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Com­ment Ame­dy est De­ve­nu "Cou­li­ba­ly"

GQ (France) - - Enquēte -

e 6 jan­vier 2015, en fin d’après-mi­di, Willy fume près du bar-ta­bac Le Beau­lieu. L’homme a plu­sieurs sur­noms – « Wil­bert », « Bou­rou » ou en­core « Bour Mayo » –, et s’il y a un en­droit où on peut le trou­ver, c’est sur cette dalle de Fleu­ry-mé­ro­gis (Es­sonne) près de chez lui. De­puis une se­maine, un autre in­di­vi­du, « Dol­ly », vient le voir presque tous les jours. Il passe au vo­lant d’une Seat cou­leur gris fon­cé. Si Ame­dy Cou­li­ba­ly a été af­fu­blé d’un tel sur­nom, ce n’est, se­lon la lé­gende ur­baine, pas en rai­son d’un vague air de res­sem­blance avec la pre­mière bre­bis clo­née, mais parce que, ga­min, son tem­pé­ra­ment était ju­gé in­fluen­çable. Adulte, il vit sous une nou­velle forme d’em­prise. Celle d’un livre vert, des images de sang que l’état is­la­mique dé­verse dans son or­di­na­teur, ou dans le sou­ve­nir des pa­roles des men­tors dji­ha­distes qu’il a croi­sés en pri­son, où, à 32 ans, il a dé­jà pas­sé une bonne par­tie de sa vie. Mais dans cer­taines ci­tés de la ré­gion pa­ri­sienne, c’est bien « Dol­ly » qui tient les autres sous sa coupe. C’est lui le pa­tron, qui ex­pé­die Willy, Ch­ris­tophe et quelques autres pe­tites frappes faire ses courses contre ou un deux billets. Ces types un peu pau­més, qui ne de­vinent pas, même si cer­tains le connaissent de longue date, qu’ils ont dé­sor­mais af­faire à un sol­dat d’al­lah. Et à quoi pense un sol­dat prêt à pas­ser à l’ac­tion ? À tuer.

Une ar­mée de pe­tites mains La Seat est une des nom­breuses voi­tures que Cou­li­ba­ly uti­lise. Comme d’ha­bi­tude, elle ne lui ap­par­tient pas. Ne pas lais­ser de trace est de­ve­nu une se­conde na­ture. Les deux hommes se sa­luent. Ti­tu­laire d’un BEP élec­tro­tech­nique, sans em­ploi, Willy ne re­fuse rien à Cou­li­ba­ly qu’il a connu à la Grande Borne à Gri­gny, la ci­té où ils ont gran­di : il porte des mes­sages, fait la vi­dange de sa voi­ture « pour 20 € ». Quelques jours plus tôt, Cou­li­ba­ly lui a de­man­dé d’al­ler cher­cher un nou­veau vé­hi­cule pour sa femme. Un Scenic gris fon­cé qu’il a re­pé­ré sur le­bon­coin.fr et qui lui ser­vi­ra pour se rendre à l’hy­per Ca­cher le 9 jan­vier. Pour­quoi lui, de­man­de­ront plus tard les po­li­ciers ? « Peut-être parce que j’ai des com­pé­tences en mé­ca­nique », ré­pond-il. Sans rire. Willy est donc par­ti dans l’oise ré­cu­pé­rer la voi­ture. La carte grise a été mise « au nom d’un Blanc ». Brouiller les pistes, se fondre dans le pay­sage, en­core. En ce mois de dé­cembre 2014, Ame­dy Cou­li­ba­ly est en guerre. Contre qui : la France ? L’oc­ci­dent ? Les Juifs ? Et pour qui, l’état is­la­mique ou Al-qaï­da, en dé­pit de son ap­pa­rent manque de liens di­rects avec ces or­ga­ni­sa­tions ? Qui l’y a in­ci­té ? Son men­tor, le vé­té­ran dji­ha­diste Dja­mel Be­ghal ? Sa femme, Hayat Bou­med­diene ? Per­sonne, sa rage et sa foi suf­fi­sant à l’em­me­ner sur le che­min du mar­tyr? « Vous at­ta­quez le ca­li­fat, vous at­ta­quez l’état is­la­mique, on vous

