Ber­nard Ba­jo­let, di­rec­teur de la dgse

Franck Brin­so­la­ro, dans L’ombre de charb

GQ (France) - - Recit -

pour une mis­sion de pro­tec­tion de l’am­bas­sade de France, pré­fi­gu­ra­tion de la car­rière d’of­fi­cier de sé­cu­ri­té qu’il épouse dé­fi­ni­ti­ve­ment en 2003. À l’époque dé­jà, il avait dû éva­cuer plu­sieurs di­zaines de Fran­çais sous le feu des ta­li­bans à la conquête de la ville. Cette fois, même si des ro­quettes des­ti­nées à la CIA ou à la pré­si­dence af­ghane sur­volent par­fois l’am­bas­sade de France, la mis­sion pa­raît plus calme. Il prend le temps d’ap­pré­cier les plats de pâtes que pré­pare Dou­dou, un po­li­cier mar­ti­ni­quais, les soirs d’an­ni­ver­saire. Il se lie d’ami­tié avec Cy­ril, qui l’ac­com­pa­gne­ra en­suite une grande par­tie de sa car­rière, jus­qu’à de­ve­nir un des pi­liers de son équipe. « Il faut es­pé­rer que nous ne soyons pas at­ta­qués ici… », ac­quiesce, la­co­nique comme à son ha­bi­tude, Franck Brin­so­la­ro au vo­lant de leur vé­hi­cule. Il ob­serve la plaine de Cha­ma­li, plate et im­mense, et me­sure com­bien elle est pro­pice à un at­ten­tat. Mahmud-i-ra­qi, le chef-lieu où un gou­ver­neur af­ghan at­tend l’am­bas­sa­deur, n’est plus très loin. Peu de gens sont au cou­rant du ren­dez­vous. Mais il suf­fit par­fois d’un seul traître. Ce qu’ignorent en­core les deux hommes, c’est qu’un ca­pi­taine de po­lice, « re­tour­né » par les ta­li­bans, a in­for­mé les ex­tré­mistes de la date, du lieu, de l’heure où ils pour­ront as­sas­si­ner le re­pré­sen­tant de la France. Un gros coup, as­su­ré­ment. Au vo­lant d’un pick-up bour­ré d’ex­plo­sifs, un ka­mi­kaze s’ap­proche lui aus­si de Mahmud-i-ra­qi… In­quiet, Ber­nard Ba­jo­let de­mande à Franck Brin­so­la­ro de ra­len­tir. Mieux vaut ar­ri­ver à l’heure pile, plu­tôt que de de­voir sta­tion­ner dans ce vil­lage truf­fé de ta­li­bans. His­toire d’as­su­rer un mi­ni­mum leur sé­cu­ri­té, ils ont de­man­dé qu’on dresse un check­point tem­po­raire au pre­mier fau­bourg. Le ka­mi­kaze n’a pas cette in­for­ma­tion. On l’ar­rête. Son pick-up va être fouillé. Il pré­fère al­ler au bout de sa mis­sion. Il ac­tionne sou­dain les ex­plo­sifs : huit morts, dont un en­fant. Ber­nard Ba­jo­let et Franck Brin­so­la­ro ne voient pas l’ex­plo­sion, mais ils l’en­tendent. De­mi-tour im­mé­diat pour Ka­boul. Le cor­res­pon­dant ré­gio­nal de l’agence France Presse ap­pelle Ba­jo­let. « Mon­sieur l’am­bas­sa­deur, les ta­li­bans re­ven­diquent l’at­ten­tat et af­firment que des po­li­ciers fran­çais ont été tués : est-ce vrai ? » C’est faux. Ni Franck Brin­so­la­ro ni au­cun homme de son es­corte n’est mort – les com­man­di­taires de l’at­ten­tat se­ront, eux, « éli­mi­nés » un peu plus tard. Franck reste en­core dix-huit mois à Ka­boul. Tou­jours aus­si dis­cret. Af­fi­nant son corps fin d’ath­lète, sec et élan­cé (1,76 m), avec une pra­tique in­ten­sive du sport. Ses col­lègues es­sayent de lui faire ra­con­ter son pas­sé : son pre­mier pas­sage à Ka­boul, le Cam­bodge. En vain. Franck ne se ra­conte pas. À son re­tour per­sonne, ou presque, ne sau­ra qu’il a dé­jà failli mou­rir ce 15 juin 2011. Ber­nard Ba­jo­let et lui ne se re­croi­se­ront que dans la cour de la pré­fec­ture de po­lice de Pa­ris. L’un vi­vant, l’autre mort. En mis­sion. En plein Pa­ris. Et c’est Cy­ril, le fi­dèle bi­nôme de Ka­boul, qui porte le cer­cueil.

