MA­RA­THON DE SÉ­RIES, PLAY­LISTS À RAL­LONGE ET STREA­MING ILLI­MI­TÉ… BIEN­VE­NUE DANS LA BINGE CULTURE

BIEN­VE­NUE DANS LA BINGE CULTURE

GQ (France) - - Dossier -

en une nuit. Au­jourd’hui, la plu­part des sé­ries sont sur ce mode-là, ca­pables de vous hap­per en quelques plans », ex­plique Maxime, gra­phiste sé­rie­phile.

To­tems et ta­bous En somme, tout se passe comme si les sou­bas­se­ments d’une vé­ri­table binge culture dé­com­plexée se met­taient en place. « Nous sommes en plein dans une ère d’in­tense ico­no­phi­lie col­lec­tive, ana­lyse le so­cio­logue de l’ima­gi­naire Vin­cen­zo Sus­ca. On adhère au­jourd’hui aux images des fic­tions comme si elles étaient de­ve­nues des to­tems au­tour des­quels se struc­ture une sorte d’ex­tase, de transe com­mune. Il suf­fit d’ailleurs d’ob­ser­ver l’em­bal­le­ment que crée l’ar­ri­vée d’une nou­velle sai­son de Game of Th­rones pour s’en convaincre. » De fait, long­temps stig­ma­ti­sée comme une pra­tique ré­gres­sive (les couch-po­ta­toes en étant la pi­teuse illus­tra­tion), le binge wat­ching per­met­trait au­jourd’hui une re­con­nexion avec un réel in­ti­me­ment en­tre­la­cé de trames fic­tion­nelles. « Le concept de l’illi­mi­té dont se nour­rit la binge culture res­pecte les en­vies de tous au ni­veau per­son­nel, mais pas seule­ment, rap­pelle la so­cio­logue de la consom­ma­tion Émi­lie Cou­tant. Elle per­met aus­si de sa­tis­faire les dé­si­rs di­ver­gents de l’en­semble de la tri­bu. Cha­cun ayant en­suite la res­pon­sa­bi­li­té de dé­ter­mi­ner quelles sont ses li­mites, de po­ser ses propres fron­tières. » Cet éton­nant re­tour­ne­ment de va­leurs a conduit une équipe de cher­cheurs de l’uni­ver­si­té d’aus­tin, au Texas, à étu­dier les res­sorts ca­chés de

les sen­ti­ments né­ga­tifs qui les en­va­hissent. Tou­te­fois, le phé­no­mène est en passe d’être éri­gé au rang d’art sub­til, comme le prouvent les cours pri­vés dis­pen­sés à Saint Louis, Mis­sou­ri, pour « me­ner à bien un ma­ra­thon de fic­tions sur Net­flix ». Ma­nière aus­si de ré­pondre à une pres­sion so­ciale crois­sante. « Moi, je m’y suis mis pour ar­rê­ter de me sen­tir lar­gué lorsque j’étais avec mes amis qui n’ont d’autre su­jet de conver­sa­tion que les der­nières sé­ries qu’ils ont vues », ex­plique Tho­mas, 31 ans, pho­to­graphe. Ce rap­port im­mer­sif et à la fois hy­per connec­té se re­trouve aus­si dans le do­maine de l’ac­tua­li­té, avec pour porte-éten­dard les chaînes d’in­fos en conti­nu. « Pen­dant les at­ten­tats à Pa­ris, je n’ai pas dé­scot­ché de BFMTV pour m’in­for­mer, ex­plique Cé­dric, un ar­chi­tecte de 32 ans qui tra­vaille à do­mi­cile. Face à une si­tua­tion de crise an­gois­sante, il y avait presque un cô­té ras­su­rant dans le fait de se noyer dans ce dé­luge d’images. J’ai no­tam­ment re­gar­dé des di­zaines de fois en boucle l’as­saut du Raid sur l’hy­per Ca­cher de Vin­cennes, comme pour me prou­ver que c’était réel. »

