Har­lem glo­be­trot­ters show de­vant

Ils ont In­ven­té le style NBA Grand spec­tacle, prouesses tech­niques et fun. C’est la re­cette des Glo­be­trot­ters, équipe née dans les an­nées 1930. Ces ar­tistes du dribble ont ré­vo­lu­tion­né la dis­ci­pline, ou­vrant les portes du bas­ket pro aux Noirs et re­dé­fi­ni

GQ (France) - - Sport -

Quel ga­min des an­nées 1970 ne garde pas un sou­ve­nir ému de « mea­dow­lark » le­mon et « curly » Neal, les hé­ros swag en maillot bleu étoi­lé du des­sin ani­mé Har­lem Glo­be­trot­ters ? ca­lées à par­tir de 1977 sur tf1 entre un épi­sode de Scou­bi­dou et un autre des Fous du vo­lant, les aven­tures de cette bande de bas­ket­teurs « dis­co » dé­jouant les plans des mé­chants à tra­vers le monde se concluaient tou­jours par un match to­ta­le­ment lou­foque. Des scènes re­jouées l’après-mi­di sous les pa­niers. cette an­née-là, mi­chael Jor­dan fête ses 14 ans, ses fans ne sont pas nés, et la NBA ne fait en­core rê­ver per­sonne. bien avant que la ligue amé­ri­caine ne pèse 4,6 mil­liards de dol­lars de chiffre d’af­faires (en 2013) et que « His Air­ness » ne fasse por­ter des snea­kers mon­tantes aux ado­les­cents des an­nées 1990, « les trot­ters étaient les seuls à in­car­ner le bas­ket amé­ri­cain », rap­pelle George ed­dy, voix in­imi­table de ca­nal+ qui a dé­cou­vert cette team de sal­tim­banques à 6 ans, de­vant son poste de té­lé­vi­sion. « Quand j’ai com­men­cé à com­men­ter les matchs en 1985, et jus­qu’à ce que mi­chael Jor­dan ne globalise l’at­trait pour la NBA, on ne connais­sait qu’eux ! » les stars de la ligue amé­ri­caine ont au­jourd’hui éclip­sé cette joyeuse troupe. mais, sans le sa­voir, les fans l’ad­mirent toutes les nuits au dé­tour d’un al­ley-oop, d’un dunk ou d’un re­dou­ble­ment de passes. en juin 2014, lors des fi­nales op­po­sant les spurs de san An­to­nio au Heat de mia­mi, le « bas­ket to­tal » de la bande à to­ny Par­ker don­nait le tour­nis à leb­ron James. les plus fins ob­ser­va­teurs y ont vu le « style Har­lem ». Preuve ul­time qu’il ins­pire et res­pire en­core. De leur ex­plo­sion dans les an­nées 1950 à l’ère

