SO­CRATE CHEZ LES PDG LE SA­VANT BUSINESS DES PHI­LO­SOPHES

Hier, ils se conten­taient d’en­sei­gner et de pu­blier. Au­jourd’hui, les phi­lo­sophes donnent des confé­rences à des ta­rifs exor­bi­tants et sont de­ve­nus des évan­gé­listes du bon­heur ou du suc­cès. Com­ment ont-ils trans­for­mé leur science en ac­ti­vi­té lu­cra­tive ? GQ

GQ (France) - - Buzz - Par Sté­pha­nie Mar­teau Illus­tra­tion : Su­per­birds

Il est en plein rush, comme d’ha­bi­tude. Même plus le temps de s’ha­biller. Vincent Ces­pedes, le pen­seur qui a su rendre la phi­lo « sexy » (se­lon la presse féminine) re­çoit ses vi­si­teurs en djel­la­ba, dans un stu­dio qui lui sert de bu­reau, juste au-des­sus de chez lui. Son nou­veau livre, Oser la jeu­nesse (Flam­ma­rion) sort mi-avril, et s’an­nonce une fois de plus comme un car­ton. À 41 ans, Ces­pedes sait col­ler à l’air du temps comme per­sonne. Ses ou­vrages traitent sur­tout de l’amour, de la sexua­li­té et de la vi­ri­li­té, des thé­ma­tiques très « développement per­son­nel », aux­quelles il donne une di­men­sion po­li­tique. En dix ans, le té­lé­van­gé­liste du bon­heur au mas­cu­lin est de­ve­nu une star­lette de la phi­lo, at­ten­due par des fans à la sor­tie de ses confé­rences. Une sorte « d’ef­fet Pi­ket­ty » fran­co-fran­çais. Alors, pour­quoi ne pas trans­for­mer ce suc­cès en business ? Vincent Ces­pedes a mon­té sa so­cié­té, Mat­ka­line, dans la fou­lée du car­ton, l’an der­nier, de son ca­hier de va­cances pour adultes sur La Phi­lo et l’amour. Di­ri­gée par Hà Giang, une bu­si­ness­wo­man viet­na­mienne qui a long­temps tra­vaillé dans le luxe, Mat­ka­line surfe sur le « phi­lo­so­phi­co-lu­dique ». Elle a dé­ve­lop­pé un jeu de so­cié­té – Le jeu du Phé­nix – que Ces­pedes a lui-même créé. À mi-che­min entre le Tri­vial Pur­suit et Des­tin, le jeu de la vie, on y pioche des cartes qui cor­res­pondent à la fois à des ques­tions phi­lo­so­phiques et à des si­tua­tions concrètes, genre « Le dé­sir peut-il être un mo­teur ? », qu’il faut tra­duire par : « Est-ce qu’en de­man­dant une pro­mo­tion, je ne cherche pas, en fait, à sé­duire Va­nes­sa ? »

Les DRH en raf­folent. Des banques comme HSBC, Bar­clays, la So­cié­té Gé­né­rale le sol­li­citent d’ailleurs ré­gu­liè­re­ment. Ces­pedes a aus­si ani­mé le Sa­lon du zen, l’uni­ver­si­té d’été du Me­def, le congrès des ki­nés (« Vous êtes les ar­ti­sans du bon­heur »), ce­lui des hor­ti­cul­teurs (« Jar­dins de sens, jar­dins de vie »), une confé­rence pour les ex­perts-comp­tables, a trai­té de l’« em­po­werment au fé­mi­nin » pour Mcdo­nald’s, de « l’op­ti­misme » chez Ca­price des Dieux… Il est même in­ter­ve­nu de­vant des agents de la DGSE sur « l’am­bi­tion pa­triote ». Chaque confé­rence rapporte en­vi­ron 5 000 € bruts à sa so­cié­té, et il en as­sure une cin­quan­taine par an. Il s’offre même le luxe de dé­cli­ner l’offre de La Fran­çaise des Jeux, qui vou­lait qu’il coache ses « grands ga­gnants » : « Je n’ai pas en­vie d’être un gou­rou », ex­plique-t-il.

