COM­MENT N.W.A. A IN­VEN­TÉ LE GANG­STA RAP

À la fin des an­nées 1980, le groupe qui a vu naître Dr Dre et Ice Cube scan­da­lise l’amé­rique. Alors que sort leur bio­pic, GQ a ren­con­tré aux États-unis les ac­teurs de cette ré­vo­lu­tion cultu­relle.

GQ (France) - - Lettres - Par Constance Do­vergne

« On en fai­sait des caisses. Mais c’est le propre du rap », ex­plique à GQ Ice Cube, 46 ans, ins­tal­lé dans une chambre du Four Sea­sons de Be­ver­ly Hills. « On ne don­nait pas des cours d’his­toire, notre mu­sique était à prendre avec hu­mour. Même si je com­prends qu’elle ait pu sem­bler ter­ri­fiante à ceux qui n’ont pas com­pris la blague. » Il as­sure la pro­mo de Straight Outta Comp­ton, bio­pic consa­cré à son groupe N.W.A. qui, à la fin des an­nées 1980, in­ven­ta le gang­sta rap. L’oc­ca­sion pour lui de re­ve­nir sur l’as­cen­sion ful­gu­rante et la chute dou­lou­reuse d’une bande de ga­mins qui au­ra bou­le­ver­sé la pop culture en trois ans d’exis­tence. Fla­sh­back. Los An­geles, 1987. L’opé­ra­tion « Ham­mer » bat son plein. En uni­forme du SWAT, Nancy Rea­gan contemple le bal­let des tanks qui chargent au ha­sard des pa­villons à la re­cherche de crack houses. Le gou­ver­ne­ment a of­fi­ciel­le­ment dé­cla­ré la guerre à la drogue. Spé­cia­le­ment à Comp­ton, ghet­to noir si­tué au sud de l’in­ters­tate High­way 105. Rare zone pré­ser­vée du quar­tier, l’eve Af­ter Dark est un night­club te­nu par un play-boy sur le retour, Alon­zo Williams. Cet an­cien membre des Temp­ta­tions a mon­té le World Class Wre­ckin’ Cru, un groupe élec­tro­funk ré­pu­té pour ses cho­ré­gra­phies exé­cu­tées dans des com­bi­nai­sons à paillettes ain­si que pour son DJ à nuque longue, Andre Young. Ce­lui-ci, plus connu sous le pseu­do de Dr Dre, pos­sède la meilleure oreille de sa gé­né­ra­tion. En pa­ral­lèle, il fait des beats pour un jeune rap­peur : O’shea Jack­son,

STRAIGHT OUTTA COMP­TON, de F. Ga­ry Gray, avec O’shea Jack­son Jr., Co­rey Haw­kins et Paul Gia­mat­ti (en salles)

dit Ice Cube. Sco­la­ri­sé dans un ly­cée blanc, Cube oc­cupe ses tra­jets d’au­to­bus en cou­vrant ses ca­hiers de chan­sons or­du­rières. Fan ab­so­lu de l’hu­mo­riste afro-amé­ri­cain Richard Pryor, il se pro­duit en live avec Dre dans un « rol­ler dis­co » de Comp­ton. Leur hit ? « My Pe­nis », sub­tile re­prise du tube « My Adi­das » de RUN-DMC. Près des pla­tines de Dre, un jeune homme à cas­quette Rai­ders et « coach ja­cket » en ny­lon fait le pied de grue soir après soir. Du haut de son mètre soixante-cinq, Eric Wright a l’air d’un en­fant et sa voix na­sillarde n’ar­range rien. Ce­lui qui se fait ap­pe­ler Ea­zy-e se ré­vèle pour­tant un dea­ler confir­mé qui a mon­té un stu­dio d’en­re­gis­tre­ment dans le ga­rage de sa mère et veut ré­in­ves­tir son ar­gent dans la créa­tion d’un la­bel, qu’il bap­tise Ruth­less (« Sans pi­tié »). Pour pro­duire ses ar­tistes, il veut Dr Dre, et per­sonne d’autre. Il lui fau­dra at­tendre que le DJ se re­trouve in­car­cé­ré après un PV im­payé de trop pour conclure le deal. Ea­zy-e règle la cau­tion. Le duo prend sa pre­mière gifle lorsque le seul et unique groupe du la­bel, HBO, dé­cide de les plan­ter. Il re­fuse ca­té­go­ri­que­ment d’en­re­gis­trer le mor­ceau « Boyz N The Hood », chronique d’un gang­ster au vo­lant de sa Che­vro­let Im­pa­la 1964 écrite par Ice Cube. C’est Ea­zy-e qui, pour ne pas perdre la lo­ca­tion pré­payée du stu­dio, l’in­ter­prète (neuf heures sont né­ces­saires). Les Nig­gaz Wit At­ti­tudes sont nés, re­joints par DJ Yel­la (ex-world Class Wre­ckin’ Cru) et MC Ren. Il leur faut dé­sor­mais un très bon ma­na­ger. Jer­ry Hel­ler a coa­ché Otis Redding, El­ton John, Van Mor­ri­son et Mar­vin Gaye entre 1965 et 1975. La lé­gende ra­conte qu’ea­zy-e au­rait payé un in­ter­mé­diaire 750 dol­lars (en pe­tites cou­pures rou­lées dans sa chaus­sette) pour le ren­con­trer. Dès la pre­mière écoute de « Boyz N The Hood », le ra­dar contre-cultu­rel du ma­na­ger s’af­fole. « J’ai im­mé­dia­te­ment pen­sé que c’était la mu­sique la plus im­por­tante que j’avais ja­mais en­ten­due de ma vie », écri­ra-t-il dans ses mé­moires. Hel­ler a re­te­nu un prin­cipe des six­ties : plus les pa­rents dé­testent un style, plus leurs en­fants vont l’ado­rer. Le sexa­gé­naire plante ses autres clients pour ne plus s’oc­cu­per que des sales gosses de Comp­ton.