de ma­gic John­son et mi­chael Jor­dan, les Glo­be­trot­ters forment la plus grande équipe de bas­ket au monde. À chaque étape de leurs tour­nées mon­diales (à gui­chets fer­més), les spec­ta­teurs dé­couvrent éber­lués que ce « sport de blancs » aca­dé­mique confi­né au ter­ri­toire amé­ri­cain peut vi­rer au show ti­rant vers le cirque, acro­ba­ties et nu­mé­ros de clowns à l’ap­pui. en pleine guerre froide, le mi­nis­tère des Af­faires étran­gères leur sert d’im­pre­sa­rio et les en­voie dans les coins les plus chauds de la pla­nète pour contrer la pro­pa­gande so­vié­tique sur le trai­te­ment des Noirs aux États-unis. Dans leurs uni­formes aux cou­leurs de la ban­nière étoi­lée, les Glo­be­trot­ters sont les am­bas­sa­deurs du rêve amé­ri­cain. trai­tés comme des chefs d’état, ils ren­contrent le pré­sident Pe­ron et sa femme evi­ta à bue­nos Aires. À ber­lin, en 1951, Jesse owens les re­joint dans un stade olym­pique ar­chi­comble pour exor­ci­ser le sou­ve­nir des Jeux olym­piques de 1936. À mos­cou, en 1959, ils sont pré­sen­tés à Ni­ki­ta Kh­roucht­chev en per­sonne. Dans ces pays où on ne re­fuse ja­mais de les ser­vir – ce n’est pas tou­jours le cas chez eux –, les jeunes ath­lètes ne font pas que jouer au bas­ket. Wilt cham­ber­lain, lé­gende des la­kers et trot­ter en 1958-1959 (lire en­ca­dré) ra­con­te­ra qu’ils avaient in­ven­té tout un vo­ca­bu­laire et des si­gnaux dé­diés à la drague qu’ils met­taient en pra­tique en eu­rope ou en Amé­rique du sud. Aux États-unis, leur style balle en main est as­si­mi­lé au swing des meilleurs jazz­men de l’époque. « si l’on écoute bien un quin­tet de miles Da­vis, on peut en­tendre les Har­lem Glo­be­trot­ters, théo­rise même Har­ry ed­wards, pro­fes­seur émé­rite de so­cio­lo­gie à ber­ke­ley. ils ont dé­mon­tré que le jazz n’était rien d’autre que du sport mis en mu­sique, et que le bas­ket-ball n’était ja­mais que du jazz ren­du vi­sible à l’oeil nu. » la deuxième pas­sion du des­si­na­teur ca­bu, as­sas­si­né le 7 jan­vier dans l’at­ten­tat contre Char­lie Heb­do, naî­tra ain­si lors d’un match des Glo­be­trot­ters à Pa­ris, dont cab cal­lo­way as­su­rait l’ani­ma­tion de la mi-temps, en 1955. « Goose » ta­tum, leur mi­chael Jor­dan, fré­quente Diz­zy Gilles­pie dans les clubs à la mode et soigne son ap­pa­rence avec les mêmes bé­rets, cols rou­lés et vestes en cuir. Une pré­fi­gu­ra­tion de rus­sell West­brook, l’ac­tuel me­neur hips­ter du thun­der d’ok­la­ho­ma ci­ty. « les Afro-amé­ri­cains ont tou­jours été ceux qui fai­saient les modes et le style dans la so­cié­té amé­ri­caine, par­ti­cu­liè­re­ment au cours du XXE siècle, dé­taille Har­ry ed­wards. les jazz­men et les ath­lètes étaient des trend­set­ters. ces gens al­laient aux mêmes en­droits, et il exis­tait une ému­la­tion mu­tuelle. ils étaient des vec­teurs de style, de lan­gage, d’ima­ge­rie, ain­si que des pa­ran­gons de mas­cu­li­ni­té. » scé­na­rio to­ta­le­ment in­ima­gi­nable trente ans plus tôt.

le show bal­lon sous le maillot l’his­toire des Har­lem Glo­be­trot­ters com­mence en ef­fet beau­coup plus chi­che­ment, sur les routes de l’amé­rique pro­fonde des an­nées 1930, dans la Ford t d’abe sa­per­stein, im­pre­sa­rio et en­traî­neur d’une équipe qui porte alors bien mal son nom. ori­gi­naires de chicago, ils n’ont de Har­lem que la cou­leur de peau. « ce quar­tier re­pré­sen­tait la com­mu­nau­té noire plus qu’au­cun autre aux États-unis, ra­conte Jef­frey og­bar, pro­fes­seur d’his­toire à l’uni­ver­si­té du con­nec­ti­cut. c’était l’épi­centre de l’ex­pres­sion créa­tive afro-amé­ri­caine avec des dra­ma­turges, des sculp­teurs, des peintres, des écri­vains, des ac­ti­vistes… les Glo­be­trot­ters en ont ti­ré

