RES­TEZ GROU­PÉS ! Vincent Glad

Ils ont sau­vé Fa­ce­book et nos vies pri­vées. Les « groupes », ras­sem­blant sur les ré­seaux so­ciaux ceux qui comptent vrai­ment à nos yeux, nous ont per­mis d’évi­ter les faux amis. Ce spé­cia­liste de la culture web écrit pour GQ, Les Inrocks ou Slate.fr. Il pr

GQ (France) - - Buzz -

Dans la cour d’un ly­cée, cinq jeunes dis­cutent. Ils s’échangent les der­niers ra­gots de la classe et ri­golent fran­che­ment. Pe­tit à pe­tit, le cercle s’agran­dit. Bien­tôt, toute la classe est là, dont cer­tains di­rec­te­ment vi­sés par leurs propos. L’am­biance se tend. D’an­ciens ca­ma­rades du col­lège, ou­bliés de­puis long­temps, dé­barquent à la suite. Quelques in­con­nus s’in­crustent et en­ve­niment les dé­bats. C’est alors que les pa­rents d’élèves ar­rivent et achèvent le cau­che­mar. Cette cour de ly­cée, c’est l’his­toire de Fa­ce­book, entre ses dé­buts dans les facs amé­ri­caines en 2004 et l’ar­ri­vée en masse des « adultes » vers 2010. Le dé­bar­que­ment des « amis » indésirables a chan­gé le ré­seau so­cial. Les jeunes ont mis le frein à main sur les confi­dences, les blagues et les pho­tos de soi­rées. L’exil vers des terres moins hos­tiles (Twit­ter, Whatsapp ou Ins­ta­gram…) a com­men­cé. Il était urgent pour Fa­ce­book de li­bé­rer à nou­veau la pa­role. En oc­tobre 2010, Mark Zu­cker­berg lance, dans l’in­dif­fé­rence gé­né­rale, une nou­velle fonc­tion : les « groupes », pe­tites bulles de confi­den­tia­li­té her­mé­tiques, où ne rentrent que les per­sonnes dé­si­rées. Dans la cour du ly­cée, la dis­cus­sion entre les cinq jeunes peut re­prendre. Ma­man ne vient même pas to­quer à la porte, puisque l’exis­tence du groupe est se­crète (même si cer­tains peuvent dé­ci­der d’être pu­blics). Cette dis­crète fonc­tion a sans doute sau­vé Fa­ce­book, lui per­met­tant de res­ter le hub de notre vie pri­vée. 700 mil­lions de per­sonnes (sur 1,4 mil­liard d’uti­li­sa­teurs) les uti­lisent chaque mois. Le ré­seau so­cial a même lan­cé à la fin de l’an­née der­nière une ap­pli pour smart­phones dé­diée, Groups.

Toute notre vie est ain­si com­par­ti­men­tée en pe­tites boîtes : amis, col­lègues, co­équi­piers du foot, an­ciens ca­ma­rades de classe, bande des der­nières va­cances… Seules les re­la­tions sen­ti­men­tales ne rentrent pas dans les boîtes (à moins de pra­ti­quer le sexe de groupe ou d’ani­mer un club d’ex-co­pines). Et ces groupes in­ti­mistes contrastent avec le ca­rac­tère de plus en plus pu­blic du « mur » Fa­ce­book. Ces groupes sont la par­faite illus­tra­tion de la théo­rie de la « glo­ca­li­sa­tion » dé­ve­lop­pée par le so­cio­logue Zyg­munt Bau­man dans les an­nées 1980. Avant que les moyens de com­mu­ni­ca­tion mo­dernes ne se dé­ve­loppent, les in­di­vi­dus vi­vaient dans de « pe­tites boîtes » (fa­mille, amis, col­lègues…), sou­dés par des liens de loyau­té. Le web au­rait pu ato­mi­ser ce pay­sage so­cial, nous fai­sant sa­cri­fier nos fa­milles pour des « amis » Fa­ce­book dont on connaît à peine le nom. Mais il n’en a rien été, ex­plique Bar­ry Well­man, autre so­cio­logue qui étu­die la « glo­ca­li­sa­tion » sur les ré­seaux so­ciaux. In­ter­net nous a ou­vert à de nou­veaux «liens faibles », ces faux amis, qui pour­rissent nos sta­tuts Fa­ce­book mais nous sont très utiles le jour où nous cher­chons un tra­vail, un ap­part, un ren­sei­gne­ment (le glo­bal). Mais nous par­lons tou­jours prio­ri­tai­re­ment à nos proches (le lo­cal). Loin de nous éloi­gner de la vraie vie, In­ter­net nous la rend en­core plus in­tense, la ré­pli­quant en ligne via ces fa­meux groupes.

700 mil­lions de per­sonnes uti­lisent les groupes Fa­ce­book.

En com­par­ti­men­tant sa vie pri­vée dans de pe­tites boîtes, on évite ces faux amis qui s’in­crustent sur notre mur Fa­ce­book.

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