Un ni­hi­lisme joyeux Avec la sor­tie de Straight Outta Comp­ton (1988), le pre­mier al­bum du groupe, il de­vient im­pos­sible de sor­tir dans L.A. sans en­tendre les voix d’ea­zy-e et de ses potes re­ten­tir des voi­tures. Ce qui frappe, à l’écoute du disque, ce n’est pas sa mi­so­gy­nie ou sa haine des flics mais son ni­hi­lisme joyeux. Alors que, jusque-là, la Mecque du hip-hop était New York, N.W.A. in­vente le style West Coast. « On avait notre propre tem­po, plus lent qu’à New York, par­fait pour être écou­té en voi­ture, ex­plique Cube. Et, en même temps, notre mu­sique était an­crée dans la fa­çon ul­tra-vio­lente dont l’ouest a été construit : les films de cow-boys, la men­ta­li­té de hors-la-loi com­bi­née à l’in­fluence mexi­caine, très pré­sente en Ca­li­for­nie. » Cli­max de l’al­bum, le mor­ceau « Fuck Tha Po­lice » ima­gine avec sa­disme un pro­cès dans le­quel les membres du groupe jugent les forces de l’ordre. Les ra­dios sont ou­trées, MTV re­fuse de pas­ser leur clip. Pour­tant, l’al­bum s’écoule à 3 mil­lions d’exem­plaires et le crew confirme sa no­to­rié­té au fil d’une tour­née triom­phale à l’été 1989. « J’igno­rais que l’amé­rique des ban­lieues blanches s’in­té­res­sait

« C’était comme une ex­plo­sion nu­cléaire,

tout le monde vou­lait le disque que le FBI ten­tait de faire in­ter­dire. »

