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GQ (France) - - L'interview -

En mil­liers, le nombre de fol­lo­wers de @na­jatvb sur Twit­ter. Elle est la membre du gou­ver­ne­ment la plus sui­vie sur le ré­seau. On a le droit de ne pas aimer la loi, du mo­ment qu’on la res­pecte…

NVB : Oui, des tas de gens di­ront ça, mais j’as­sume com­plè­te­ment notre clivage sur ce su­jet. Je suis pour une école qui éclaire et qui construise l’ave­nir. J’ai re­lan­cé la se­maine d’édu­ca­tion contre le ra­cisme et l’an­ti­sé­mi­tisme, c’est un choix de so­cié­té de dire « pen­dant une se­maine, tous les éta­blis­se­ments sco­laires vont faire de la lutte contre le ra­cisme et l’an­ti­sé­mi­tisme un su­jet ». L’idée, ce n’est pas seule­ment d’ap­prendre les ar­ticles de loi qui font du ra­cisme et de l’an­ti­sé­mi­tisme des dé­lits, c’est aus­si et sur­tout de dé­mon­ter les non-dits, les pré­ju­gés, les sté­réo­types, les peurs et les fan­tasmes qui jus­ti­fient en­core ces sen­ti­ments…

On vous a re­pro­ché d’avoir dé­cla­ré à l’as­sem­blée que cer­taines ques­tions po­sées par des élèves après les at­ten­tats de jan­vier étaient « in­sup­por­tables ». Vous re­gret­tez d’avoir em­ployé ce terme ?

NVB : Non, ce que je re­grette c’est la twee­ti­sa­tion du dé­bat pu­blic. Chaque propos est dé­sor­mais ré­su­mé, tron­qué, ca­ri­ca­tu­ré de sorte que la cri­tique est fa­cile en ef­fet. Mais si vous re­pre­nez mes propos de ce jour-là, ce que j’avais qua­li­fié d’« in­sup­por­table », c’était que des en­fants et des ado­les­cents aient pu se de­man­der si c’était grave d’avoir tué des jour­na­listes qui l’avaient bien cher­ché… C’était la perte de re­pères au point de ne plus hié­rar­chi­ser ni les in­for­ma­tions ni les va­leurs. C’est ce­la qu’il faut com­battre.

Se­lon vous, les ré­seaux so­ciaux, les blogs et les chaînes d’in­for­ma­tion conti­nue ont-ils chan­gé la vie po­li­tique ?

NVB : Oui, sans hé­si­ta­tion. Être mi­nistre au­jourd’hui n’a plus rien à voir avec la fonc­tion il y a quelques an­nées. Et je ne parle pas d’il y a quinze ans de ce­la. À pré­sent, nous sommes constam­ment sol­li­ci­tés pour ré­agir sur tel ou tel su­jet que les mé­dias au­ront d’ailleurs ou­blié quelques heures plus tard. On nous re­proche sou­vent une forme de langue de bois, mais c’est aus­si le ré­sul­tat de ce non-stop de l’in­for­ma­tion. Chaque mot que l’on pro­nonce peut se re­trou­ver quelques se­condes plus tard sur Twit­ter ou sur un ban­deau de chaîne d’in­fo. Gé­né­ra­le­ment

tron­qué, qui plus est. Au mo­ment même où on pro­nonce une phrase, on se de­mande ce qu’elle don­ne­ra une fois dé­na­tu­rée. On s’adapte à l’obs­tacle, mais bon­jour la spon­ta­néi­té ! Par ailleurs, la trans­pa­rence et l’exem­pla­ri­té des élus ne se posent plus de la même ma­nière. Je m’en suis ren­du compte le jour où, après avoir quit­té un res­tau­rant, j’ai dé­cou­vert sur Twit­ter une pho­to des restes de mon as­siette et une di­zaine de com­men­taires sur mes goûts gas­tro­no­miques.

Vous êtes mi­nistre de­puis trois ans, est-ce que c’est de­ve­nu un mé­tier ?

NVB : Ce qui est sûr c’est qu’on de­vient plus opé­ra­tion­nel avec l’ex­pé­rience. En ce­la, il y a une forme de pro­fes­sion­na­li­sa­tion. On gère mieux les pro­jets, on uti­lise mieux le sys­tème dé­ci­sion­nel, on ma­nage mieux ses équipes. Et j’ai évo­lué. Je suis pas­sée du plus pe­tit au plus gros bud­get de l’état !

