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EN­QUÊTE – Ame­dy Cou­li­ba­ly

GQ (France) - - Contributeurs -

Le 6 jan­vier 2015, en fin d’après-mi­di, Willy fume près du bar-ta­bac Le Beau­lieu. L’homme a plu­sieurs sur­noms – « Wil­bert », « Bou­rou » ou en­core « Bour Mayo » –, et s’il y a un en­droit où on peut le trou­ver, c’est sur cette dalle de Fleu­ry-mé­ro­gis (Es­sonne) près de chez lui. De­puis une se­maine, un autre in­di­vi­du, « Dol­ly », vient le voir presque tous les jours. Il passe au vo­lant d’une Seat cou­leur gris fon­cé. Si Ame­dy Cou­li­ba­ly a été af­fu­blé d’un tel sur­nom, ce n’est, se­lon la lé­gende ur­baine, pas en rai­son d’un vague air de res­sem­blance avec la pre­mière bre­bis clo­née, mais parce que, ga­min, son tem­pé­ra­ment était ju­gé in­fluen­çable. Adulte, il vit sous une nou­velle forme d’em­prise. Celle d’un livre vert, des images de sang que l’état is­la­mique dé­verse dans son or­di­na­teur, ou dans le sou­ve­nir des pa­roles des men­tors dji­ha­distes qu’il a croi­sés en pri­son, où, à 32 ans, il a dé­jà pas­sé une bonne par­tie de sa vie. Mais dans cer­taines ci­tés de la ré­gion pa­ri­sienne, c’est bien « Dol­ly » qui tient les autres sous sa coupe. C’est lui le pa­tron, qui ex­pé­die Willy, Ch­ris­tophe et quelques autres pe­tites frappes faire ses courses contre ou un deux billets. Ces types un peu pau­més, qui ne de­vinent pas, même si cer­tains le connaissent de longue date, qu’ils ont dé­sor­mais af­faire à un sol­dat d’al­lah. Et à quoi pense un sol­dat prêt à pas­ser à l’ac­tion ? À tuer.

Une ar­mée de pe­tites mains La Seat est une des nom­breuses voi­tures que Cou­li­ba­ly uti­lise. Comme d’ha­bi­tude, elle ne lui ap­par­tient pas. Ne pas lais­ser de trace est de­ve­nu une se­conde na­ture. Les deux hommes se sa­luent. Ti­tu­laire d’un BEP élec­tro­tech­nique, sans em­ploi, Willy ne re­fuse rien à Cou­li­ba­ly qu’il a connu à la Grande Borne à Gri­gny, la ci­té où ils ont gran­di : il porte des mes­sages, fait la vi­dange de sa voi­ture « pour 20 € ». Quelques jours plus tôt, Cou­li­ba­ly lui a de­man­dé d’al­ler cher­cher un nou­veau vé­hi­cule pour sa femme. Un Scenic gris fon­cé qu’il a re­pé­ré sur le­bon­coin.fr et qui lui ser­vi­ra pour se rendre à l’hy­per Ca­cher le 9 jan­vier. Pour­quoi lui, de­man­de­ront plus tard les po­li­ciers ? « Peut-être parce que j’ai des com­pé­tences en mé­ca­nique », ré­pond-il. Sans rire. Willy est donc par­ti dans l’oise ré­cu­pé­rer la voi­ture. La carte grise a été mise « au nom d’un Blanc ». Brouiller les pistes, se fondre dans le pay­sage, en­core. En ce mois de dé­cembre 2014, Ame­dy Cou­li­ba­ly est en guerre. Contre qui : la France ? L’oc­ci­dent ? Les Juifs ? Et pour qui, l’état is­la­mique ou Al-qaï­da, en dé­pit de son ap­pa­rent manque de liens di­rects avec ces or­ga­ni­sa­tions ? Qui l’y a in­ci­té ? Son men­tor, le vé­té­ran dji­ha­diste Dja­mel Be­ghal ? Sa femme, Hayat Bou­med­diene ? Per­sonne, sa rage et sa foi suf­fi­sant à l’em­me­ner sur le che­min du mar­tyr? « Vous at­ta­quez le ca­li­fat, vous at­ta­quez l’état is­la­mique, on vous

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