« Je n’étais Pas LÀ Pour Faire Car­rière. Je ne suis Pas un rentre-de­dans, Je suis un ti­mide. »

Jacques Du­tronc

GQ (France) - - Cover -

Je ne me suis pas oc­cu­pé de grand-chose. Des or­ches­tra­tions, sur­tout. Mais avec l’élec­tro­nique et les ma­chines à dis­po­si­tion, c’est de­ve­nu un tra­vail de pro­duc­teur. Fau­drait re­com­men­cer comme avant, et écou­ter ce que ça donne dans un tran­sis­tor. »

Gui­ta­riste en vogue Ce pé­riple sur son do­maine de Mon­ti­cel­lo re­lève for­cé­ment du pèlerinage. On vient vi­si­ter l’er­mite fes­tif et mé­lan­co­lique, car c’est le seul moyen au­jourd’hui d’ap­pro­cher sa lé­gende. Jacques Du­tronc a tra­ver­sé haut la main un de­mi-siècle de show-biz, dans la fu­reur des au­to­mo­biles spor­tives (Porsche, Lam­bor­ghi­ni, « et puis plus rien dé­sor­mais »), les fêtes d’an­tho­lo­gie et les pa­roles de chan­sons à grim­per aux ri­deaux de gri­se­rie poé­tique. Sa car­rière mu­si­cale s’est en­vo­lée dans les six­ties avec le tube « Et moi, et moi, et moi » (1966, texte de son pa­ro­lier fé­tiche, Jacques Lanz­mann), après un tour de chauffe comme gui­ta­riste au sein d’el To­ro et les Cy­clones. Du­tronc a ap­pris la gui­tare en une an­née sco­laire sur le banc de touche, alors qu’il traî­nait une sale ma­la­die. Il avait 14 ans. Deux disques au sein des im­pro­bables Cy­clones, et puis bas­ta. Mais Du­tronc est pous­sé du cô­té de la mai­son de disques Vogue. « On m’avait nom­mé as­sis­tant du di­rec­teur ar­tis­tique en me di­sant : “Tu vas faire tout le temps de la gui­tare et tra­vailler pour tout le monde”. Et, du coup, c’est moi qui chan­tais pour pré­sen­ter les titres des­ti­nés aux autres. Je ne sa­vais pas que j’avais cette ca­pa­ci­té, même si mes pa­rents vou­laient me foutre aux Pe­tits Chan­teurs à la croix de bois. Mais j’étais trop hon­nête

L’ac­tu

De l’er­mite à l’oracle, il n’y a qu’un pas. On vient cher­cher chez Jacques Du­tronc des conseils de vie, au­tant que des anec­dotes fu­mantes et des opi­nions tues dans la presse. Sou­vent clas­sé « anar­cho-dan­dy » dé­ta­ché de tout, il ne laisse que ra­re­ment af­fleu­rer ses po­si­tions idéo­lo­giques. Dé­fen­seur des bêtes et mi­san­thrope soft qui crut long­temps « à la gen­tillesse pré­su­mée des hommes », hy­po­thèse de­puis ré­fu­tée, Jacques Du­tronc traîne même une ré­pu­ta­tion de di­let­tante pa­tho­lo­gique : « D’un cer­tain cô­té, c’est peu­têtre pos­sible, mais je ne suis pas im­per­méable à tout, loin de là. Je re­çois des tas de trucs en plein coeur. Avant, je ri­go­lais beau­coup plus de tout ce qui se pré­sen­tait. De ce point de vue, j’ai chan­gé de­puis la mort d’un tas de potes. C’est de­ve­nu un vrai ci­me­tière. Et je suis hal­lu­ci­né par la tour­nure que prennent les évé­ne­ments, le monde en gé­né­ral. Je vois que ce n’est pas du tout ce­lui que j’ima­gi­nais au dé­part. L’af­faire Char­lie Heb­do, c’est com­plè­te­ment dingue. Les mecs rentrent comme ça et tirent dans le tas… Là, je ne com­prends plus rien, le pire est per­mis. Après, il y en a plein le cul de dire: “Je suis Char­lie”. Faut ar­rê­ter ! Moi, je ne suis pas Char­lie. Moi, j’es­suie des verres au fond du ca­fé. J’ai trou­vé cette for­mule dans les vo­lutes de ci­gare. Ça les au­rait fait mar­rer. J’ai tou­jours été ami avec des gens comme eux. J’ai tra­vaillé avec le des­si­na­teur Fred, qui m’écri­vait des pa­roles. J’étais proche des in­ven­teurs de Ha­ra-ki­ri, comme le Pro­fes­seur Cho­ron, qui était un fou com­plet. Il consom­mait plus que ma Porsche. Beau­coup ont es­sayé, mais on ne peut pas me si­tuer po­li­ti­que­ment! Ça ne m’in­té­resse pas vrai­ment. Si, il y a quand même une poi­gnée de mecs. Fran­çois Ba­roin, je l’aime beau­coup. Je lui ai sou­hai­té d’être Pre­mier mi­nistre, mais il ne vou­lait pas trop en par­ler, avec son jean et ses chaus­sures dé­la­cées. Il y en a deux autres qui sont ve­nus ici. Le pre­mier, c’est Mi­chel Ro­card. Mit­ter­rand l’a éli­mi­né alors que c’était un gé­nie! Il y a Pierre Mos­co­vi­ci, aus­si. Main­te­nant, là où il est, à la Com­mis­sion européenne, il peut em­mer­der le gou­ver­ne­ment. Plus glo­ba­le­ment, je me dis que les idées peuvent être bonnes par­tout. Les oeillères, ça ne m’in­té­resse pas. Voi­là pour­quoi je ne suis pas “rouge”. Ça non, rien à voir. Quant à Le Pen… Le Pen-à-jouir, c’est tout ce qu’il y a à dire. »