Au dé­but, en 2012, c’était au mi­nis­tère des Droits des femmes…

NVB : Je me sou­viens qu’on avait réus­si à aug­men­ter le bud­get de 25 mil­lions à 27 mil­lions. On était su­per fiers ! C’est drôle quand on y pense.

Et au­jourd’hui ?

NVB : Tout com­pris avec l’édu­ca­tion nationale, l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur et la Re­cherche : 90 mil­liards. Mais, j’y re­viens, non la po­li­tique n’est pas une pro­fes­sion. Elle ne doit pas en être une. La par­ti­cu­la­ri­té d’un homme ou d’une femme po­li­tique de qua­li­té, c’est d’avoir tou­jours cette cu­rio­si­té, cette ou­ver­ture aux autres, cette remise en ques­tion per­ma­nente de soi-même et des fonc­tion­ne­ments du sys­tème qui per­mettent d’avan­cer, de ré­for­mer, de ré­pa­rer et pas sim­ple­ment de re­pro­duire.

N’avez-vous pas dit que les femmes le fai­saient plus que les hommes ?

NVB : Oui. Mais je ne vou­drais pas faire de gé­né­ra­li­té, je dé­teste ça. Je ne suis pas es­sen­tia­liste au sens où je ne pense pas que les femmes au­raient na­tu­rel­le­ment cer­taines qua­li­tés et les hommes d’autres.

Le pré­sident de la Ré­pu­blique et le Pre­mier mi­nistre sont des hommes… NVB : En fait, ce n’est pas tant une ques­tion de sexe que de lon­gé­vi­té dans le pay­sage po­li­tique. D’une cer­taine fa­çon, les femmes conti­nuent à être de nou­velles ve­nues en po­li­tique. On se com­porte dif­fé­rem­ment. On ne prend pas les choses pour un dû.

Les pre­mières femmes qui se sont re­trou­vées à la tête de pays dé­mo­cra­tiques, rôles et de com­bats de co­qs soient tou­jours leur truc. J’ai l’im­pres­sion que la fa­çon de faire de ces « pri­mo-ar­ri­vantes » – mo­des­tie, droit re­ven­di­qué au doute, non-om­nis­cience as­su­mée, écoute – s’ins­talle et, même, qu’elle ins­pire les hommes. C’est la plus grande vic­toire qu’on puisse rem­por­ter.

Quand vous avez fait Sciences Po, vous vou­liez dé­jà faire de la po­li­tique ?

NVB : Non, hon­nê­te­ment, ça ne m’a pas par­ti­cu­liè­re­ment tra­ver­sé l’es­prit. J’ap­par­tiens à une fa­mille dont les pa­rents n’avaient pas la na­tio­na­li­té fran­çaise. Une fa­mille dans la­quelle on n’avait pas le droit de vote et dans la­quelle on ne com­men­tait pas la po­li­tique.

Vous-même, vous l’avez eue quand la na­tio­na­li­té fran­çaise ?

NVB : Je l’ai de­man­dée et eue à 18 ans. La seule chose dont je me sou­viens plus jeune, c’est la crainte du Front na­tio­nal. D’ailleurs, quand je m’en­gage en 2001, c’est clai­re­ment aus­si contre ce par­ti. En re­vanche, à Sciences Po, j’ai no­tam­ment tra­vaillé comme as­sis­tante par­le­men­taire au­près d’une dé­pu­tée. J’ai alors cô­toyé et com­pris le fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions. Ce­la m’a beau­coup ai­dée plus tard, quand je me suis dé­ci­dée à en­trer dans l’arène.

En tant qu’im­mi­grée et fille d’im­mi­grée ou en tant que femme ?

En tant que femme de va­leurs.

Le fait d’être un en­fant de l’im­mi­gra­tion n’a pas joué ?

NVB : Être en­fant de l’im­mi­gra­tion a beau­coup in­fluen­cé mon com­bat vis­cé­ral contre le ra­cisme par exemple. Mais ce­lui-ci ne ré­sume pas mon en­ga­ge­ment po­li­tique. Je me suis beau­coup en­ga­gée dans la lutte contre l’ho­mo­pho­bie. Il se trouve que ça ne me concerne pas di­rec­te­ment.