... à l’am­bas­sade de Ph­nom Penh Gil­das Le Li­dec, non plus, n’a pas re­vu Franck Brin­so­la­ro de­puis la fin de sa mis­sion en Asie. C’est sous une pluie gla­cée et au ci­me­tière de la sous-pré­fec­ture nor­mande de Ber­nay, le 15 jan­vier, que l’am­bas­sa­deur à la re­traite pleure, tout comme son épouse Ch­ris­tiane, ce grand tai­seux dont le sou­ve­nir ne s’était pas es­tom­pé de­puis 1997. En juillet de cette an­née-là, Franck, membre de la bri­gade an­ti­cri­mi­na­li­té de Seine-saint-de­nis, connaît sa pre­mière « opex » : sa pre­mière « opé­ra­tion ex­té­rieure », au­tre­ment dit sa pre­mière mis­sion à l’étran­ger. Des rues en terre bor­dées de fran­gi­pa­niers, une dou­ceur trom­peuse : Ph­nom Penh, alors, n’a rien à voir avec la mé­ga­lo­pole qu’elle

est en train de de­ve­nir. « Chaque an­née, une di­zaine de Fran­çais étaient tués », se sou­vient Le Li­dec. Mais en ce dé­but d’été, l’at­mo­sphère a chan­gé : Ph­nom Penh brûle. Les af­fron­te­ments, vio­lents, et les échanges de mor­tier se mul­ti­plient entre les troupes gou­ver­ne­men­tales et les forces du Fun­cin­pec (le Front uni na­tio­nal pour un Cam­bodge in­dé­pen­dant neutre, pa­ci­fique et co­opé­ra­tif). Le prin­ci­pal par­ti d’op­po­si­tion a ins­tal­lé son QG sur le bou­le­vard Mo­ni­vong – une des prin­ci­pales ar­tères phnom­pen­hoises. Le bâ­ti­ment jouxte l’am­bas­sade de France. En cas de heurts, les di­ri­geants du Fun­cin­pec ont pré­vu de sau­ter le mur pour se ré­fu­gier à l’am­bas­sade. Plu­sieurs jours du­rant, Franck ob­serve les af­fron­te­ments. Les va­cances sco­laires ont com­men­cé et son fils Ke­vin, 7 ans, est là – ce qui n’est pas pour le ras­su­rer. Le 4 juillet, la ten­sion monte en­core d’un cran. Les obus pleuvent sur le Fun­cin­pec : trente-six at­ter­rissent dans le jar­din et sur le toit de l’am­bas­sade. « En rai­son d’un fort vent la­té­ral », ose­ra ex­pli­quer le fu­tur Pre­mier mi­nistre Hun Sen à Gil­das Le Li­dec… dont le bu­reau est jus­te­ment pul­vé­ri­sé par une ro­quette – un jour qu’une réunion of­fi­cielle le re­te­nait à Bang­kok. L’as­saut dure trois jours. « Très pro », calme mal­gré la pré­sence de son fils, Franck ras­sure les Fran­çais et les Cam­bod­giens pa­ni­qués. Il gère la sé­cu­ri­té du bâ­ti­ment, as­sure l’ex­fil­tra­tion d’une tren­taine de res­sor­tis­sants. À Ber­nay, Ch­ris­tiane Le Li­dec, qui ar­bore un badge « Je suis Fran­ckie », sou­ligne « le cou­rage et l’im­mense pro­fes­sion­na­lisme » du po­li­cier. Le temps de l’opé­ra­tion, pen­dant que ré­sonnent les « Qu’est-ce qu’on fait, Franck ? », il confie Ke­vin à Ch­ris­tiane. Au plus fort des com­bats l’épouse de l’am­bas­sa­deur in­cite le pe­tit gar­çon à se ré­fu­gier dans les toi­lettes qui sont mieux pro­té­gées des ro­quettes. Ke­vin re­chigne à la suivre au mo­tif qu’il s’agit des toi­lettes… pour dames.