par­ti. » en­core très loin de par­cou­rir le globe, ces joueurs de bas­ket que la sé­gré­ga­tion em­pêche d’évo­luer dans les ligues pro­fes­sion­nelles ré­ser­vées aux blancs sont no­mades par né­ces­si­té, obli­gés de sor­tir dec­hi­ca­go pour ga­gner leur vie, trou­vant peu d’équipes lo­cales contre les­quelles jouer. Abe sa­per­stein, en­tre­pre­neur am­bi­tieux et fou de sport, sillonne le mid­west dans le froid avec ses cinq « clowns » noirs sur sa ban­quette ar­rière. ils dorment et mangent là où l’on veut bien les ser­vir, sou­vent sous un pan­neau « co­lo­red on­ly ». lar­ge­ment meilleurs avec un bal­lon que les équipes de pé­que­nauds qu’ils trouvent sur leur route, ils di­ver­tissent le pu­blic grâce à des nu­mé­ros d’adresse et des pe­tits sketchs co­miques. « ils avaient un meilleur ni­veau que les “vrais” pros et pou­vaient ga­gner lar­ge­ment, ra­conte le Har­ry ed­wards. mais ils sa­vaient aus­si que des Noirs ne pou­vaient faire

en 2012, ils avaient at­ti­ré 10 000 spec­ta­teurs à Ber­cy. Pour leur 85e sai­son, les har­lem Glo­be­trot­ters fe­ront 17 dates en France, entre le 27 mars et le 13 avril, dont plu­sieurs à gui­chets fer­més. la re­cette du suc­cès ? Ils ont dé­sor­mais plu­sieurs équipes de joueurs tout aus­si doués

ça à des blancs sans s’ex­po­ser à des fric­tions. Alors ils ont com­men­cé à faire pas­ser le bal­lon sous leur maillot au lieu de mar­quer un pa­nier de plus… » Dans une Amé­rique de la sé­gré­ga­tion qui raf­fole en­core des black­faces des mins­trel shows – ces spec­tacles où des co­mé­diens gri­més en noir in­carnent des sté­réo­types ra­cistes d’afro-amé­ri­cains –, les Glo­be­trot­ters de Har­lem plaisent au pu­blic. Foin de la cou­leur de peau! en fé­vrier 1948, l’im­pre­sa­rio de gé­nie Abe sa­per­stein ob­tient de jouer un match de ga­la contre les la­kers de min­nea­po­lis, consi­dé­rés comme la meilleure équipe du pays et por­tée par la ve­dette à lu­nettes George mi­kan. Peu d’ob­ser­va­teurs croient aux chances des Har­lem Glo­be­trot­ters, et c’est sous les yeux de 17823 spec­ta­teurs éba­his qu’ils ar­rachent la vic­toire (61-59) sur un shoot au « buz­zer » de fin. les la­kers pren­dront leur re­vanche un an plus tard. Un point de bas­cule his­to­rique. en 1950, Na­tha­niel clifton est en­ga­gé par les Knicks de New york et la bal­bu­tiante NBA pro­gramme les Glo­be­trot­ters en le­ver de ri­deau de cer­taines af­fiches que les spec­ta­teurs boudent une fois le numéro des clowns ter­mi­né. le jeu aca­dé­mique fait d’at­taques et de tirs pla­cés ne tient clai­re­ment plus le choc face aux dribbles épi­lep­tiques de marques Haynes et aux bras rou­lés de « Goose » ta­tum. la NBA se rend à l’évi­dence et s’ouvre en­fin aux trot­ters avant que la so­cié­té n’abo­lisse la sé­gré­ga­tion. Un jeune sé­na­teur de l’illinois, ba­rack oba­ma, le rap­pel­le­ra en 2005 dans le do­cu­men­taire The Team that Chan­ged the World : « comme beau­coup d’hommes noirs de cette gé­né­ra­tion, ils n’ont pas pu ex­pri­mer leur ta­lent et su­bi tous les af­fronts pour ga­gner leur vie. la vi­gueur et la dé­ter­mi­na­tion de cette gé­né­ra­tion ont per­mis à des gens comme moi de sié­ger au sé­nat des États-unis d’amé­rique. »