Ce qui m’étonne, c’est que dans vos com­bats, vous n’ajou­tez pas les in­éga­li­tés entre les classes so­ciales, c’est un ou­bli ?

NVB : Non, je l’ex­prime au­tre­ment. Mon su­jet, au fond, c’est la mo­bi­li­té ou plu­tôt l’ab­sence de mo­bi­li­té. L’in­jus­tice, ce n’est pas en soi d’être ou­vrier quand un autre est

L’ENA mais non, hon­nê­te­ment. Après, mon cas est un peu sin­gu­lier. Si moi je n’y ai pas été ad­mise, ce­lui qui al­lait de­ve­nir mon époux, lui, y est en­tré, alors j’ai qua­si­ment vé­cu cette sco­la­ri­té par pro­cu­ra­tion.

Il a fait L’ENA et pour­tant vous avez mieux réus­si que lui. Il n’est que se­cré­taire gé­né­ral ad­joint de l’ély­sée…

NVB : Ne dites pas ça ! Ce que je peux dire c’est que je n’ai pas l’im­pres­sion d’être pas­sée à cô­té de quelque chose.

Vous êtes en­trée au Par­ti so­cia­liste en 2001. Pour­quoi pas à L’UMP ?

et à soi-même. Comme pour beau­coup de choses, c’est une ques­tion d’équi­libre.

De­puis que vous êtes au gou­ver­ne­ment, de quoi êtes-vous la plus fière ?

NVB : De la loi du 4 août 2014 pour l’éga­li­té réelle entre les femmes et les hommes. Ce texte a per­mis des avan­cées très concrètes avec, par exemple, la créa­tion de la ga­ran­tie contre les im­payés de pen­sions ali­men­taires pour les mères iso­lées, la dis­tri­bu­tion de té­lé­phones « grand dan­ger » pour pro­té­ger les femmes vic­times de vio­lences, les obli­ga­tions faites aux en­tre­prises en ma­tière d’éga­li­té pro­fes­sion­nelle, le dou­ble­ment des sanc­tions pour les par­tis po­li­tiques qui ne res­pectent pas la pa­ri­té… On nous re­proche sou­vent de n’être que dans les dis­cours, mais il y a aus­si des actes. Il y en a beau­coup. Il ne vous au­ra pas échap­pé que j’avais par­ti­cu­liè­re­ment bien choi­si la date, en ré­fé­rence à l’abo­li­tion des pri­vi­lèges la nuit du 4 août 1789…

Mais pour la grande ma­jo­ri­té des femmes, qui ne sont pas bat­tues ni iso­lées, votre loi leur ap­porte quoi ?

NVB : Elle per­met des avan­cées pour toutes les femmes. Un exemple : dans le cadre des mar­chés pu­blics, la pa­ri­té fait dé­sor­mais par­tie des cri­tères de sé­lec­tion. Les en­tre­prises sont donc in­ci­tées à re­cru­ter au­tant de femmes que d’hommes, à tous ni­veaux de res­pon­sa­bi­li­té, y com­pris aux postes de di­rec­tion.

Et quel est votre plus grand échec ?

NVB : Je re­grette de n’avoir pas pu me­ner à bien cer­tains chan­tiers que j’avais lan­cés lorsque j’étais mi­nistre des Droits des femmes, de la Ville, de la Jeu­nesse et des Sports, car je ne suis res­tée que cinq mois à ce poste.

Et l’abo­li­tion de la pros­ti­tu­tion ? Est-ce que ce n’était pas voué à l’échec ? Quand on a abo­li l’es­cla­vage, les es­claves ne sont pas des­cen­dus dans la rue pour pro­tes­ter…