Les an­ciens et les mo­dernes Si Vincent Ces­pedes a pous­sé très loin le concept de phi­lo­sophe-en­tre­pre­neur, ils sont dé­sor­mais nom­breux dans sa gé­né­ra­tion à avoir trans­for­mé leur science en un ju­teux business. Alors qu’an­dré ComteSponville, Luc Fer­ry et Mi­chel Serres, les pion­niers de l’om­ni­pré­sence mé­dia­tique, cris­tal­li­saient l’opprobre de cer­tains mi­lieux uni­ver­si­taires, Ra­phaël En­tho­ven ou Charles Pé­pin, pour ne ci­ter que les plus mé­dia­tiques, as­sument très bien de ga­gner de l’ar­gent. « L’image du phi­lo­sophe “sui­ci­dé so­cial”, comme So­crate ou Des­cartes, c’est ter­mi­né. On est de­ve­nus des mar­chands du Temple », ad­met Ol­li­vier Pour­riol, prof de phi­lo et au­teur. Pour ces dé­goû­tés de l’en­sei­gne­ment, cou­rir le ca­chet dans les mé­dias, comme Ra­phaël En­tho­ven (qui présente sur Arte le pro­gramme court « Phi­lo­so­phie ») ou Adèle Van Confé­rences par an (payées 5 000 € pièce à sa so­cié­té) pour Ces­pedes qui in­ter­vient au Me­def, à la DGSE, chez Mcdo ou

Ca­price des Dieux. Reeth (qui pro­duit et anime de­puis trois ans sur France Culture « Les nou­veaux che­mins de la connais­sance »), re­lève de l’évi­dence. L’an­cienne élève de l’école nor­male su­pé­rieure de Fon­te­nay présente aus­si une chro­nique au « Cercle » de Ca­nal+. Une chaîne sur la­quelle Ol­li­vier Pour­riol n’a te­nu qu’une sai­son dans le rôle de la « cau­tion uni­ver­si­taire » du « Grand Jour­nal », mal­gré un sa­laire de 10 000 € par mois : « La té­lé, ça a été un dé­bran­che­ment in­tel­lec­tuel. C’était très in­té­res­sant en termes d’ex­pé­rience de l’humiliation », iro­nise-t-il de­puis. Le livre sa­do-ma­so-phi­lo (On/off) qu’il a ti­ré de sa « sai­son en en­fer » s’est ven­du à 20 000 exem­plaires. Les plus rai­son­nables, comme Mi­chael Foes­sel, qui en­seigne à Po­ly­tech­nique, s’en tiennent donc à la presse écrite, quitte à être payé 200 € l’ar­ticle à Li­bé­ra­tion. Mais ils sont rares. Toute oc­ca­sion est bonne pour dé­cro­cher un plan ré­mu­né­ra­teur. Même les cours des « Mar­dis phi­lo », une as­so­cia­tion fon­dée il y a quinze ans, qui ras­semble des cen­taines d’adhé­rents. Dès la pro­chaine ren­trée, Adèle Van Reeth va y dis­pen­ser six cours par tri­mestre, elle yest payée 400 € les deux heures. Ol­li­vier Pour­riol a dé­cro­ché un cycle de sept confé­rences sur le ci­né­ma et la mu­sique à la Phil­har­mo­nie de Pa­ris (1 000 € par mois). Charles Pé­pin, qui en­seigne la phi­lo au ly­cée des Filles de la Lé­gion d’hon­neur, fait pros­pé­rer son par­te­na­riat avec les ci­né­mas MK2, qui, chaque lun­di, lui louent une salle où il dis­serte de­vant 200 ha­bi­tués plus ou moins as­sou­pis contre 3 000 € men­suels. Bref, le sta­tut de tra­vailleur in­dé­pen­dant n’a plus de se­cret pour eux, même si cer­tains cachent à l’édu­ca­tion nationale qui les em­ploie en­core qu’ils ont un numéro Si­ret. Si, du cô­té des en­tre­prises, les plus belles op­por­tu­ni­tés sont tou­jours ré­ser­vées aux « stars » du sec­teur (la SNCF a dé­bour­sé 17 000 € pour écou­ter Luc Fer­ry pen­dant quelques heures, Adi­das en a pro­po­sé 10 000 pour une confé­rence de Mi­chel Serres), les qua­dras re­pré­sentent dé­sor­mais une concur­rence sé­vère. Ces­pedes, En­tho­ven ou Pé­pin, en­core eux, sont des ha­bi­tués des in­ter­ven­tions à L’APM (As­so­cia­tion pro­grès du ma­na­ge­ment), une as­so­cia­tion de di­ri­geants de PME qui les in­vite à dis­ser­ter pen­dant une jour­née en­tière sur Mo­zart, l’am­bi­tion ou Chos­ta­ko­vitch de­vant une ving­taine de pa­trons, et les ré­mu­nère au for­fait. Ceux qui aiment « phi­lo­so­pher au­tre­ment » l’avouent : ils s’éclatent et disent ra­re­ment « non ». La Fran­çaise des Jeux a de­man­dé à un phi­lo­sophe de syn­thé­ti­ser tous ses son­dages en une note d’une page, afin de mieux

Le dé­bat est vieux comme l’op­po­si­tion de Pla­ton et des so­phistes : quand on est payé pour pen­ser, n’est-on pas obli­gé de don­ner quelque chose qui plaise ?

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