Lors d’une at­taque contre Char­lie Heb­do les frères Ché­rif et Saïd Koua­chi tuent douze per­sonnes, dont huit jour­na­listes et deux po­li­ciers.

at­taque. Vous ne pou­vez pas at­ta­quer et ne rien avoir en re­tour » : voi­là une de ses très rares ex­pli­ca­tions, lais­sée dans une vi­déo mise en ligne deux jours après sa mort. RTL pro­fi­te­ra aus­si d’un té­lé­phone mal rac­cro­ché pour en­re­gis­trer une par­tie des propos qu’il tien­dra à ses otages de l’hy­per Ca­cher : « Au Ma­li, ils (les dji­ha­distes, ndlr) n’avaient fait au­cune exac­tion quand ils (c’est-à-dire l’ar­mée fran­çaise, ndlr) sont par­tis là-bas. Et moi, je vous le dis à vous, parce que vous êtes pas très au cou­rant de ce qui se passe. (…) Il faut ar­rê­ter d’at­ta­quer l’état is­la­mique, qu’ils ar­rêtent de dé­voi­ler nos femmes. (…) C’est vous qui avez élu vos gou­ver­ne­ments. Vos gou­ver­ne­ments, ils ne vous ont ja­mais ca­ché qu’ils al­laient faire la guerre. » Plus pro­saï­que­ment, en ce mois de dé­cembre, « Dol­ly » ex­plique à un an­cien pote qui lui doit de l’ar­gent qu’il a be­soin de li­qui­di­tés, car il va avoir « beau­coup de dé­penses ». Il sait qu’il ne re­cu­le­ra plus. Il passe com­mande au­près de son ser­vi­teur Willy d’un sur­pre­nant at­ti­rail. Des gi­lets tac­tiques, un Ta­ser, un cou­teau spé­cial. Presque comme lors­qu’il mon­tait « au braquo », quand sa vie était gui­dée par la re­li­gion de l’ar­gent. Un jour, Willy in­ter­roge Cou­li­ba­ly sur cet équi­pe­ment : « Il m’a dit que ça n’était rien de mé­chant et que ça ne me re­gar­dait pas. » Willy se rend dans deux ar­mu­re­ries, ac­com­pa­gné d’amis du quar­tier. L’un d’eux sert de chauf­feur et prête sa carte d’iden­ti­té pour l’achat de bombes la­cry­mo­gènes. Entre fu­mette, rap et ma­gouilles, les « pe­tites mains » obéissent au doigt et à l’oeil. Le 5 jan­vier, Cou­li­ba­ly de­mande un ul­time ser­vice à Willy : faire en­le­ver le mou­chard élec­tro­nique – le tra­queur, dans le jar­gon – d’une mo­to Su­zu­ki. Il ex­plique qu’il veut mettre un autre sys­tème d’alarme. La pe­tite main ne pose pas de ques­tion: « Moi, j’aime bien la mo­to, je vou­lais kif­fer un peu, donc je n’ai rien de­man­dé. » Même la mère de Willy est im­pli­quée: la carte grise de la mo­to est mise à son nom à son in­su. Plus tard, de­vant les po­li­ciers, l’ami de Cou­li­ba­ly va pleu­rer, je­ter sa chaise, se la­men­ter: « Je re­grette d’avoir fait les achats pour lui. Il s’est ser­vi de moi. » Il pen­sait que son ami « al­lait faire un go-fast ou un bra­quage de go-fast ». Il évoque la « pres­sion » et les « me­naces ». « Il me di­sait : “Vas-y, vas ache­ter tout ça, si­non je te casse la gueule”. » Le pa­tron, c’est « Dol­ly ». Les ré­seaux qu’il a créés dans son pas­sé de dé­lin­quant ré­pondent pré­sents. Entre Gri­gny et Fleu­ry-mé­ro­gis, Cou­li­ba­ly a sous la main tous les pro­fils: de bons bri­co­leurs en mé­ca­nique, des faus­saires, de simples cour­siers. La bande des « potes de la Grande Borne » (Gri­gny) ou les amis ren­con­trés à la mai­son d’ar­rêt de Ville­pinte. Des jeunes in­con­nus des ser­vices an­ti­ter­ro­ristes mal­gré leurs pro­fils de pe­tits dé­lin­quants. Cha­cun a ser­vi – sans le sa­voir, as­surent-ils – à la pré­pa­ra­tion d’un acte qui les dé­passe. Qui pour four­nir des armes, qui pour ache­ter une voi­ture… Cou­li­ba­ly se mé­fie de la po­lice. Il ne pos­sède plus de té­lé­phone por­table. De­puis le mois d’oc­tobre, il jongle avec treize nu­mé­ros dif­fé­rents uti­li­sés de ma­nière par­fois très éphé­mère. Il pré­fère em­prun­ter les mo­biles de ses amis ou se rendre dans les ca­bines té­lé­pho­niques. Ce « grand frère » ins­pire res­pect et crainte à ceux qui nour­rissent son écran de fu­mée : « C’était un mec gen­til, mais il ne fal­lait pas l’éner­ver », rapporte l’un des membres de la bande.