Jacques at­taque À bien­tôt 72 ans (le 28 avril), Du­tronc at­teint une phase sin­gu­lière de sa vie : il semble vo­lon­tai­re­ment en sus­pen­sion. Pas en re­trait, tou­jours sur le coup et ca­pable de phases de tra­vail obs­ti­né (mais rares), qui lui font tou­jours mieux goû­ter le plai­sir du far­niente pro­fes­sion­nel. Re­voir en­core et tou­jours Ver­ti­go d’al­fred Hit­ch­cock, son film pré­fé­ré, tête de gon­dole d’une ci­né­phi­lie pro­li­fique. Traî­ner, ha­billé de noir, non loin de ses Per­fec­to sus­pen­dus en rang d’oi­gnons dans le sa­lon où ré­sonne cette mu­sique qui ne l’a ja­mais lâ­ché, le jazz:

Lu­nettes de so­leil vin­tage

Preuve est faite qu’en près de cin­quante ans, Jacques Du­tronc est de­ve­nu une énigme à moi­tié ré­so­lue au­tant qu’un mo­dèle à suivre. Au style fran­çais, il a tout ap­pris. Sur l’im­pé­ra­tif d’être dan­dy, il nous a beau­coup dé­com­plexés. Le pe­tit gars de la rue de Pro­vence, blou­son noir de pa­ri­sien qui traî­nait avec Ed­dy et John­ny, s’est im­po­sé comme le Mo­zart des mé­langes. Avec lui, la fron­tière entre le bon et le mau­vais goût s’es­tompe. De son in­dif­fé­rence à tout et de sa fi­nesse d’ana­lyse naît une école du style qui dé­passe et re­nie toutes les cha­pelles. Celle du di­let­tan­tisme-roi. Por­trait en huit points d’une icône ré­so­lu­ment mo­derne.

Ama­teur éclai­ré de jazz, Jacques est tou­jours d’at­taque pour un pe­tit hap­pe­ning. En roue libre, il ré­jouit sa bande. Plus il tourne en ri­di­cule ses apparitions, plus il est mys­té­rieux, donc pris avec sé­rieux. Ico­no­claste adu­lé, im­pré­vi­sible, il sa­bote les ser­vi­tudes du show-business, tourne en dé­ri­sion les poses d’un star-sys­tem qu’il re­jette. Pro­blème, son an­ti-mé­thode fait re­cette. Le chan­teur de re­nom­mée in­ter­na­tio­nale n’en est pas moins un Fran­çais dans toute sa splen­deur qui sait écor­ner son image de gent­le­man. As­sez vite, l’oeuvre de Jacques Du­tronc s’émaille ain­si de saillies gran­dioses à la gloire d’être un homme. En 1980, l’al­bum disque d’or Guerre et Pets, co­si­gné par Serge Gains­barre, sur le­quel se trouve le su­blime « Hymne à l’amour (moi l’noeud) » et sa suite d’in­jures, en est une illus­tra­tion plu­tôt convain­cante.

Che­mise et cra­vate Pra­da

Far­ceur Bour­geois

Gau­lois

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.