Hu­go Die­ner, 37 ans

Les Avo­cats D’af­faires

GQ (France) - - Enquete -

sans oser croi­ser le re­gard de son sau­veur. Quinze ans après sa mise en exa­men, le lu­ne­tier reste pro­fon­dé­ment mar­qué par cet épi­sode ju­di­ciaire: « J’ai dé­cou­vert l’an­goisse. » Ter­ro­ri­sé par la juge d’ins­truc­tion Lau­rence Vich­nievs­ky, Af­fle­lou mange et dort pen­dant des mois avec son dos­sier. « Her­vé a été pour moi comme un mé­de­cin de fa­mille. J’avais be­soin de m’en­tendre dire : “Ne vous in­quié­tez pas, Alain.” Dé­sor­mais, dès que j’ai un pe­tit doute, je l’ap­pelle. » Dans son ca­bi­net si­tué à deux pas du pai­sible Parc Mon­ceau, Jean Veil ac­quiesce. « Au pé­nal, vous avez plus d’in­fluence, car la mise en cause ju­di­ciaire est très dif­fi­cile à vivre pour des gens qui ont sou­vent at­teint le som­met de leur car­rière. Vous de­vez leur ex­pli­quer qu’ils sur­réa­gissent et faire un peu de câ­li­no­thé­ra­pie. » Après avoir dé­bu­té dans d’énormes fusionsacquisitions (entre L’oréal et Sa­no­fi, ou BNP et Pa­ri­bas), il a dé­ci­dé d’exer­cer si­mul­ta­né­ment les deux mé­tiers. Un choix « for­mi­da­ble­ment amu­sant » mais pas tou­jours simple : les avo­cats pé­na­listes consi­dèrent qu’il ne fait pas par­tie de leur monde. Quant aux di­rec­teurs ju­ri­diques des en­tre­prises, ils ne savent pas dans quelle case le ran­ger. Le pé­na­liste, dont l’es­prit est aus­si vif que le vi­sage est rond, a trou­vé la so­lu­tion : il ne prend « que les clients dont [il] pense qu’ils ne se­ront pas condam­nés. »