Cercles cloi­son­nés Dans la ci­té, le lourd pas­sé de dé­lin­quant de Cou­li­ba­ly lui a don­né l’as­cen­dant. Même sur les plus an­ciens comme Max, 32 ans, un des autres ga­mins de la Grande Borne. Comme Willy, il est au chô­mage. Il connaît Cou­li­ba­ly de­puis l’âge de 12 ans. À l’époque, ils fré­quentent le même col­lège à Vi­ry-châ­tillon, ha­bitent à cin­quante mètres l’un de l’autre. Il a sui­vi ses af­faires de vols, vio­lences, bra­quages, tra­fic de stu­pé­fiants. Max af­firme avoir en­suite pris ses dis­tances : « Je l’ai re­vu à sa sor­tie de pri­son (en 2008, ndlr), mais je ne le voyais plus. C’est plu­tôt lui qui vou­lait plus trop nous cal­cu­ler. Nous, nous vou­lions dra­guer les filles. Lui, il vou­lait faire de l’ar­gent. » Max a un conten­tieux avec Cou­li­ba­ly : il a cas­sé une mo­to que Dol­ly lui avait prê­tée « en heur­tant une pe­tite borne ». À sa der­nière sor­tie de pri­son, au prin­temps 2014, Cou­li­ba­ly de­vient pres­sant : il veut ré­cu­pé­rer une mo­to. Max, qui s’est conver­ti à l’is­lam en 2003, bé­né­fi­cie d’abord d’un dé­lai: « Tu as la chance d’être mu­sul­man, si­non on se se­rait dé­jà pris la tête. » L’ap­par­te­nance à l’is­lam pour dé­ci­der de pu­nir, ou pas, Max… « Dol­ly » a bel et bien bas­cu­lé dans une autre di­men­sion. « En fait, j’avais un peu peur, car il était as­sez im­pré­vi­sible », confie Max, qui fi­nit par faire un cré­dit pour ra­che­ter une mo­to, dont la clé se­ra re­trou­vée sur Cou­li­ba­ly dans l’hy­per Ca­cher.

Au­près de ces « pe­tites mains », le fu­tur tueur cache sa ra­di­ca­li­sa­tion, comme s’il cher­chait à cloi­son­ner les cercles. Lorsque Max ap­prend à la té­lé que son ami est l’au­teur de la prise d’otages, il n’en re­vient pas : « J’ai eu un choc. J’ai pen­sé que c’était un autre Cou­li­ba­ly (…). Il au­rait été ra­di­cal, j’au­rais dit OK. Mais là non… Il y a des per­sonnes, dès que vous les voyez, ils ne vous parlent que de re­li­gion. Lui n’était pas comme ça. »

