killer… Pour re­joindre le bayou et les pro­fon­deurs du Deep South, il faut lais­ser der­rière soi La Nou­vel­leOr­léans. Ou­blier les rues bon­dées du French Quar­ter (le Mont­martre lo­cal), le Gar­den Dis­trict et ses mai­sons cos­sues, les tram­ways de Ten­nes­see Williams. Et By­wa­ter, le « William­sburg ver­sion NO­LA » (pour New Or­leans, Loui­sia­na), où les hips­ters brunchent face au fleuve, sur­nom­mé « Old Al’ ». Prendre l’ex­press­way et fon­cer vers le Sud. Tra­ver­ser des villes qui res­semblent à des zones d’ac­ti­vi­tés sans fin, avec hy­per­mar­chés sur­di­men­sion­nés, ma­ga­sins de bri­co­lage, ven­deurs de trucks Che­vro­let.

L’arbre à trois têtes Notre pre­mière étape sur la piste de Mar­ty et Rust nous conduit en plein champ de canne à sucre. Sous un so­leil de plomb, nous ap­pro­chons d’un gi­gan­tesque chêne à trois troncs, sorte d’hydre vé­gé­tale. Dans la sé­rie, c’est au pied de cet arbre que les deux flics trouvent le ca­davre d’une jeune femme, as­sas­si­née se­lon un mys­té­rieux ri­tuel. « Nous sommes sur un ter­rain privé. Per­sonne n’a le droit d’en­trer, mais avec vous, je fais une ex­cep­tion », plai­sante Ga­ry, sous sa cas­quette. Notre guide tra­vaille pour la plus cé­lèbre des plan­ta­tions loui­sia­naises, Oak Al­ley, qui s’étend sur trente hec­tares et at­tire des mil­liers de vi­si­teurs. La pho­to pa­no­ra­mique sous les chênes tri­cen­te­naires, face au ma­noir à co­lon­nades construit par les es­cla­va­gistes est d’ailleurs très re­cher­chée lors des ma­riages. Ga­ry, qui a as­sis­té au tour­nage de la scène inau­gu­rale de True De­tec­tive, ra­conte : « Ils sont ve­nus ici en plein mois de dé­cembre, ils vou­laient ce chêne, pré­ci­sé­ment. Ils ont construit tout un tas de trucs qu’ils ont ins­tal­lés dans l’arbre, d’ailleurs, si vous re­gar­dez bien, il reste quelques mor­ceaux de bois ac­cro­chés aux branches. Ils avaient même ache­té la to­ta­li­té de la ré­colte de canne à sucre du champ mi­toyen, pour pou­voir y mettre le feu. Mais ils n’ont pas gar­dé la scène… Des fans s’in­tro­duisent tou­jours dans la pro­prié­té, mal­gré les gardes, pour ré­cu­pé­rer ce qui reste des dé­cors, des bouts de bois ou de fi­celle tom­bés de l’arbre. » Au sol, nous re­mar­quons d’étranges ter­riers cy­lin­driques. Ga­ry : « Ce sont les écre­visses, elles creusent jus­qu’à un mètre de pro­fon­deur pour trou­ver de l’eau et de la vase. » Nous sommes pour­tant à plus de 500 mètres du Mis­sis­sip­pi, qui ser­pente aux portes de la plan­ta­tion. « Quand l’eau sa­lée re­monte dans le fleuve, les écre­visses sortent de leur trou, et c’est là qu’on les at­trape. Par­fois, en pleine sai­son, on peut voir des mecs sau­ter de leur pick-up, en bor­dure de route, et en rem­plir de pleines bas­sines! » Les craw­fish sont un mets très re­cher­ché en Loui­siane. On les as­sai­sonne à toutes les sauces, un peu comme la fa­meuse cre­vette de For­rest Gump : bouillie, à l’étouf­fée, en bei­gnet…

Adap­té de James Lee Burke, grand ro­man­cier tra­vaillé par le Sud et ses

lé­gendes, ce film de Ber­trand Ta­ver­nier (2009) suit les aven­tures

du shé­rif loui­sia­nais Dave Ro­bi­cheaux (Tom­my Lee Jones). C’est le film qui a fait l’évé­ne­ment aux Os­cars 2012. Une jeune ga­mine du bayou es­saie de sau­ver sa fa­mille me­na­cée par la mon­tée des eaux du del­ta… Une fable éco­lo­gique et ins­pi­rée, Ca­mé­ra d’or à Cannes.

Ré­gion de ma­ré­cages à la vé­gé­ta­tion luxu­riante, peu­plée par les al­li­ga­tors, le bayou loui­sia­nais est une terre mys­tique.

En 2014, la sai­son 1 de True De­tec­tive a mar­qué les es­prits et été plu­sieurs fois pri­mée. La sé­rie de HBO met en scène Mat­thew Mc­co­nau­ghey ( pho­to) et Woo­dy Har­rel­son à la pour­suite d’un se­rial killer en Loui­siane. Pois­seuse, an­gois­sante, elle re­met au go

Roo­se­velt Par­ker, pê­cheur, est un pur pro­duit de la Loui­siane, avec des ori­gines noire, in­dienne et fran­çaise. Dans le bayou, les lo­caux pos­sèdent sou­vent un bun­ga­low de pêche, où ils viennent le week-end en fa­mille.

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