Au ser­vice des juges an­ti­ter­ro­ristes « Lui a vu gran­dir mes en­fants, se rap­pelle le juge an­ti­ter­ro­riste Marc Tré­vi­dic. De sa vie à lui, je ne sa­vais presque rien. Mais ce dont je suis cer­tain, c’est que j’au­rais gueu­lé, si on avait vou­lu me l’en­le­ver ! » Avec le cé­lèbre ma­gis­trat (qui en­quête sur l’at­ten­tat de Ka­ra­chi ou les as­sas­si­nats des moines de Tib­hi­rine) aus­si, Franck a connu l’exo­tisme : le Li­ban, plu­sieurs fois ; le Bu­run­di ; le Con­go ; le Ga­bon. « C’est simple : quand c’était dan­ge­reux, c’était Franck qui ve­nait », re­lève Marc Tré­vi­dic. En 2010, ils se re­trouvent au Rwan­da. Leur mis­sion est his­to­rique : c’est la pre­mière fois que des au­to­ri­tés fran­çaises se rendent dans le pays de­puis l’as­sas­si­nat, en avril 1994, du pré­sident Ha­bya­ri­ma­na et le dé­clen­che­ment de l’un des gé­no­cides les plus meur­triers de l’his­toire – un mil­lion de Tut­sis morts, en cent jours. Franck se mue alors en un qua­si-chef de ca­bi­net : char­gé des re­la­tions avec l’am­bas­sade de France et les au­to­ri­tés lo­cales, de la lo­gis­tique (pour quinze per­sonnes), des au­to­ri­sa­tions de port d’armes. Des nuits du­rant, il as­sure la sé­cu­ri­té de Tré­vi­dic et de son équipe, qui spé­cia­li­sée dans l’an­ti­ter­ro­risme, a aus­si bé­né­fi­cié de ses ser­vices. Ou son col­lègue Thier­ry Fra­gno­li, qui en­quête sur l’af­faire de Tar­nac et des fi­lières de dji­ha­distes vers le Pakistan et l’af­gha­nis­tan. Te­nu au de­voir de ré­serve, Franck doit aus­si ac­cep­ter les se­crets de ces « VIP » un peu par­ti­cu­liers. Il n’as­siste donc pas aux in­ter­ro­ga­toires me­nés par les ma­gis­trats. À l’été 2010, ce sont pour­tant deux fu­turs as­sas­sins qui dé­filent dans le bu­reau de Fra­gno­li : Ché­rif Koua­chi et Ame­dy Cou­li­ba­ly. Ils sont alors pour­sui­vis pour leur rôle dans la ten­ta­tive d’éva­sion de la pri­son de Fresnes d’un an­cien membre du Groupe is­la­mique ar­mé. Faute de charges suf­fi­santes, Koua­chi res­sort libre du bu­reau du juge. Cou­li­ba­ly est in­car­cé­ré à Fleu­ry-mé­ro­gis où il en­tame son pro­ces­sus de ra­di­ca­li­sa­tion.

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