Loin des ra­dars Max se sou­vient d’un Cou­li­ba­ly apai­sé, en 2008, au terme de sa pre­mière longue peine de pri­son : « Il avait trou­vé un tra­vail chez Co­ca. Je le voyais par­tir tra­vailler le ma­tin, et il avait l’air d’avoir trou­vé une sta­bi­li­té. » Il avait sans doute at­teint une forme d’équi­libre, mais dans une pra­tique re­li­gieuse qui se ra­di­ca­li­sait dé­jà. Ce qu’ignore ce cercle de proches, c’est l’exis­tence des autres potes. Des « frères ». Comme Mo­ha­med. Le 1er jan­vier, Ame­dy le re­trouve dans son ap­par­te­ment, à Bon­dy. Mo­ha­med Bel­hou­cine est une vieille « connais­sance » qu’il au­rait ren­con­trée en pri­son à Ville­pinte. Son frère, Meh­di, est là aus­si. Tout comme son épouse et celle de Cou­li­ba­ly, Hayat. J-6 avant le grand jour, c’est l’heure de la dis­per­sion. Cap sur la Tur­quie mais par des che­mins dif­fé­rents. Via Ma­drid pour Mo­ha­med et Hayat. Ame­dy les ac­com­pagne puis re­monte à grande vi­tesse vers Pa­ris. Meh­di gagne aus­si l’es­pagne mais en bus. Il re­join­dra en­suite Hayat à Is­tan­bul et le tan­dem fi­le­ra vers la Sy­rie. Aux contrôles doua­niers, des ca­mé­ras im­mor­ta­lisent leur dé­part. Dix mois se sont écou­lés de­puis la der­nière sor­tie de pri­son de « Dol­ly », en mars 2014. Dix mois pen­dant les­quels le pro­jet a pris forme, même si le mo­ment pré­cis de la bas­cule est in­con­nu. Cou­li­ba­ly sait que s’il est fi­ché, il n’est pas spé­cia­le­ment sur­veillé. Il se doute que les au­to­ri­tés l’ont clas­sé dans la ca­té­go­rie des adeptes de l’is­lam, mais de là à en faire un ter­ro­riste en puis­sance… Il y dé­jà tant de monde à sur­veiller, chaque mois de nou­veaux ga­mins prennent le che­min de la Sy­rie, d’autres en re­viennent. Il faut une ving­taine de fonc­tion­naires pour suivre 24 heures sur 24 les mou­ve­ments d’un seul de ces dji­ha­distes de re­tour en France. « Dol­ly » a par ailleurs su se faire dis­cret en af­fi­chant le com­por­te­ment d’un dé­te­nu mo­dèle. S’il est bel et bien fi­ché par les ser­vices de ren­sei­gne­ments, en rai­son de son pas­sé en pri­son, il ne fait pas l’ob­jet d’une fi­la­ture et n’est pas pla­cé sur écoute té­lé­pho­nique. Mais il bipe quand même dans les ra­dars de la DGSI. Comme le 30 dé­cembre 2014. Cou­li­ba­ly se trouve dans sa Seat de lo­ca­tion avec sa com­pagne Hayat Bou­med­diene. Le contrôle a lieu à hau­teur du 55, ave­nue Simon-bo­li­var à Pa­ris, tout près des Buttes-chau­mont, le quar­tier où une fi­lière de dji­ha­distes a pris ra­cine une di­zaine d’an­nées plus tôt. Il ne donne rien. Pa­reil ce 30 août 2014, lors d’un contrôle par la BAC à Mon­trouge. En pas­sant le nom de Cou­li­ba­ly dans le fi­chier des per­sonnes re­cher­chées, pro­cé­dure clas­sique, un gar­dien de la paix dé­couvre sa fiche « S », pour « Sû­re­té de l’état » : « Proche de la mou­vance is­la­miste de ré­gion pa­ri­sienne. Ne pas at­ti­rer l’at­ten­tion » est la consigne. Du coup, les po­li­ciers ne posent pas de ques­tions trop di­rectes. Ce jour-là, Cou­li­ba­ly est avec Mo­ha­med Bel­hou­cine, qui fait lui aus­si l’ob­jet d’une fiche « S ». Ils ont des livres et des do­cu­ments de pro­pa­gande ra­di­cale dans leur voi­ture, mais ne sont pas ap­pré­hen­dés. Le contrôle est sim­ple­ment si­gna­lé à la DGSI. Le pro­jet de Cou­li­ba­ly peut conti­nuer à prendre forme. Quand est-il né ? Per­sonne ne peut le dire avec cer­ti­tude. La vie de « Dol­ly » est rem­plie d’éclipses, celles des an­nées pas­sées der­rière les bar­reaux.