les créa­teurs du style NBA « la fin de la sé­gré­ga­tion dans la NBA a eu un grand im­pact sur le jeu, ex­plique aus­si Phil Jack­son, le coach aux onze bagues de cham­pion NBA entre 1991 et 2010 avec les bulls de chicago, puis les la­kers de los An­geles. beau­coup de joueurs sont ar­ri­vés en deux ou trois ans et ont chan­gé le bas­ket amé­ri­cain pour tou­jours. » com­ment ? en in­jec­tant du fun à l’en­jeu. « les Har­lem ont in­ven­té les dunks, les al­ley-oops, les dribbles der­rière les jambes, der­rière le dos, au ras du sol, les en­chaî­ne­ments de passe, les passes aveugles, énu­mère George ed­dy. tout ce qui fait le sel de la NBA ! cer­taines stars se sont char­gées d’in­cor­po­rer et d’amé­lio­rer leurs gestes. » bob cou­sy (cel­tics) qui jouait un peu comme un Glo­be­trot­ter avant même que la ligue ne s’ouvre. Pete ma­ra­vich (Hawks d’at­lan­ta et Jazz de la Nou­velle-or­léans), qui in­ven­tait de nou­veaux gestes et di­sait lui-même qu’il rê­vait d’imi­ter les Glo­be­trot­ters dans de vrais matchs. la lé­gende des sixers de Phi­la­del­phie, Ju­lius er­ving, qui vo­lait comme un hé­li­co­ptère, ma­gic John­son et sa science de la contreat­taque, mi­chael Jor­dan et son jeu aé­rien. tous, en leur temps, in­tègrent un style de jeu qui coule en­core dans les veines de la NBA. cet ADN nour­rit les high­lights et les top ten tour­nant en boucle sur le web. on l’en­tre­voit aus­si dans la pa­no­plie com­plète de la su­per­star de cle­ve­land leb­ron James, syn­thèse par­faite du « Har­lem » mo­derne avec ses dunks, ses passes la­sers et ses dribbles alam­bi­qués ; dans les sauts à 360° et les passes dans le dos de John Wall (Wi­zards de Wa­shing­ton) ou les feintes dé­rou­tantes de ra­jon ron­do (cel­tics de boston). le spec­tacle hors champ le rap­pelle aus­si sans cesse. Da­vid stern, pa­tron de la NBA de 1984 à 2014, com­pren­dra très vite que les spec­ta­teurs sont des consommateurs qui viennent voir un show au­tant qu’un com­bat d’ath­lètes. mas­cottes, cheer­lea­ders, clips sur grands écrans et goo­dies lan­cés dans les tra­vées ne sont que l’hé­ri­tage di­rect de la mise en scène des

Créée en 1970, la sé­rie met en scène l’équipe de bas­ket, en­voyée pour ré­gler les conflits mon­diaux en un match et en 22 épi­sodes.

La patte Glo­be­trot­ter ? Le sport spec­tacle et la bonne hu­meur. Tay « Fi­re­fly » Fi­sher, Trot­ter de­puis 2008, est ain­si un ex­pert en « dunk face ».

1 Le dribble acro­ba­tique de « Goose » Ta­tum, im­mor­ta­li­sé dans le film Go, Man Go ! en 1954. Ses bras, très longs, ne lais­saient au­cune chance à ses ad­ver­saires.

2 L’équipe au maillot étoi­lé in­vente le sport spec­tacle. Ses pre­miers faits d’armes : l’art du dunk, ici dans les an­nées 1970. 3 Abe Sa­per­stein (à gauche) sillonne le Mid­west avec la pre­mière équipe des Glo­be­trot­ters à la fin des an­nées 1920. 4 En 1973, M

Wilt Cham­ber­lain est le plus cé­lèbre Glo­be­trot­ter, bien qu’il n’y ait joué qu’une seule sai­son com­plète (19581959), avant son en­trée en NBA. le temps de l’ap­pren­tis­sage : « Il dit dans ses mé­moires que lors­qu’il a com­men­cé à jouer avec les Glo­be­trot­ters,

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