L’ART DE RE­TOUR­NER SA VESTE (DU BON CÔ­TÉ)

Dans ce numéro, vous ap­pren­drez, grâce à Jacques Du­tronc, qu’on peut être à la fois ro­man­tique et cy­nique, play-boy et anar…

GQ (France) - - L’édito -

La culture, c’est ce qui reste quand on a tout ou­blié », dit un fa­meux apho­risme gal­vau­dé mais tel­le­ment bien sen­ti. Le style, c’est exac­te­ment la même chose. Ce qui per­dure quand on a tout dé­ga­gé. Les modes qui dé­filent, les fa­shio­nis­tas in­utiles, les looks qui se rin­gar­disent, par­fois en une sai­son, un post ou un tweet, les pa­roles qui s’en­volent, les images et les mu­siques qui s’épuisent. Jus­te­ment. S’il y a une per­son­na­li­té fran­çaise qui in­carne cette idée ré­vo­lu­tion­naire d’un style qui ré­siste au temps, aux modes, c’est bien l’im­mense Jacques Du­tronc, notre homme du mois. Il suf­fit de re­vivre avec nous, avec lui, dans les pages qui suivent, le fa­bu­leux film de sa sin­gu­lière car­rière pour le réa­li­ser : du « play-boy » « op­por­tu­niste » des an­nées 1960 au Du­tronc anar ma­gni­fique de bien­tôt 72 ans que nous avons lon­gue­ment in­ter­viewé en exclusivité dans son re­paire corse de Mon­ti­cel­lo, le constat est sans ap­pel. Qui, fran­che­ment qui, par­mi les chan­teurs cé­lèbres is­sus des an­nées 1960, mé­rite à ce point d’ac­cé­der au pan­théon du chic fran­çais, à la fois pour son style et pour une bonne par­tie de son oeuvre ? À part Serge Gains­bourg, qui fut d’ailleurs son ami loin­tain, et Ch­ris­tophe ou Pol­na­reff, dans un re­gistre plus ex­cen­trique, on ne voit per­sonne pour ri­va­li­ser sé­rieu­se­ment avec Du­tronc « l’anar chic ». Sur la dis­tance, on me­sure à quel point il in­carne presque mal­gré lui cette si fuyante idée du chic mas­cu­lin fran­çais, fait d’ir­ré­sis­tible in­so­lence et de dé­sin­vol­ture étu­diée, de bonnes ma­nières pour mau­vais gar­çons, de dé­li­cieuse cour­toi­sie et de jeux de mots foi­reux, d’ap­pa­rente sû­re­té de soi mais aus­si de failles af­fleu­rantes, de fleurs à la bou­ton­nière et de coeur en ban­dou­lière.

Re­gar­dez at­ten­ti­ve­ment la pho­to de cou­ver­ture du GQ que vous te­nez entre les mains! Par un étrange phé­no­mène de mor­phing ré­ti­nien, c’est comme si fu­sion­naient sou­dain les deux Du­tronc im­mor­tels qui co­existent dans notre in­cons­cient fren­chie. Le mi­net du Drug­store ET l’in­sou­mis de Mon­ti­cel­lo. Le pre­mier, en cos­tard cra­vate, coupe de pops­tar an­glaise et re­gard ra­va­geur – ce vé­ri­table « mod fran­çais », comme le dit lui-même le « Mod­fa­ther » an­glais Paul Wel­ler – qui s’im­po­sa à la France yé-yé gnan­gnan sans scooters ni ré­tro­vi­seurs. Le se­cond, plus rare, plus cy­nique, qui, même s’il est re­ve­nu de tout, ne nous cache rien, ou presque, de sa pai­sible re­traite de Haute-corse. En li­sant ce numéro, ou­bliez le Du­tronc sur le­quel vous dan­siez mé­ca­ni­que­ment au der­nier ma­riage de votre cou­sine en mau­gréant sur l’éter­nel re­tour des « Vieilles Ca­nailles ». (Re)dé­cou­vrez toute sa ma­lice abra­sive der­rière ses lu­nettes dé­fen­sives, en ré­écou­tant ces dia­mants lit­té­raires pop que sont « L’op­por­tu­niste », « J’aime les filles » ou « Il est cinq heures… », écrits avec Jacques Lanz­mann. Vous vous sen­ti­rez alors tel « le dau­phin de la Place Dau­phine », ce­lui qui, au pe­tit ma­tin, passe de­vant « l’arc de triomphe ra­ni­mé » et « l’obé­lisque bien dres­sé ». Vous n’au­rez pas som­meil.

À part Serge Gains­bourg, on ne voit per­sonne pour ri­va­li­ser avec Du­tronc « l’anar chic ».

Ben­ni Vals­son

Et sur­tout, beau­coup trop long ! Les gens di­saient : “Mais il est aus­si drôle quand il n’a pas bu!”, c’est quand même in­croyable. Je reste au vin dé­sor­mais. Fi­ni les al­cools forts. » La drogue, elle, n’a ja­mais fait par­tie de son ar­se­nal épicurien, alors qu’il au­rait pu plon­ger dans les ad­di­tifs chi­miques dès les an­nées 1960 : « Ça y al­lait ! Mais je n’ai pas vou­lu y tou­cher. D’un cô­té, je ne veux pas mo­ra­li­ser, je me dis : “Si c’est pour faire la fête, éven­tuel­le­ment, OK.” Mais si c’est pour em­mer­der le monde et fa­bri­quer la corde pour te pendre, en te di­sant “Je vais prendre ça et ça va al­ler”, là, je ne suis pas d’ac­cord. C’était la ce­rise sur le gâ­teau pour cer­tains. Ce que je trouve triste, c’est cette es­pèce de truc com­mu­niste : tout le monde le fait, donc il faut le faire… Et puis, c’est de bon ton de prendre un gramme. Moi, quand je prends du fro­mage de tête, c’est au moins 500 grammes ! » Pré­am­bule psy­ché­dé­lique re­fer­mé. En toute lo­gique, le convive est choyé, abreu­vé de saint-émi­lion Grand-pontet (2010) et re­cou­vert de ci­gares Co­hi­ba. En ce dé­but de prin­temps, le croo­ner

à l’épaule dans les es­ca­liers ou par-des­sus les obs­tacles ur­bains en font un ex­cellent al­lié du cy­cliste des villes pour se fau­fi­ler dans le tra­fic.

Phé­no­mène de mode On com­mence à voir des fixies par­tout, mais sans ja­mais croi­ser le même. Of­frant un foi­son­ne­ment es­thé­tique to­ta­le­ment nou­veau, ce vé­lo de­vient un ob­jet de mode au­tant qu’un moyen de trans­port, or­nant les de­van­tures des bou­tiques spé­cia­li­sées, ac­com­pa­gnant les man­ne­quins dans les pages mode des ma­ga­zines ou sur les po­diums. On a ain­si vu les mo­dèles de la gamme bleue de Mon­cler dé­fi­ler sur un vé­lo­drome mi­la­nais en 2010. On en fait même un film ( Pre­mium Rush, 2012). Et on en trouve chez Dé­cath­lon. Iro­nie de l’his­toire, la pra­tique du fixie

Mai 2015

Un man­ne­quin d’une sé­rie mode GQ consa­crée au re­tour du style mods ? Non, le jeune Jacques Du­tronc dans les an­nées 1960.

JACQUES DU­TRONC est pho­to­gra­phié par Ben­ni Vals­son Che­mise et cra­vate Pra­da

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