Un confrère

Les Avo­cats D’af­faires

GQ (France) - - Enquete -

Pre­mier ren­dez-vous dans un bu­reau im­pré­gné par l’art, où les masques afri­cains co­ha­bitent avec des oeuvres de Fer­nand Lé­ger ou de Bet­ti­na Rheims, l’épouse de l’homme ga­lant mais pres­sé qui n’a que « 15-30 mi­nutes » à ac­cor­der à GQ. Ce­la peut se com­prendre : Jean-mi­chel Dar­rois est l’avo­cat d’af­faires le plus in­fluent de la place de Pa­ris.

leur arme ? un car­net d’adresses Dans ce job où ga­gner de l’ar­gent reste le but ul­time, la re­la­tion entre l’avo­cat et le chef d’une en­tre­prise est dé­ci­sive. Un dé­li­cat do­sage de proxi­mi­té et de dis­tance, de res­pect et de ca­pa­ci­té à contre­dire ces hommes tout puis­sants. « Les pa­trons viennent d’abord voir un tech­ni­cien, ana­lyse de sa voix grave et po­sée JeanMi­chel Dar­rois. Lors­qu’on ar­rive à dé­pas­ser la sphère ju­ri­dique, ils vous font confiance pour autre chose que la rai­son ini­tiale. » À 67 ans, cet homme au vi­sage puis­sant et à la mâ­choire car­rée a une longue ex­pé­rience de cette forme d’in­ti­mi­té avec les grands pa­trons. C’est au dé­but des an­nées 1980 que l’ex­plo­sion des ra­chats d’en­tre­prise per­met au jeune Dar­rois de ren­con­trer ses pre­miers ca­pi­taines d’in­dus­trie : Jean-claude Le­ny (Fra­ma­tome) et le cé­lèbre homme d’af­faires ita­lien Car­lo De Be­ne­det­ti. Suc­cès après suc­cès, Jean-mi­chel Dar­rois se construit une des armes ato­miques de l’avo­cat d’af­faires : le car­net d’adresses. Dé­sor­mais au som­met de son art, l’ar­ti­san des OPA de Nest­lé sur Per­rier et de To­tal­fi­na sur Elf ad­met avec lu­ci­di­té que de nom­breux clients lui ont été adres­sés par ses amis his­to­riques, Laurent Fa­bius et Alain Minc. En­suite, ad­met-il, « avoir été l’avo­cat d’hommes comme Fran­çois Pi­nault ou Mar­tin Bouygues, ça donne une cer­taine no­to­rié­té. Faire par­tie de l’es­ta­blish­ment, ça vous donne du poids ». Dans le mi­lieu ex­trê­me­ment dis­cret des avo­cats d’af­faires, c’est l’una­ni­mi­té. « On doit tous beau­coup à Jean-mi­chel, sur­tout beau­coup d’ar­gent, sou­rit l’un d’eux. Il est to­ta­le­ment dés­in­hi­bé. Il a écla­té les pla­fonds de l’ho­no­rai­ro­mètre ! » Les confrères de Dar­rois se sou­viennent que dans les an­nées 1980-1990, ils l’ob­ser­vaient, mé­du­sés, de­man­der jus­qu’à 10 mil­lions de francs d’ho­no­raires (1,5 mil­lion d’eu­ros). « Au­jourd’hui, on est ren­trés dans l’ère de la pau­vre­té. Par­fois, on a l’im­pres­sion de vendre des yaourts… », se plaint cet avo­cat. Des yaourts grand luxe mal­gré tout puisque le ca­bi­net fon­dé par Jean-mi­chel Dar­rois en 1987 compte une cin­quan­taine de membres et de­meure le plus ren­table de la ca­pi­tale, avec un re­ve­nu an­nuel par avo­cat fri­sant le mil­lion d’eu­ros. L’avan­tage avec les pa­trons est très clair: « Eux, au moins, ils paient! » ap­plau­dit notre avo­cat, contrai­re­ment aux po­li­tiques prompts à faire li­tière des ho­no­raires. En­core plus se­cret que Jean-mi­chel Dar­rois, Alain Maillot est une autre star de cette co­te­rie. « Le plus grand », pour cer­tains de ses confrères. Cet homme à la sim­pli­ci­té dé­con­cer­tante compte pour clients Do­mi­nique Des­seigne (groupe Lucien Bar­rière), Claude Ber­da (pré­sident du pre­mier pro­duc­teur au­dio­vi­suel fran­çais, AB Groupe), les mil­liar­daires fran­co­bri­tan­nique To­ny Mur­ray ou ita­lien Ste­fa­no Pes­si­na. De pas­sage à Pa­ris, le ma­gnat sud-afri­cain de l’hô­tel­le­rie de pres­tige, Sol Kerz­ner, vante les com­pé­tences d’« Alain », qui « dans une né­go­cia­tion trouve tou­jours un moyen de mettre les gens d’ac­cord » mais sur­tout les qua­li­tés hu­maines de cette re­la­tion de trente ans de­ve­nue son « ami ». Comme nombre de ses confrères, Alain Maillot as­so­cie d’ailleurs le lan­ce­ment de sa car­rière à un men­tor: Jean-luc La­gar­dère, alors à la tête de Ma­tra, qui lui a mis le pied à l’étrier dans les an­nées 1980. « J’étais jeune, il m’a pro­pul­sé en pre­mière di­vi­sion. Ça a mar­qué le dé­but de ma re­la­tion avec d’autres grands pa­trons. » L’homme prend un fin plai­sir à théo­ri­ser la chose. Pour lui, il existe deux ca­té­go­ries d’en­tre­pre­neurs: les pa­trons pro­prié­taires, ou « bâ­tis­seurs », et les « ma­na­gers », simples ges­tion­naires d’en­tre­prise à du­rée dé­ter­mi­née. Son coeur et son es­time vont à la pre­mière ca­té­go­rie. « Ils ont un ADN par­ti­cu­lier. Ce sont des in­tui­tifs, ils ont des an­tennes. Leur cercle im­mé­diat est très li­mi­té, té­moigne Alain Maillot, ac­cou­dé à la table d’une salle de réunion sans âme. Ils pré­fèrent nous voir ou nous té­lé­pho­ner. Ja­mais ils ne m’écrivent ou ne m’en­voient un mail. Ça les pri­ve­rait de la plé­ni­tude de la re­la­tion. On progresse en­semble mais une fois la porte fer­mée, le dé­ci­deur est tout seul. Je ne l’en­vie pas. »