à ce qu’on fai­sait, ex­pli­quait Dr Dre dans le do­cu­men­taire que MTV lui a consa­cré en 2000. Et puis on est ar­ri­vés dans le Ken­tu­cky où l’on a joué de­vant un pu­blic à 90 % blanc. Mais on s’en mo­quait, ils avaient payé leur place. » Une jeu­nesse qui n’a pas du tout la même his­toire se re­con­naît ain­si dans une rage qui tra­duit un ras-le-bol gé­né­ra­li­sé des an­nées Rea­gan. Les ser­vices de po­lice des dif­fé­rentes villes tra­ver­sées ré­clament que le groupe ne joue pas « Fuck Tha Po­lice », ce qu’il re­fuse. Une poi­gnée de concerts se ter­mine en garde à vue. « Se faire ar­rê­ter à Dé­troit, à Cin­cin­na­ti ou en Géor­gie, c’était tou­jours mieux que ce qu’on vi­vait au quar­tier », ex­plique Cube, phi­lo­sophe. Ce­rise sur le gâ­teau : le FBI se fend d’un cour­rier très of­fi­ciel ac­cu­sant N.W.A. de faire « l’apo­lo­gie de la vio­lence et de l’ir­res­pect en­vers les forces de l’ordre ». Le groupe trans­fère la mis­sive à la presse et se re­trouve bap­ti­sé « The World’s Most Dan­ge­rous Group ». « C’était comme une ex­plo­sion nu­cléaire, confirme leur dis­tri­bu­teur Prio­ri­ty Re­cords, tout le monde vou­lait le disque que le FBI ten­tait de faire in­ter­dire. » Ice Cube ajoute : « Quand on est ha­bi­tué aux vio­lences po­li­cières, on n’est pas très in­ti­mi­dé par une lettre. On était dé­ter­mi­nés et, sur­tout, on se mar­rait tel­le­ment. » En tour­née, les membres du groupe se com­portent comme des rock stars. « Les filles fai­saient lit­té­ra­le­ment la queue de­vant la chambre d’ea­zy-e, puis leurs pe­tits co­pains dé­bar­quaient ar­més et très en co­lère… » Jer­ry Hel­ler se sou­vient qu’ils pre­naient un ma­lin plai­sir à le faire mon­ter dans leur suite en pleine or­gie pour dis­cu­ter bu­si­ness. Il en pro­fite pour leur pré­sen­ter à cha­cun un chèque de 75 000 dol­lars prêt à être en­cais­sé… À condi­tion qu’ils signent un contrat sans le faire exa­mi­ner par un avo­cat. Ice Cube est le seul à re­fu­ser. « Dieu sait que j’avais be­soin de cet ar­gent, moi qui vi­vais en­core chez mes pa­rents. » Il quitte pour­tant un groupe au som­met de sa gloire pour s’en­ga­ger dans une car­rière so­lo in­cer­taine. En guise de lettre de démission, il en­re­gistre le très vi­ru­lent « No Va­se­line », où il ba­lance no­tam­ment s’être fait « ni­quer par un blanc… sans va­se­line. » En 1991, alors que le se­cond al­bum de N.W.A. Nig­gaz4­life dé­trône Pau­la Ab­dul en tête du clas­se­ment du Bill­board, Dre, tou­jours fau­ché, tente de re­né­go­cier son contrat avec Ea­zy-e, qui re­fuse. Il se rap­proche alors de Suge Knight, ex-es­poir du foot­ball amé­ri­cain à l’uni­ver­si­té, qui a tout lâ­ché pour de­ve­nir le garde du corps du chan­teur new-jack (et fu­tur ma­ri sul­fu­reux de feue Whit­ney Hous­ton) Bob­by Brown, avant de s’im­pro­vi­ser ma­na­ger d’ar­tistes et de créer le la­bel Death Row (« cou­loir de la mort »). Ce membre in­fluent des Bloods est connu pour avoir pen­du par les pieds le rap­peur blanc Va­nilla Ice au bal­con d’une chambre d’hô­tel pour une his­toire de royal­ties. C’est avec la même di­plo­ma­tie que Suge Knight né­go­cie le dé­part de Dr Dre. Il en­voie des gangsters rô­der au­tour de chez Ea­zy-e et Hel­ler. Le 12 avril 1991, Ea­zy-e est pas­sé à ta­bac et signe le contrat que lui tend le pa­tron de Death Row. Maigre con­so­la­tion pour le roi déchu du gang­sta rap : Ruth­less conti­nue­ra de per­ce­voir des di­vi­dendes sur les fu­tures sor­ties de Dr Dre au sein de Death Row. Pré­ci­sé­ment, à chaque fois que Dre in­sulte son an­cien par­te­naire sur son pre­mier al­bum so­lo, le clas­sique The Ch­ro­nic (1992), Ea­zy-e gagne de l’ar­gent.

De Comp­ton à Apple Tout en pour­sui­vant sa car­rière de rap­peur, Ice Cube est de­ve­nu un ac­teur confir­mé. De­puis Boyz N The Hood (1991), il a en­chaî­né Fri­day 1, 2 & 3 (1995 à 2002), Les Rois du Dé­sert (1999) ou plus ré­cem­ment 21 & 22 Jump Street (2012 et 2014), avant de pro­duire Straight Outta Comp­ton. Dr Dre, lui, a fa­çon­né le suc­cès de Snoop Dogg, Emi­nem, 50 Cent et Ken­drick Lamar, et lan­cé en 2008 les casques au­dio Beats, re­ven­dus de­puis à Apple. Bi­lan : une for­tune es­ti­mée à 700 mil­lions de dol­lars. Quant à Ea­zy-e, il avait mis en chan­tier une re­for­ma­tion de N.W.A. fin 1994, après avoir re­croi­sé Ice Cube dans un club. Mais, quatre mois plus tard, il meurt du si­da à 31 ans, lais­sant der­rière lui huit en­fants et trois femmes en­ceintes. Et dé­clare dans une lettre post­hume que li­ra son avo­cat : « Je sou­haite trans­for­mer mon propre sort en une chose po­si­tive pour mes potes. Parce que je veux sau­ver leur cul avant qu’il ne soit trop tard. »

Cas­quettes noires, T- shirts et chaînes en or : en 1988 N.W.A. po­pu­la­rise le look gang­sta.

Ea­zy-e et MC Ren se la donnent bien sur scène, en 1989.

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