Ex­plo­ra­tions illi­mi­tées Sur­fant sur ce même fan­tasme de consom­ma­tion cultu­relle in­fi­nie, d’autres sphères sont en­ga­gées dans une offre de type ton­neau des Da­naïdes. La lit­té­ra­ture (Kindle Uli­mi­ted) et les jeux vi­déos (Plays­ta­tion Now). La té­lé­pho­nie et le nu­mé­rique avec la com­mer­cia­li­sa­tion pro­chaine du casque Ocu­lus Rift et sa pro­messe d’une réa­li­té vir­tuelle sans li­mite. Mais aus­si le por­no avec l’ar­ri­vée sur le mar­ché des Net­flix du X, tel Por­ne­ve­rest.com. Et la mu­sique grâce aux offres illi­mi­tées de Spo­ti­fy (lire pages sui­vantes), Dee­zer ou Beats Mu­sic. « C’est un re­fus des li­mites qui vaut pour l’en­semble des di­men­sions de la vie, ana­lyse le po­li­to­logue Paul Ariès. De par l’en­cou­ra­ge­ment de ces modes de consom­ma­tion, nous conce­vons la so­cié­té comme une sorte de grand sein ma­ter­nel. Ce qui nous main­tient dans une pos­ture ré­gres­sive d’éter­nels en­fants. Les offres illi­mi­tées nous font croire que tout est pos­sible. Elles sont le symp­tôme d’une toute-puis­sance fan­tas­mée. » Bouygues Te­le­com, qui pro­po­sait le 11 no­vembre der­nier à ses abon­nés un week-end de da­ta illi­mi­tées, se congra­tu­lait sur Twit­ter, par la voie de son PDG Oli­vier Rous­sat, du nou­veau re­cord de consom­ma­tion de don­nées (920 gi­gas) que ve­nait de pul­vé­ri­ser l’un de leurs clients. De là le développement de toute une gamme de com­por­te­ments aux échos or­da­liques comme pour ten­ter de ré-éprou­ver cette li­mite per­due – ou pour le moins d’en en­tra­per­ce­voir le bout. Qu’elle soit nu­mé­rique, émo­tion­nelle ou même phy­sique. À l’image de l’ar­tiste contem­po­rain Mark Fa­rid qui vient d’an­non­cer sa vo­lon­té d’évo­luer dans un es­pace clos du­rant vingt-huit jours avec un casque Ocu­lus Rift sur la tête pour ex­pé­ri­men­ter la vie d’un autre. « Je veux sa­voir si c’est pos­sible de perdre le sens de soi-même. Peut-être que je ne suis pas ce­lui que je crois être. » Le 17 dé­cembre der­nier, quatre Ca­na­diens fai­saient fi­gu­rer fiè­re­ment dans le Guin­ness Book leur re­cord après s’être en­voyés, de­vant huis­sier, 91 heures de sé­ries en conti­nu. Un com­por­te­ment sans risque? Pas vrai­ment, comme le dé­montre, de ma­nière in­vo­lon­taire, une étude du la­bo­ra­toire de re­cherche

As­so­cia­tion sou­ligne que le fait de re­gar­der le pe­tit écran plus de trois heures par jour double votre risque de mou­rir pré­ma­tu­ré­ment. Tou­jours en dé­cembre der­nier, à Taï­wan, Hsieh, un jeune homme de 32 ans était re­trou­vé mort dans un cy­ber-ca­fé suite à un ma­ra­thon de jeux vi­déo de près de trois jours d’af­fi­lée. « Cette ten­dance de la binge culture tra­duit au fond une vo­lon­té sou­vent in­cons­ciente de consu­ma­tion », ana­lyse Vin­cen­zo Sus­ca. Pas de quoi pour au­tant don­ner un coup de frein à cette culture du no li­mit qui gagne tou­jours plus de ter­rain, avec main­te­nant le trans­port (et le for­fait IDTGV Max pro­po­sé par la SNCF) et, plus éton­nant en­core… les va­cances. Net­flix, pion­nier en la ma­tière fait des émules. Sous l’im­pul­sion de son PDG, Vir­gin doit ain­si pro­po­ser à une par­tie de ses sa­la­riés de dé­ter­mi­ner eux-mêmes leur vo­lume de congés. Iro­nie de ce sys­tème, ces em­ployés en pren­draient moins que la moyenne. Et lors­qu’ils sont en va­cances, 12 % d’entre eux culpa­bi­lisent quand 30 % pré­voient de res­ter en contact avec leur boîte ou d’em­por­ter leurs dos­siers ur­gents sur leur lieu de vil­lé­gia­ture. Ne comp­tez donc pas trop sur des binge ho­li­days pour vous remettre de vos ses­sions de binge wat­ching.

Pl us bel le la vie

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