avec la re­li­gion, mais je vais dou­ce­ment… » - « Quelle est votre po­si­tion concer­nant les at­ten­tats com­mis contre les pays oc­ci­den­taux ? » - « Je pense que ce­la ne fait pas avan­cer les choses. La Terre est as­sez grande, on peut quand même se la par­ta­ger, et que tout le monde reste tran­quille. Je ne suis pas d’ac­cord avec les at­ten­tats, ne se­rait-ce que parce que moi, je pour­rais en être vic­time. » - « Que pen­sez-vous de l’ac­tion des pays de la coa­li­tion oc­ci­den­tale en terre mu­sul­mane, telles l’af­gha­nis­tan ou l’irak ? » - « Je pense que c’est la guerre, et pour moi quand c’est la guerre, tout le monde a tort. Le pro­phète a dit : “Ce­lui qui tue un homme, c’est comme s’il tuait toute l’hu­ma­ni­té”. » Cou­li­ba­ly re­con­naît ce­pen­dant qu’un pré­cé­dent sé­jour en pri­son a étof­fé son car­net d’adresses: « Si vous vou­lez que je vous dise tous les ter­ro­ristes que je connais, vous n’avez pas fi­ni, je les connais tous: ceux des fi­lières tchét­chènes, des fi­lières af­ghanes. » For­fan­te­rie d’un pe­tit caïd à grande gueule ou four­be­rie d’un ter­ro­riste d’en­ver­gure ? Les livres sai­sis au do­mi­cile de Cou­li­ba­ly prouvent que le dji­had l’in­té­resse. La plu­part sont des ou­vrages théo­riques, ceux no­tam­ment du cheikh Mohammed al-ma­q­dis­si, une des ré­fé­rences du dji­ha­disme contem­po­rain. Mais les po­li­ciers ont aus­si trou­vé un do­cu­ment in­ti­tu­lé « Études stra­té­giques, jan­vier 2009 : guerre psy­cho­lo­gique, di­ver­sion et dis­per­sion des forces vives de la ré­sis­tance ». Le cher­cheur ro­main Caillet, un des meilleurs spé­cia­listes du dji­had, ana­lyse : « Pour­quoi ont-ils frap­pé la France et pas le Da­ne­mark, où ont été pu­bliées les ca­ri­ca­tures de Ma­ho­met (re­pu­bliées en­suite par Char­lie Heb­do, ndlr) ? Parce que la France pèse à l’échelle in­ter­na­tio­nale et que le Da­ne­mark, non. C’est notre po­li­tique ex­té­rieure qui mo­tive les jeunes dé­jà cho­qués par les blas­phèmes, pris en­suite en main par des struc­tures comme l’aqpa, qui ont un in­té­rêt géo­po­li­tique à frap­per la France. » C’était avant que Omar El-hus­sein n’abatte deux per­sonnes lors de l’at­taque d’un centre cultu­rel et d’une sy­na­gogue à Co­pen­hague.