confiance par­ta­gée Cette quête d’in­dé­pen­dance des grands pa­trons est aus­si confir­mée par Georges Ter­rier, un autre té­nor (il conseille LVMH, Car­re­four, Thales ou en­core Ca­nal+). S’ils cherchent chez leurs avo­cats dis­cré­tion, ré­ac­ti­vi­té, es­prit de syn­thèse et vi­sion stra­té­gique, il ne s’agit pas de se trom­per sur leurs at­tentes: « Nous ne de­vons ja­mais al­ler au-de­là de notre com­pé­tence, ne pas cher­cher à leur faire plai­sir, pour­suit l’élé­gant sexa­gé­naire, au re­tour d’un week-end à Ve­nise avec l’un de ses clients. Quand la confiance se perd, elle ne se rattrape pas. Le moindre faux pas est fa­tal. » Et lors­qu’elle est par­ta­gée ? « Ça flatte un peu l’ego, confesse Alain Maillot. On a le sen­ti­ment d’ap­par­te­nir à une élite pen­dant quelques mi­nutes. Mais ça n’est pas vrai car in fine, ce sont eux qui dé­cident. » À ses

Yous­sef ch­rai­bi 38 Ans An­cien de Hec, PDG d’out­sour­cia, le 3e opé­ra­teur de centre d’ap­pels ma­ro­cain.

Hu­go Die­ner 37 Ans Lui aus­si an­cien de Hec, il est ve­nu au droit par ha­sard et s’est créé une clien­tèle de « jeunes pa­trons ».

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