gé­né­ra­tion té­nors Les avo­cats qui chu­chotent à l’oreille des pa­trons forment un pe­tit monde où l’on s’ap­pelle par son pré­nom. Ils ont tous entre 60 et 70 ans. Le dé­cès de deux grands noms de la pro­fes­sion (Jean-fran­çois Prat et Thier­ry Vas­sogne) en 2011 a son­né comme un aver­tis­se­ment : la caste se­rait-elle en train de dis­pa­raître ? « Le mé­tier a évo­lué, il est de­ve­nu plus com­plexe, plus tech­nique », ré­pond Oli­vier Diaz, long­temps pres­sen­ti comme le dau­phin de JeanMi­chel Dar­rois avant de créer la sur­prise fin dé­cembre en re­joi­gnant un ca­bi­net amé­ri­cain. « Avec l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion des af­faires, il est de­ve­nu dif­fi­cile de se re­po­ser sur un seul conseil », ob­serve Oli­vier Diaz, at­ta­blé à une bras­se­rie chic du XVIE ar­ron­dis­se­ment. Le jeune quin­qua es­time aus­si qu’un per­son­nage a pris beau­coup d’im­por­tance dans la vie des en­tre­prises fran­çaises : le se­cré­taire gé­né­ral ou le di­rec­teur ju­ri­dique. « Cer­tains pa­trons qui ja­dis se confiaient à leur avo­cat se re­posent dé­sor­mais sur cette femme ou cet homme qui a une com­pré­hen­sion in­time de l’en­tre­prise, alors qu’avant, il était moins im­pli­qué dans les af­faires. » Jean-pierre Mar­tel, un autre pion­nier des avo­cats d’af­faires qui a com­men­cé dans les an­nées 1970 aux cô­tés du lé­gen­daire pa­tron du Fi­ga­ro, Jean Prou­vost – avant de conseiller la fa­mille Peu­geot, Hen­ry Racamier (Vuit­ton), Jean-paul Agon (L’oréal) ou Hen­ri Gis­card d’es­taing (Club Med) –, trouve aus­si que la re­la­tion avec les pa­trons s’est di­luée. Il est frap­pé par leur « in­fi­dé­li­té. Les di­rec­tions ju­ri­diques sont moins sen­sibles à l’éta­blis­se­ment d’une re­la­tion pri­vi­lé­giée et per­son­na­li­sée qu’au coût im­mé­diat de chaque dos­sier ». Une vi­sion re­la­ti­vi­sée par Anne-ga­brielle Heilbronner, membre du di­rec­toire du groupe Pu­bli­cis: « Les pro­blé­ma­tiques sont tel­le­ment com­plexes, ex­plique-t-elle, qu’on a be­soin d’avo­cats qui puissent as­sem­bler toutes les pièces de ce puzzle ju­ri­dique in­ter­na­tio­nal. » Et puis si la re­lève s’an­nonce dé­li­cate, la fibre chu­cho­teuse vibre en­core avec force chez quelques jeunes re­crues. Comme chez Hu­go Die­ner, 37 ans, qui a dé­bu­té chez Dar­rois, « l’ac­cé­lé­ra­teur d’ex­pé­rience. Mon pre­mier stage, se sou­vient-il, a chan­gé l’image que j’avais de ce mé­tier. Tout à coup, j’ai vu que la plu­part des as­so­ciés du ca­bi­net avaient un rôle de conseiller spé­cial et avaient noué des re­la­tions très fortes avec leurs clients. Ce­ci était d’au­tant plus ex­ci­tant que ces hommes étaient pour la plu­part des en­tre­pre­neurs qui avaient construit des em­pires. » Cet an­cien de HEC ve­nu au droit par ha­sard croit en l’ave­nir de sa pro­fes­sion si par­ti­cu­lière, per­sua­dé que « les di­ri­geants at­tendent de plus en plus des conseils stra­té­giques qui dé­passent l’as­pect pu­re­ment tech­nique ». Si comme ses aî­nés, il conseille des pa­trons du CAC 40, il s’est créé une clien­tèle nou­velle dans des mi­lieux aus­si di­vers que le cirque, les boîtes de nuit et l’éco­no­mie du Net. «Ces di­ri­geants jeunes et am­bi­tieux ont des codes dif­fé­rents, ob­serve-t-il. Leurs struc­tures sont très lé­gères et ils prennent des dé­ci­sions ra­pides. » À l’image de Yous­sef Ch­rai­bi, un co­pain de pro­mo qui a fon­dé Out­sour­cia, le 3e opé­ra­teur de centres d’ap­pels ma­ro­cain. Alors qu’un puis­sant fonds de pen­sion pro­po­sait de ra­che­ter sa so­cié­té, Yous­sef Ch­rai­bi et son avo­cat passent des nuits blanches à pré­pa­rer la vente. La veille de la si­gna­ture, Ch­raï­bi in­ter­roge Die­ner : « Si c’était ta boîte, que fe­rais-tu ? » « Je lui ai alors conseillé de ne pas ac­cep­ter car cer­tains points de l’ac­cord me sem­blaient contraires à ses in­té­rêts, ra­conte l’avo­cat. Il n’a pas conclu la vente. Plu­sieurs an­nées après, son en­tre­prise a connu une très forte crois­sance et il est ra­vi d’avoir gar­dé son au­to­no­mie. » De­puis, les deux hommes sont liés à vie. At­ta­blé au bar du Fou­quet’s, l’en­tre­pre­neur ma­ro­cain ac­quiesce. « C’est bien simple, il n’y a plus de pro­jets stra­té­giques que je puisse en­vi­sa­ger sans l’as­so­cier en amont dans ma ré­flexion. »

c’est, en mil­lion d’eu­ros, le re­ve­nu an­nuel moyen par avo­cat du ca­bi­net

Dar­rois, l’un des deux plus co­tés de Pa­ris.

(source : clas­se­ment du ma­ga­zine

16 juillet 2014)

Le cast his­to­rique de la sé­rie de­vant un Man­hat­tan de car­ton-pâte. De gauche à droite, John Slat­te­ry, Jon Hamm, Eli­sa­beth Moss, Ch­ris­ti­na Hen­dricks, Ja­nua­ry Jones et Vincent Kar­thei­ser.

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