Sous les de­hors d’un homme ran­gé Sans doute elle aus­si adepte de la ta­qiya, Hayat Bou­med­diene tente, de­vant les po­li­ciers de l’an­ti­ter­ro­risme, de mi­ni­mi­ser la ra­di­ca­li­sa­tion de « Dol­ly » : « Ame­dy n’est pas vrai­ment très re­li­gieux. Il aime bien s’amu­ser, tout ça. » En garde à vue dans un bu­reau au même étage, un autre homme ha­bi­tué aux sé­jours dans le Can­tal, un cer­tain Ché­rif Koua­chi, choi­sit de ne pas des­ser­rer les dents de l’au­di­tion. Il échap­pe­ra de peu au pro­cès, qui se tient en 2013 (Cou­li­ba­ly est en dé­ten­tion pro­vi­soire de­puis 2010), mais vien­dra presque tous les jours à l’au­dience sou­te­nir son pote « Dol­ly » qui éco­pe­ra de cinq ans de pri­son. Une peine qu’il pur­ge­ra jus­qu’à sa li­bé­ra­tion condi­tion­nelle en mars 2014. Lors du pro­cès, un rap­port d’ex­perts psy­chiatres et de psy­cho­logues dé­crit chez Cou­li­ba­ly « un sens mo­ral très dé­fi­cient, s’ins­cri­vant au tra­vers de ses actes dans la re­cherche de la puis­sance ». « Per­son­na­li­té im­ma­ture et psy­cho­pa­thique », écrivent aus­si les ex­perts. Et si la clé de cette dé­rive se ni­chait aus­si là ? Jus­qu’à cette « rencontre » avec la po­lice an­ti­ter­ro­riste, Cou­li­ba­ly donne l’ap­pa­rence de se ran­ger. Il tra­vaille dans l’usine Co­ca-co­la de Gri­gny. Il est re­çu avec d’autres jeunes de ban­lieue à l’ély­sée en 2009 par Ni­co­las Sar­ko­zy qu’il pho­to­gra­phie avec son por­table. Cette pé­riode de calme re­la­tif est éga­le­ment due à l’in­fluence de Hayat Bou­med­diene, ren­con­trée deux ans plus tôt, grâce à des amis com­muns. Le couple se tourne vers l’is­lam. Ils se ma­rient en juillet 2009, deux mois après que Hayat a dé­ci­dé de por­ter le voile. La plus jeune soeur Cou­li­ba­ly ra­conte : « Ils ont fait ve­nir un imam qui les a ma­riés là (au do­mi­cile de la fa­mille, ndlr). Moi, j’étais sor­tie. Quand je suis ren­trée, c’était dé­jà fi­ni, ils n’étaient plus là. Ils sont graves. » Hayat semble avoir choi­si la pre­mière l’is­lam ri­go­riste. L’époque où elle s’au­to­ri­sait le bi­ki­ni sur les plages de Ma­lai­sie ou de ré­pu­blique Do­mi­ni­caine, dans les mois qui ont sui­vi leur rencontre, est loin. C’est dé­sor­mais vers le Ma­li qu’ils voyagent, à la rencontre d’une par­tie de la fa­mille de « Dol­ly », ou vers La Mecque. Chez les Bou­med­diene, la vie est plu­tôt ba­nale et tran­quille, avec un père li­vreur et une mère éle­vant les six en­fants à la mai­son. La mort de celle-ci en 1996 fait bas­cu­ler la tra­jec­toire de la fa­mille. Le père ne s’en sort pas. Les aî­nés quittent la mai­son. Ado­les­cente

