UN CLONABLE TA­LENT Da­vid Abi­ker

DE DA­VID ABI­KER Sur le marché de l’em­ploi, vous n’êtes plus juste un can­di­dat : vous êtes de­ve­nu un « ta­lent ». Mais si tout le monde est un ta­lent, com­ment re­pé­rer les in­di­vi­dus vrai­ment doués ? Illustration : Pierre La Po­lice Long­temps DRH, Da­vid Abik

GQ (France) - - Lettres -

Quand j’ai com­men­cé à cher­cher du tra­vail, dans les an­nées 1990, il y avait d’un cô­té des can­di­dats et de l’autre des en­tre­prises qui chas­saient des pro­fils et ne se ca­chaient pas de les sé­lec­tion­ner. Au moins, c’était clair. Dé­sor­mais, in ou out, tout le monde est un ta­lent. « Le mot vient des États-unis. Au dé­part il dé­signe des gens qui ont un don, du po­ten­tiel. En France, il a été re­pris pour faire branché et se re­trouve em­ployé à toutes les sauces », s’amuse Jacques Frois­sant, pion­nier du re­cru­te­ment on­line et fon­da­teur du ca­bi­net Al­taïde.

Un ni­vel­le­ment par le bas dé­plo­rable. « Les agences de com­mu­ni­ca­tion et de res­sources hu­maines flattent leurs clients. Ré­sul­tat, au lieu de ci­bler pré­ci­sé­ment les can­di­dats, les an­nonces ra­tissent très large », dé­crypte Ca­the­rine Vesque, an­cienne consul­tante en com’ RH. En re­to­quant 99 % des can­di­da­tures, ces an­nonces qui gal­vaudent le ta­lent ont trans­for­mé le mot en sou­rire de fa­çade sur un marché du tra­vail très dé­fa­vo­rable aux can­di­dats. « Je trouve in­sup­por­table de lire, ici ou là, l’ex­pres­sion “guerre des ta­lents” alors que les boîtes n’ont de cesse de re­cru­ter des clones. Par­lons plu­tôt de guerre des clones », s’agace-t-elle. Alors que la psy­cho­logue Mi­lène Me­rienne pointe l’am­bi­guï­té du ma­na­ge­ment des ta­lents. « Il s’agit de re­cher­cher et gar­der les meilleurs, mais aus­si de faire émer­ger le meilleur de cha­cun. » Ce qui peut en­tre­te­nir l’illu­sion que l’em­ployeur fi­ni­ra bien par dé­ni­cher le ta­lent chez cer­tains, tout en sé­lec­tion­nant sans pi­tié les autres. Mais à quoi bon s’en­tendre dire que vous êtes un ta­lent si on vous re­fuse fi­na­le­ment un avan­ce­ment ou un job ? C’est toute la mi­sère d’un double dis­cours qui pour­rit le cli­mat dans les en­tre­prises contem­po­raines.

Ne tom­bez pas dans ce pan­neau. Ne pre­nez pas votre boîte pour une pé­pi­nière ayant vo­ca­tion à développer ou va­lo­ri­ser vos… ta­lents : le plus sou­vent, elle n’en a ni la pa­tience ni les moyens. « Le mot ta­lent laisse croire qu’il y au­rait un droit à la dif­fé­rence dans le tra­vail », pointe Mi­lène Me­rienne. Peut-être faut-il se ra­battre sur le terme de com­pé­tence et se po­ser les seules ques­tions qui vaillent : « Que sais-je, que sais-je faire et que sais-je faire faire ? » On parle sou­vent de bi­lan de compétences, mais ja­mais de bi­lan de ta­lent – et pour cause, ça ne vou­drait rien dire. Et on dit ra­re­ment de quel­qu’un qu’il est in­com­pé­tent quand on pen­se­ra tout bas qu’il n’a au­cun ta­lent. Or, nous sa­vons tous que tel in­di­vi­du est doué pour la po­li­tique, que tel autre hyp­no­tise le client, qu’un autre en­core est une boîte à idées. Et que les ta­lents sont rares et im­pos­sibles à dé­crire avec exac­ti­tude dans une pe­tite an­nonce. L’en­tre­prise a hor­reur d’ad­mettre qu’elle pro­fite de l’in­éga­li­té des ta­lents et pré­fère dé­cré­ter que nous sommes uni­for­mé­ment ta­len­tueux. Une fa­çon de ras­su­rer le « ta­lent » qui, peut-être, som­meille en nous.

On parle de bi­lan de compétences, mais ja­mais de bi­lan de ta­lent.

Pour ne frois­ser per­sonne, l’en­tre­prise pré­sup­pose du ta­lent chez tout le monde. Et même chez ceux qui passent in­aper­çus.

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