NVB : Je suis très fière du com­bat que j’ai me­né. On peut avoir l’im­pres­sion que le dé­bat sur ce su­jet vient de s’en­li­ser au Sé­nat, mais en réa­li­té, il ne fait que pro­gres­ser dans les têtes. Or, c’est là que ça se joue. Dé­sor­mais, quand on parle, la réa­li­té s’éclaire en­fin d’une lu­mière bla­farde. Cer­tains pensent que la pros­ti­tu­tion, le « plus vieux mé­tier du monde », ne ces­se­ra ja­mais. Je crois au contraire que ce n’est pas une fa­ta­li­té. Dans 90 % des cas, la pros­ti­tu­tion n’est pas un choix per­son­nel mais re­lève de la traite d’êtres hu­mains. On ne doit pas se ré­si­gner. hommes par­fois ont des vies in­vi­vables. Même celles qui ne sont pas au­jourd’hui vic­times de ré­seaux ont, bien sou­vent, un par­cours bru­ta­li­sé dès le plus jeune âge qui ex­plique en grande par­tie leur si­tua­tion. Qu’elles l’ha­billent des jo­lis atours du « choix libre et consen­ti » ne change rien à la vio­lence de leur si­tua­tion. En­fin, il y a un ar­gu­ment qui me fas­cine : parce que 10 % des pros­ti­tuées sont « libres », il fau­drait re­non­cer à agir ? Non, car les 90 % res­tants sont des femmes vic­times de ré­seaux ma­fieux. L’ob­jec­tif est de mettre un terme à un sys­tème pros­ti­tu­tion­nel qui pros­père gras­se­ment sur le mal­heur des gens.

Vous croyez qu’il se­rait pos­sible de faire res­pec­ter la pé­na­li­sa­tion des clients ?

NVB : Presque toutes les lois sont dif­fi­ciles à faire res­pec­ter. Mais, éton­nam­ment, on est tou­jours plus re­gar­dant sur l’ap­pli­ca­bi­li­té des me­sures qui concernent la pros­ti­tu­tion.

Quelles sont les qua­li­tés qui payent le plus au­jourd’hui en po­li­tique ?

NVB : La ca­pa­ci­té à ne pas va­ciller lorsque ça tangue. Quand j’ai été nom­mée mi­nistre de l’édu­ca­tion, j’ai fait l’ob­jet de nom­breuses at­taques, et pro­cès d’in­ten­tion an­ti-arabes, an­ti­mu­sul­mans, an­ti­fé­mi­nistes, an­ti­jeunes… Je crois que mes dé­trac­teurs – qui ne de­vaient pas eux-mêmes croire à la moi­tié de leurs bê­tises – n’avaient qu’un ob­jec­tif : m’at­teindre et me faire flan­cher pour en­suite por­ter le coup de grâce. C’était mal me connaître.

Et les dé­fauts ?

NVB : La mé­moire sé­lec­tive ! Ce­la per­met aus­si d’ou­blier ra­pi­de­ment les dif­fi­cul­tés et les mau­vais sou­ve­nirs.

Quels conseils don­ne­riez-vous à un jeune qui vou­drait en­trer en po­li­tique ?

NVB : Je l’y en­cou­ra­ge­rais très vi­ve­ment. La po­li­tique, c’est exal­tant et es­sen­tiel. Et puis je lui di­rais d’être lui-même, de ne sur­tout pas adop­ter les thèmes et les idées des autres. De par­ler de ce qui les pré­oc­cupe, eux, vrai­ment, avec leurs mots. C’est comme ça qu’ils en ra­mè­ne­ront plein d’autres en­core vers la po­li­tique que per­sonne ne de­vrait ja­mais dé­ser­ter.

Pre­mière mi­nistre de l’inde de 1966 à 1977, puis de 1980 à 1984, an­née de sa mort. Elle fut aus­si la se­conde femme au monde élue dé­mo­cra­ti­que­ment à la tête d’un gou­ver­ne­ment, après Si­ri­ma­vo Ban­da­ra­naike, élue à Cey­lan (au­jourd’hui le Sri Lan­ka) en 1960.

Née en 1898, elle a par­ti­ci­pé à la créa­tion de l’état d’is­raël avant de de­ve­nir, entre 1969 et 1974, le qua­trième Pre­mier mi­nistre du pays. Bien avant Mar­ga­ret That­cher, Gol­da Meir a été sur­nom­mée « la dame de fer ».

Le cou­rant abo­li­tion­niste vise à in­ter­dire toute forme de ré­gle­men­ta­tion de la pros­ti­tu­tion. Les par­ti­sans de cette phi­lo­so­phie consi­dèrent que les pros­ti­tué(e)s sont avant tout des vic­times. Ils re­jettent no­tam­ment la pé­na­li­sa­tion du com­merce du corps, s

Évé­ne­ment fon­da­teur de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise puisque l’as­sem­blée cons­ti­tuante met fin au sys­tème féo­dal. Les pri­vi­lèges de classe dis­pa­raissent, les ci­toyens fran­çais de­ve­nant libres et égaux en droits.

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