UBER, PER­MIS D’ÉCON­DUIRE Vincent Glad

L’ap­pli­ca­tion de VTC est en passe de tuer les taxis à tra­vers le monde. Mais son éthique et ses mé­thodes dis­cu­tables écornent l’image des start-up. Un avant-goût du monde ul­tra­li­bé­ral que nous pré­pare la Si­li­con Val­ley ? Illus­tra­tion : Su­per­birds Ce spéc

GQ (France) - - Buzz -

Il ne faut ja­mais se cla­sher avec ses amis Fa­ce­book. Aus­si n’ai-je rien dit à Cé­cile quand elle a pos­té ce sta­tut : « Quand les taxis ne nous lais­se­ront plus sur le trot­toir parce que l’an­nonce de notre adresse ne leur a pas plu, qu’ils di­ront bon­soir, mer­ci, au re­voir et qu’on réus­si­ra à en com­man­der un à 2 heures du mat par té­lé­phone, et qu’il n’ar­ri­ve­ra plus avec 15 € au comp­teur, j’ar­rê­te­rai Uber. » Je vou­drais lui ex­pli­quer ici pour­quoi elle n’a pas eu mon like. Uber est très pra­tique, c’est vrai. Toute per­sonne qui s’est un jour re­trou­vée en ga­lère à 4 heures du ma­tin ne peut que bé­nir cette ap­pli. Mais Uber prend pré­texte de nous dé­bar­ras­ser d’une éco­no­mie à bout de souffle, celle des taxis sur­ré­gu­lés, pour avan­cer un mo­dèle de so­cié­té ul­tra­li­bé­ral, où seules l’offre et la de­mande font loi. Le prix des courses étant cal­cu­lé en temps réel par un al­go­rithme jon­glant entre vé­hi­cules dis­po­nibles et clients en at­tente, quand la de­mande ex­plose, les prix suivent – jus­qu’à 200 € pour un tra­jet dans Pa­ris le 31 dé­cembre. L’al­go­rithme est aveugle, comme un cours de Bourse.

Uber est loin d’être la seule firme de la Si­li­con Val­ley à dé­fendre l’idée qu’une ap­pli optimise mieux le mar­ché qu’une éco­no­mie ré­gu­lée. Mais elle ne prend même pas la peine de feindre d’être sym­pa­thique. Google s’est tou­jours pré­sen­té en gen­til sau­veur du monde pour faire triom­pher ses in­té­rêts. Uber, lui, s’en moque, par­tant du prin­cipe que ses aî­nés ont dé­jà fait le tra­vail d’évan­gé­li­sa­tion. L’ef­fi­ca­ci­té de Google n’est pas con­tes­table mais Uber ou­blie que les deux en­tre­prises ne font pas le même mé­tier. Jus­qu’à pré­sent, les géants du web, tels Ama­zon, Apple ou Fa­ce­book, ne s’in­té­res­saient qu’à l’im­ma­té­riel – la culture, la com­mu­ni­ca­tion. Ils ont ren­ver­sé, avec leurs ma­nières de cow-boys, des pans en­tiers de l’an­cienne éco­no­mie. Avec Uber, on entre en terre in­con­nue : la vraie vie. Uber dé­barque dans nos rues en re­ven­di­quant la même li­ber­té que ses co­pains du vir­tuel, ou­bliant au pas­sage qu’il ne ma­ni­pule pas des oc­tets comme les autres, mais notre propre corps.

Pour pas­ser du monde im­ma­té­riel au monde ma­té­riel, on est en droit d’at­tendre une en­tre­prise ir­ré­pro­chable, ras­su­rant ceux qui ac­ceptent de mon­ter à ses cô­tés un soir, tard. Uber fait tout l’in­verse. Chaque se­maine, une po­lé­mique sur­git, que la firme écarte d’un sou­pir mé­pri­sant. Uber a été ban­ni d’inde après le viol d’une femme par un de ses chauf­feurs. Un autre, Pa­ri­sien, a été sus­pen­du pour avoir ex­pli­qué à ses clients gays qu’il ne « pre­nait pas les pé­dales ». Des pas­sa­gères fran­çaises ont pu­blié sur les ré­seaux les SMS de chauf­feurs les dra­guant après une course. Uber a été ac­cu­sé d’avoir com­man­dé puis an­nu­lé 6000 courses sur l’ap­pli concur­rente Lyft afin de lui nuire. Ces con­tro­verses ont ame­né l’in­ves­tis­seur amé­ri­cain, Pe­ter Thiel, co­fon­da­teur de Paypal, pour­tant connu pour son ul­tra­li­bé­ra­lisme, à par­ler d’« en­tre­prise à l’éthique la plus dou­teuse de la Si­li­con Val­ley ». Uber pousse si loin sa com­pé­ti­tion avec les taxis, qu’il réus­sit l’ex­ploit d’être en­core plus an­ti­pa­thique qu’eux.

L’ap­pli a été ban­nie d’inde après le viol d’une cliente par un de ses chauf­feurs.

Uber im­porte les mé­thodes de cow-boys du web dans le monde réel, le ca­pi­tal sym­pa­thie en moins.

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