Avant l’is­lam, l’ar­gent a long­temps été sa prin­ci­pale re­li­gion. Le sé­jour à Fleu­ry-mé­ro­gis est le fruit d’une condam­na­tion, en 2002, à six an­nées de pri­son pour le bra­quage à main ar­mée d’une agence de la BNP à Or­léans (bu­tin : 25 000 €) et de deux ca­fés pa­ri­siens. Deux ans plus tôt, il s’at­taque avec sa bande à un ma­ga­sin de sport à Évry. Le bra­quage échoue et dans la fuite la voi­ture où se trouve Cou­li­ba­ly s’écrase près d’un pont. « Dol­ly » s’en échappe… et se rend tran­quille­ment à pied au ly­cée. Peur de rien. En cette même an­née 2000, Cou­li­ba­ly vit une des étapes les plus mar­quantes de sa vie. Il est 6 h 15, ce 17 sep­tembre. Il a 18 ans et suit un BEP en au­dio­vi­suel élec­tro­nique. Les pe­tites « af­faires » com­mencent, comme ce vol de mo­to qui tourne mal. En fuyant les po­li­ciers, Ali, le meilleur ami de « Dol­ly », tente de pas­ser en force un bar­rage – c’est en tout cas la ver­sion don­née par les au­to­ri­tés. Ali prend plu­sieurs balles dans le ventre. À l’ar­rière de la four­gon­nette que le dé­funt condui­sait se trou­vait Cou­li­ba­ly. Bien des an­nées plus tard, il ex­pli­que­ra à Hayat qu’ali avait été « son seul ami. » Pre­mière co­lère an­ti­flics. An­ti­sys­tème. Le fonc­tion­naire qui a ti­ré bé­né­fi­cie d’un non-lieu. Pas Cou­li­ba­ly, condam­né pour le vol de la mo­to. « Ces ga­mins choi­sissent la re­li­gion parce qu’ils ont le sen­ti­ment qu’elle seule les mè­ne­ra à la ré­demp­tion, ana­lyse l’avo­cate Ma­rie Do­sé. Ils savent que la so­cié­té ne leur par­don­ne­ra ja­mais tout à fait leur pas­sé de dé­lin­quant et ne leur don­ne­ra pas les moyens de se ré­in­sé­rer. Alors, pour se sen­tir res­pec­tés et ré­ha­bi­li­tés, ils plongent dans la seule voie qui leur accorde un par­don franc et net: la re­li­gion. »

ame­dy le « loum­bou­ré » La co­lère n’a pas tar­dé à faire ir­rup­tion dans la vie de Cou­li­ba­ly. Son ter­ri­toire, Gri­gny, la ci­té de la Grande Borne, sont le genre d’en­droits où l’on ap­prend à faire peur. Sa fa­mille s’y est ins­tal­lée dans les an­nées 1980, à une époque où la vie dans les ban­lieues se dur­cit : si­tua­tion éco­no­mique dif­fi­cile, chô­mage ga­lo­pant, tra­fics. « Dol­ly » ap­prend à s’y dé­brouiller. Pre­mier vol avec vio­lences à 15 ans, deuxième à 16. Un pre­mier mois de pri­son alors qu’il est en­core mi­neur, à l’âge de 17 ans, juste avant l’épo­pée mor­telle avec Ali. « Dol­ly » a en­core l’âge où les prin­ci­pales in­fluences sont celles de sa fa­mille. Il ne me­sure qu’un mètre soixante-sept mais le gar­çon est cos­taud et n’a pas froid aux yeux. Il veut prou­ver à toute sa fa­mille, à Mamadou, ce père qui l’étouffe, qu’il peut se dé­brouiller. Fran­coMa­lien, il est le sep­tième en­fant du couple qui en a eu dix au to­tal. Il est le seul gar­çon. Le père, ou­vrier, porte ses es­poirs sur Ame­dy pour ai­der la mère, Kawe, femme de mé­nage au stade Char­lé­ty. Mais le père s’y prend mal, trai­tant son fils unique de « loum­bou­ré », pour « bon à rien » dans un dia­lecte d’afrique de l’ouest. Ain­si a pous­sé « Dol­ly », né le 27 fé­vrier 1982 à Juvisy-sur-orge, ga­min qui a sou­vent la morve au nez et ama­teur de pe­tites conne­ries. Ven­dre­di 23 jan­vier 2015, 6 heures du ma­tin, deux se­maines après la prise d’otages de Vin­cennes. Il fait gris et froid sur le Val-de-marne. À peine une di­zaine de per­sonnes est réunie dans le ci­me­tière de Thiais pour in­hu­mer Ame­dy Cou­li­ba­ly. Dans une tombe ano­nyme du car­ré mu­sul­man.

En 2010, Ame­dy Cou­li­ba­ly et sa femme ont ren­du plu­sieurs fois vi­site dans le Can­tal à son men­tor Dja­mel be­ghal.

Ame­dy Cou­li­ba­ly en va­cances avec sa femme Hayat bou­med­diene, avant leur ra­di­ca­li­sa­tion.

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