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Franck Brin­so­la­ro, dans l’ombre de charb

GQ (France) - - Recit -

e pre­mier droit d’un mort n’est-il pas d’em­por­ter ses se­crets ? Ce mar­di 14 jan­vier, dans la cour d’hon­neur de la pré­fec­ture de po­lice de Pa­ris, le vent se­coue la tente en toile beige qui abrite le chef de l’état, Fran­çois Hol­lande. De brefs rayons de so­leil trouent de lourds nuages prêts à cre­ver. Le cer­cueil de Franck Brin­so­la­ro, le garde du corps de Charb, son « épaule » dans le jar­gon po­li­cier, est re­cou­vert du dra­peau tri­co­lore. « Em­pa­thie », « gen­tillesse », « at­ten­tif aux dé­tails mi­nu­tieux » : dans son hom­mage de 4 mi­nutes et 57 se­condes, le pré­sident de la Ré­pu­blique se fait, avec des mots choi­sis, le porte-pa­role de tous ceux qui, pen­dant ses trente ans de car­rière, ont vu leur vie pro­té­gée par Franck. Ceux qui, lorsque la si­tua­tion de­ve­nait pé­rilleuse, ont de­man­dé : « Qu’est-ce qu’on fait, Franck ? » Aux cô­tés de Ma­nuel Valls, bien­tôt en larmes, d’un banc de mi­nistres, des sur­vi­vants de Char­lie Heb­do, de di­zaines de po­li­ciers du Ser­vice de pro­tec­tion des per­son­na­li­tés, la fa­mille de Franck ap­prend sou­dain de la bouche du Pré­sident quelques se­crets de la vie de leur fils, frère et époux. De ces se­crets que seul un ser­vi­teur de la Ré­pu­blique sait gar­der. « On a dé­cou­vert trois de ses mis­sions », té­moi­gne­ra Phi­lippe, le ju­meau de Franck Brin­so­la­ro (1). L’éva­cua­tion de qua­rante-six Fran­çais ex­po­sés aux tirs des ta­li­bans en train de mettre la main sur Ka­boul en 1996, c’est lui ; l’ex­fil­tra­tion d’une tren­taine de res­sor­tis­sants fran­çais ré­fu­giés à l’am­bas­sade de France à Ph­nom Penh, un an plus tard pen­dant le coup d’état, c’est en­core lui ; les tren­te­cinq en­fants me­na­cés par les com­bats entre les forces loya­listes et re­belles, en 2005 au Con­go, tou­jours lui. Un de­voir de dis­cré­tion par­ta­gé par In­grid, sa se­conde épouse et mère de leur fille May, 13 mois. Dans le jour­nal qu’elle di­rige, L’éveil nor­mand, beau­coup ont dé­cou­vert le 7 jan­vier que son ma­ri pro­té­geait Charb.

La rou­tine, l’en­ne­mi numéro 1 Entre Sté­phane Char­bon­nier, dit Charb, et Franck, l’his­toire ne s’an­nonce pas évi­dente. Les deux hommes font connais­sance, dé­but 2013. D’un cô­té, Charb et sa culture an­ti-flics ; Charb et son be­soin d’in­dé­pen­dance et de li­ber­té ; Charb qui dit qu’il « ne veut pas d’en­fant, ne com­prend pas “pour­quoi les hommes et les femmes tiennent au­tant à avoir des gosses à tout prix” » (2). De l’autre, Franck et son amour du mé­tier de flic qu’il a em­bras­sé à l’âge de 20 ans; Franck et son goût pour la ri­gueur et la dis­ci­pline; Franck et son en­vie de vieillir dans sa mai­son nor­mande du XVIIIE siècle qu’il re­tape avec In­grid, ren­con­trée trois ans plus tôt, qu’il a épou­sée et qui don­ne­ra nais­sance à leur fille, May. C’est d’ailleurs grâce à In­grid qu’il connaît de près le mé­tier de jour­na­liste. N’a-t-elle pas fa­rou­che­ment bran­di sa carte de presse lors des ob­sèques pri­vées, à Ber­nay, de­vant le cer­cueil de son homme, alors que re­ten­tis­sait « So­me­bo­dy That

Le des­si­na­teur Luz est en re­tard : c’est son an­ni­ver­saire, il traîne au pe­tit­dé­jeu­ner avec sa femme qui lui a pré­pa­ré un bis­cuit or­né d’une bou­gie. Un autre jour­na­liste, An­to­nio Fi­schet­ti, ignore en­core qu’il sauve sa vie en as­sis­tant à un en­ter­re­ment. Tout comme Ca­the­rine Meu­risse, une des­si­na­trice, et Zi­neb El Rha­zoui, une re­por­ter, en va­cances. Charb grif­fonne dé­jà. Franck écoute les échanges au­tour de Sou­mis­sion, le der­nier Houel­le­becq dont la ra­dio n’a ces­sé de par­ler ce ma­tin-là et que Ma­ris a tel­le­ment ai­mé. La porte don­nant ac­cès à la ré­dac­tion est pro­té­gée par un code con­fi­den­tiel. Elle est blin­dée. Elle pro­tège des bruits de la rue. Mais sur­tout, ce jour­là, elle em­pêche Franck d’en­tendre le cla­que­ment des pre­miers tirs des frères Koua­chi qui abattent Fré­dé­ric Bois­seau, un agent d’en­tre­tien, dans l’en­trée de l’im­meuble. Franck n’en­tend pas da­van­tage les pas de Co­co, la des­si­na­trice, dans l’es­ca­lier : som­mée par les ter­ro­ristes de si­tuer la ré­dac­tion de Char­lie Heb­do, elle les a dé­viés au troi­sième étage mais dé­jà, ils re­des­cendent. Sur le même pa­lier, à quelques mètres de la ré­dac­tion de Char­lie, les jour­na­listes de l’agence Pre­mières Lignes Té­lé­vi­sion n’ont, eux, pas de porte blin­dée. Ils en­tendent tout, com­prennent. Cer­tains ont dé­jà trou­vé re­fuge sur le toit. D’autres, par l’oeille­ton de la porte qu’ils ont ten­té de bar­ri­ca­der, aper­çoivent les ombres noires dans le cou­loir. Tout va trop vite. Les tueurs forcent Co­co à ta­per le code d’en­trée. Franck écoute Charb faire une blague à Phi­lippe Lan­çon au­tour de l’ad­jec­tif « sus­men­tion­né » et de sa pre­mière syl­labe. « Qu’est-ce qu’on fait, Franck ? » : per­sonne n’a le temps de lui po­ser la ques­tion.

Des plaines de l’af­gha­nis­tan… Le 15 juin 2011, ner­veux, l’oeil scru­tant les alen­tours, Ber­nard Ba­jo­let in­ter­roge lui aus­si Franck Brin­so­la­ro. « Franck, que fait-on si on est at­ta­qués ici ? » Les deux hommes tra­versent la pro­vince de Ka­pis­sa, une des zones les plus dan­ge­reuses d’af­gha­nis­tan. Des vé­hi­cules blin­dés che­minent à 10 à l’heure sur une piste caillou­teuse avec, d’un cô­té, des ver­gers en­tou­rés de mu­rets ; de l’autre, des champs de blé. Ils savent que tout peut ar­ri­ver. Ber­nard Ba­jo­let est am­bas­sa­deur de France à Ka­boul de­puis six mois et il est in­quiet. Il ne quitte pas sou­vent la ca­pi­tale. Quand il lui ar­rive d’al­ler sur le ter­rain, il fait ap­pel à un hé­li­co­ptère de l’ar­mée. Mais pour ce ren­dez-vous avec les au­to­ri­tés af­ghanes, il a ju­gé que les troupes fran­çaises avaient mieux à faire avec leur ap­pa­reil. Et puis Ba­jo­let a toute confiance en son nou­veau chef d’es­corte. « Un homme très dis­cret, in­tro­ver­ti, qui li­sait beau­coup, et était pré­sent chaque fois qu’il le fal­lait. Il ne lais­sait rien au ha­sard », confie à GQ Ber­nard Ba­jo­let dans son vaste bu­reau de la Di­rec­tion gé­né­rale de la sé­cu­ri­té ex­té­rieure (DGSE) dont il est dé­sor­mais le di­rec­teur. Franck l’a re­joint à Ka­boul quatre mois plus tôt, après cinq an­nées pas­sées dans les pas du juge an­ti­ter­ro­riste Marc Tré­vi­dic – il avait à nou­veau res­sen­ti le be­soin de prendre le large. L’af­gha­nis­tan, il y était dé­jà ve­nu quinze ans plus tôt, à 30 ans, vo­lon­taire

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